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B. Bernardi: L'idée d'équilibre européen dans le jus gentium des modernes

discussions 4 (2010)

Bruno Bernardi

L ' idée d ' équilibre européen dans le jus gentium des modernes

Esquisse d ' histoire conceptuelle

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La notion d '»équilibre« ou de »balance des puissances« paraît suivre si logiquement de l 'existence d 'entités politiques distinctes qu 'on lui prête volontiers une pertinence transhistorique. L 'essai publié en 1752 par Hume, »Of Balance of Power«, s 'ouvre sur une affirmation de ce type: si les termes pour la désigner sont modernes, l 'idée même d 'équilibre des puissances – affirme-t-il – est aussi ancienne que les cités grecques dont les rapports obéissaient déjà à une telle logique 1 . Ce topos est repris avec constance au XIX e siècle: par exemple par Gentz (1800), Wheaton (1841), Combes (1854) 2 . On le retrouve, au XX e , chez de nombreux théoriciens des relations internationales pourtant opposés par ailleurs: Morgenthau (1948), Aron (1964), Walz (1979) 3 . On peut soutenir, en effet, que le concept d '»équilibre« se tire par analyse de celui de »puissance«. La puissance étant de l 'ordre de la relation (elle est pouvoir d 'influer sur d 'autres puissances) et se mesurant par comparaison (elle est supérieure ou inférieure à une autre), toute puissance considérée en elle-même s 'efforcera de se prémunir contre la prépondérance d 'une autre. Des puissances multiples, considérées dans leurs rapports mutuels, tenteront de conjuguer leurs forces pour empêcher que l 'une d 'entre elles impose aux autres son hégémonie. C 'est la dimension systémique de la notion d '»équilibre«. L 'équilibre des puissances serait ainsