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M. Gabriele, An Empire of Memory (Philippe Cordez)

Francia-Recensio 2012/4 Mittelalter – Moyen Âge (500–1500)

Matthew Gabriele, An Empire of Memory. The Legend of Charlemagne, the Franks, and Jerusalem before the First Crusade, Oxford (Oxford University Press) 2011, XII–202 p., ISBN 978-0-19-959144-2, GBP 99,00.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Philippe Cordez, Florence

Une ambition discrète du livre que Matthew Gabriele, aujourd’hui associate professor à l’université de Virginia Tech, a tiré de son PhD soutenu en 2005 au département d’histoire de l’université de Californie à Berkeley, est d’éclairer la persistance et la virulence des motifs chrétiens dans l’actualité militaire des États-Unis, telle qu’elle se manifeste en particulier depuis 2001. L’auteur a toutefois la sagesse et l’élégance de transformer son inquiétude toute contemporaine en une entreprise scientifique, se gardant de faire directement référence au présent pour réserver ce genre rhétorique à d’autres contributions, en particulier dans son weblog » Modern Medieval « . Il se borne ici à instrumentaliser en introduction les clubs de baseball de Boston et de New York – ce que les lecteurs européens, au moins, verront comme une faute de style, de même que le lyrisme d’anthologie des deux pages de remerciements – pour démontrer la différence entre la mémoire (laquelle implique continuité et stabilité) et l’histoire (qui reconnaît la discontinuité et la différence). Une telle distinction prend appui, bien sûr, sur un courant de recherches désormais riche de belles enquêtes, qui s’est développé depuis bientôt une génération, lorsque l’appréhension du passé fut identifiée comme un phénomène culturel et social dont il était possible et souhaitable d’écrire l’histoire. Mais ce livre ne fait pas que poursuivre un chantier bien avancé: loin de pouvoir passer de mode, l’étude des phénomènes mémoriels s’impose aux médiévistes à la mesure de leur importance dans les sociétés qu’ils étudient, et se constitue en paradigme pour des recherches diverses et neuves. La question qui occupe Matthew Gabriele peut être formulée ainsi: la reconstitution du contexte idéel de l’appel lancé par le pape Urbain II, lors du concile de Clermont en 1095, à délivrer la ville de Jérusalem alors aux mains des musulmans, peut-elle éclairer la mobilisation massive qui le suivit?

L’auteur fonde sa démarche sur un dépassement de l’opposition entre textes » historiques « et » littéraires « , dont il explique qu’elle est héritée du XIX e siècle (voir l’ » Histoire poétique de Charlemagne « de Gaston Paris) et étrangère aux conceptions médiévales. Il abandonne donc les distinctions finalement peu adaptées et pas vraiment productives entre » récit « et » fiction « , voire même entre » texte « et » contexte « , au profit d’une vision plus dynamique du pouvoir d’évocation des thèmes, mots ou images (p. 8), lesquels peuvent amener à agir dans une situation donnée. Le livre s’achève ainsi quand la croisade commence, lorsque » Ideas Become Actions « . L’originalité de l’entreprise consiste à retracer, autant que faire se peut, l’histoire de la mise en cohérence de plusieurs thèmes qui avaient certes déjà été étudiés isolément, mais sans que leur convergence ni a fortiori ses enjeux ne soient reconnus à leur juste mesure. Ce sont (I) la légende de Charlemagne telle qu’elle a été développée dans divers milieux entre le IX e et le XI e siècle, et notamment le thème du voyage que l’empereur aurait fait jusqu’à Jérusalem pour en rapporter des reliques de la Passion, ainsi que son assimilation latente à une figure christique; (II) le motif de Jérusalem, tant la ville terrestre que la ville céleste, et les pèlerinages qu’ il suscita; enfin (III) la réunion de ces thèmes, d’une part dans la constitution d’un » empire de mémoire « imaginaire, chrétien et franc, que la volonté et la vaillance de Charlemagne auraient jadis étendu jusqu’à Jérusalem, et d’autre part dans la conviction qu’il revenait aux chrétiens francs du présent de se battre pour une nouvelle réalisation de cet empire perdu – une idée favorisée par la prophétie annonçant l’arrivée d’un » dernier empereur « , identifiable à Charlemagne de retour sur terre, appelé à unifier son peuple pour vaincre les ennemis du Christ avant de se rendre à Jérusalem et d’y remettre son pouvoir à Dieu, inaugurant les événements de la fin des temps que la Révélation décrit.

Il faut bien mesurer la force d’innovation que déploie Matthew Gabriele en s’efforçant de reconstituer, de situer historiquement et de définir la portée d’un tel réseau de signification, tout autant que la nécessaire prise de risque que comporte une telle entreprise. Sa démonstration cherche et trouve son équilibre entre une fine analyse des dossiers, qui témoigne d’une aisance technique certaine et lui permet de proposer quelques réévaluations, et une perspective plus générale qui vise avant tout à acquérir une véritable familiarité avec les thèmes et les modes de pensée étudiés, pour en tirer le meilleur parti dans la conduite de l’enquête et au niveau de l’interprétation. L’auteur prend soin d’exposer le degré de plausibilité variable des thèses qu’il développe et invite ainsi le lecteur spécialiste à l’accompagner dans sa réflexion, qui n’est pas restreinte à un partage entre le » vrai « et le » faux « , l’irréfutablement attesté et le complètement inconnu: il ne s’agit pas en effet de reconstituer la pensée des auditeurs d’Urbain II en 1095, objectif évidement illusoire, mais de s’autoriser à sonder en cette matière l’étendue du possible et du probable.

Après avoir montré que la notion de vérité historique – qui a elle-même son histoire – n’est pas le meilleur critère pour rendre compte des productions mémorielles médiévales, l’auteur la relativise également dans sa propre pratique d’historien, d’une manière productive et bienvenue. Même si tous les éléments d’une telle démonstration n’ont pas la même vocation à être repris, ce livre, globalement convainquant, intelligemment construit et appréciable pour sa concision (159 pages de texte), rendra service et devrait inspirer d’autres recherches. Souhaitons que son auteur, dans ses travaux à venir, trouve la liberté de ne pas céder à la tentation d’un surcroît de théorie ou de spéculation, pour approfondir encore son beau parti d’une écriture historique aussi précise qu’elle est inventive.

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PSJ Metadata
Philippe Cordez
M. Gabriele, An Empire of Memory (Philippe Cordez)
CC-BY-NC-ND 3.0
Frühes Mittelalter (600-1050), Hohes Mittelalter (1050-1350)
Europa
Geschichte allgemein
6. - 12. Jh.
4071332-5 4028586-8 4114146-5 4064460-1
970-1100
Fränkisches Reich (4071332-5), Jerusalem (4028586-8), Karlssage (4114146-5), Wallfahrt (4064460-1)
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M. Gabriele, An Empire of Memory (Philippe Cordez)
In: Francia-Recensio 2012/4 | Mittelalter - Moyen Âge (500-1500)
URL: https://www.perspectivia.net/publikationen/francia/francia-recensio/2012-4/MA/gabriele_cordez
Veröffentlicht am: 05.12.2012 12:15
Zugriff vom: 19.08.2018 17:15
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