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R. Zaïmova, Voyager vers l'»autre« Europe (Gérard Laudin)

Francia-Recensio 2010/1 Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815)

Raïa Zaïmova, Voyager vers l’»autre« Europe. Images françaises des Balkans ottomans, XVI e –XVIII e siècles, Istanbul (The Isis Press) 2007, 228 S. (Les cahiers du Bosphore XLVI), ISBN 978-975-428-337-2, EUR 30,00.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Gérard Laudin, Paris

Spécialiste d'histoire de l'historiographie et d'histoire diplomatique (avec des travaux publiés tant en français qu'en bulgare sur l'Empire ottoman vu par les historiens et les ambassadeurs occidentaux à l'époque moderne), Raïa Zaïmova se fixe ici pour objectif d'étudier comment les relations diplomatiques que la France fut le premier Etat d'Europe à établir (dès 1535–1536) avec l'Empire ottoman – au début du XVIII e siècle encore, l'ambassadeur de France est reconnu par les Ottomans comme »protecteur« officiel des chrétiens résidant dans leurs provinces ottomanes et comme doyen de tous les représentants étrangers – développèrent non seulement très tôt des relations commerciales (avec bientôt l'ouverture de 43 consulats en Méditerranée), mais aussi des relations culturelles génératrices en Occident de stéréotypes »orientaux«. Par son abondance même, la littérature relative à cette région, composée d'ouvrages à caractère historique et géographique publiés par des diplomates, des drogmans, des missionnaires, est propre à en assurer l'émergence: les différents textes (lettres, ouvrages, pamphlets...) parus au XVI e siècle en Occident et consacrés aux Turcs s'installant en Europe sont plus nombreux que ceux consacrés à l'Amérique, et environ 600 relations de voyages en Orient sont publiées aux XVI e –XVIII e siècles (auxquelles s'ajoute une partie demeurée manuscrite), ce qui traduit à la fois une inquiétude devant le péril ottoman et des enjeux de puissance dans lesquels la France est loin de jouer un rôle négligeable.

Le corpus analysé ici est varié: outre des »classiques« (comme les passages de l'»Essai sur les Mœurs« de Voltaire sur Byzance, les Croisades et l'Empire ottoman), il comprend des ouvrages historiques, des pièces de théâtre ainsi que des estampes, et bien entendu des relations de voyage, dont R. Zaïmova ne retient que celles issues de plumes catholiques, qui seules représentent le côté officiel de la monarchie d'Ancien Régime. Une vingtaine de pages d'annexes de documents, en partie rares, constituent les »pièces à conviction«.

L'ouvrage, qui suit un plan chronologique, rappelle d'abord la mise en place des institutions: en premier lieu le traité franco-ottoman de 1535, puis la création en 1599 d'une structure qui deviendra vers le milieu du XVII e siècle la Chambre de commerce de Marseille, qui paie en particulier les personnels des consulats. Suit la création, en 1669, d'une école des langues orientales (l'ancêtre directe de l'école des »Langues O«, créée en 1795) dont les élèves sont éduqués, aux frais de la Chambre de Marseille, par des capucins de Constantinople. Cet enseignement a pour but de former des gens capables de servir d'interprètes aux ambassadeurs et aux consuls dont la plupart ignorent le grec et le turc et d’éviter ainsi de ne recourir qu'aux »truchements« ottomans. Cette école de Constantinople ne remplissant qu'imparfaitement son rôle (on n'y enseigne que le turc, guère le persan et l'arabe), on crée au XVIII e siècle un enseignement de turc et d'arabe à Paris au collège de Clermont, centre de propagande catholique étroitement lié aux missions dans le Levant: comme à Constantinople, une dizaine d'élèves y est admise.

Toutes ces mesures ont leur place dans un double stratégie, à la fois politique et culturelle, de la France d’ Ancien Régime. La politique »culturelle« fut fortement stimulée par Colbert qui fit procéder à des acquisitions nombreuses par les ambassadeurs pour la bibliothèque royale. Mais en 1647 déjà, un ensemble de 550 livres et manuscrits grecs avait été acquis par plusieurs bibliothèques parisiennes, tandis qu'au même moment commençait à paraître le Corps du Louvre , qui compile et édite des documents entrés à la bibliothèque du roi. Plus tard l'abbé Bignon, puis Maurepas, commandent des traductions de textes orientaux. Les écoles de Constantinople et de Paris sont aussi des foyers de traduction où se constitue un savoir orientaliste, avec entre autres D. Cardonne et les deux Galland, contribuant à la circulation des idées, y compris des Lumières, dans les Balkans.

Cette politique culturelle est en partie favorisée aussi par le fait que de nombreux ambassadeurs à Constantinople sont des savants: le premier d'entre eux, Guillaume Postel (1535–37), une fois rentré en France, poursuit une carrière d'orientaliste au Collège Royal, avant un second séjour en Orient en 1550. Nointel (1670–1680) constitue une ample collection, copie des inscriptions et fait exécuter des dessins tant de monuments que de gens, écrit des mémoires sur le Levant. R. Zaïmova présente aussi avec précision l'action et les travaux d'Antoine Galland, qui reprend la »Bibliothèque orientale« qu'Herbelot n'avait pas pu achever, et publie sa traduction des »Mille et une nuits«, tandis qu'au même moment François Pétis de la Croix (lui-même fils et père d'orientaliste), secrétaire auprès de deux ambassadeurs à Constantinople, puis professeur d'arabe au Collège Royal, consigne ses observations sur l'état de l'Eglise grecque et écrit plusieurs ouvrages qui paraîtront après sa mort, en particulier une histoire de Gengis Khan (1710) et une »Histoire de Timur« (1722), i. e. de Tamerlan, qui intéresse comme conquérant mais aussi pour son amour des arts et des sciences, tout comme après lui Louis XIV...

Si les relations de voyage contiennent très tôt des passages souvent précis sur les langues, les moeurs et les institutions de l'Empire ottoman (comme Postel dans ses »Histoires orientales«), des dimensions plus idéologiques constituent un support à la légitimation de la politique française. L'o rientalisme est en effet à ses débuts un orientalisme chrétien qui plaide pour une (nouvelle) croisade. Postel reprend l'idée (médiévale) de concordia mundi , formulée par Joachim de Flore et Nicolas de Cuse, soulignant les traits communs aux chrétiens et a ux musulmans, selon une perspective d'union des confessions dans le respect des pratiques rituelles, mais il ajoute aussi, en écho aux généalogies imaginaires dont les savants d'alors sont friands, que cette union des confessions prouverait que le droit du roi de France a un droit légitime à la dignité impériale. Cette thèse, fraîchement accueillie à Rome dans les années 1540, est rejetée également par les protestants comme Flaccus Illyricus, tandis que Théodore de Bèze qualifie Postel de »cloaque de toutes les hérésies «.

De Brèves, autre ambassadeur à Constantinople (1591–1605), qui apprit le turc, revint en France par l'Afrique du Nord puis créa à Paris une imprimerie (pontificale) pour les textes arabes, embrasse dans sa »Relation des voyages« l'idée de croisade lancée par Paul V et Henri IV et réfléchit très concrètement à la manière de vaincre les Turcs, sur mer et sur terre (alors que d'autres développent une réflexion plus théorique) en vue de l’anéantissement de l'Empire ottoman. Durant les vingt pre mières années du XVII e siècle, onze projets de croisades (sept français, quatre italiens) voient ainsi le jour dans le but de »libérer« les peuples chrétiens des Balkans. Les projets français visent à promouvoir l'idée d'une France, qualifiée pour l'occasi on d' »empire«, qui prendrait la tête d'une croisade contre l'autre empire, celui de »l’autre Europe«. En 1682 encore, le »Théâtre de la Turquie« du missionnaire Michel Le Fèvre (ou Febvre) exprime les mêmes idées: le roi de France, seul capable de vaincre les Ottomans sans l'appui des autres souverains d'Europe, pourrait ainsi établir une monarchie universelle. Néanmoins, après le siège de Vienne de 1683, l'idée de croisade s'efface, mais sans disparaître complètement, tout comme le projet d'un Orient gouverné par l'Occident dépérit. Parallèlement, au XVIII e siècle, la crainte de l'Empire ottoman »s'émousse« (selon l'expression qui constitue le titre du chapitre 2). La visite de Mehmed Efendi à Paris en 1721 (l'année de la publication des »Lettres persanes«) c ontribua à cette évolution. Avec lui s'ouvre un nouveau chapitre des relations culturelles franco-ottomanes qui cessent d'être à sens unique. La presse française mentionne en particulier sa visite à la bibliothèque du roi, qui donna lieu à un échange de livres. Dans sa relation de voyage (traduite en français en 1757 par Julien Galland, le neveu d'Antoine), il se montre curieux de ce qu'il voit, des sciences et de l'architecture française.

Raïa Zaïmova analyse avec précision les passages que Voltaire consacre à l'Empire byzantin (imputant aux Croisés la responsabilité d'avoir, en le démembrant, préparé sa conquête par les Ottomans) et à l'Empire ottoman dans l'»Essai sur les moeurs«, dont les »microthématiques« sont encore trop peu étudiées, mais aussi à des o uvrages ignorés comme »Les Mœurs et les usages des Turcs« de Jean-Antoine Guer (1746–47). Guer, qui n'est jamais allé en Orient, se fonde sur des relations de voyage (en particulier le »Telliamed« de Jean Maillet, consul de France en Égypte au début du XVIII e siècle, qu'il édita en 1748 ), et se montre fort précis et informé sur les mœurs, l'histoire, l'architecture, compare les apports culturels des Arabes et des Turcs, et soumet les ouvrages existants à un examen critique. En affirmant que la connaissanc e du monde contemporain, en particulier ottoman, est plus urgente que celle de l'histoire ancienne, il entend promouvoir un orientalisme visant à la fois un public savant et un lectorat élargi. Par ailleurs, sa réflexion sur l'état de l'Empire ottoman et s ur les causes de son déclin ajoute une dimension de miroir des princes à une réflexion sur l'opposition civilisation vs . barbarie et sur les progrès accomplis par la Turquie grâce à son ouverture récente sur l'espace de circulation européen, via des milieu x cosmopolites.

Une partie est consacrée aux belles-lettres et aux arts graphiques (les gravures sont nombreuses dans les récits de voyage, dès celui de Nicolay en 1568), ce qui se justifie d'autant plus que le thème ottoman pénètre de bonne heure dans les textes littéraires: une première pièce, »La Soltane« ( sic ), paraît en 1561. Le sujet en est inspiré d'un personnage historique, épouse de Suliman le Magnifique et mère de Bajazet. Boisrobert puis Racine reprendront ce thème, tandis que Mairet, Delibray ou Houdar de la Motte traitent d'autres sujets ottomans.

Le présent ouvrage a le grand mérite de soumettre des textes fort méconnus, voire encore jamais étudiés, à une analyse d'une grande précision, soucieuse de les replacer dans leur contexte politique et culturel. Il est visiblement écrit pour des lecteurs de spécialités et d'horizons culturels divers, d'où l'utilité de quelques rappels de faits et d'idées bien connus (Voltaire, Montesquieu). Quelques inévitables imperfections formelles n'ôtent rien à l'intérêt avec lequel on lit ce livre.

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PSJ Metadata
Gérard Laudin
R. Zaïmova, Voyager vers l'»autre« Europe (Gérard Laudin)
CC-BY-NC-ND 3.0
Frühe Neuzeit (1500-1789)
Bulgarien
Geschichte allgemein
16. Jh., 17. Jh., 18. Jh.
4004334-4 4008866-2 4018145-5 4075720-1 4274490-8
(u"(u'',)",)
1500-1800
Balkanhalbinsel (4004334-4), Bulgarien (4008866-2), Frankreich (4018145-5), Osmanisches Reich (4075720-1), Geistesleben (4274490-8)
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R. Zaïmova, Voyager vers l'»autre« Europe (Gérard Laudin)
In: Francia-Recensio 2010/1 | Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815)
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Veröffentlicht am: 08.04.2010 17:20
Zugriff vom: 15.10.2018 17:44
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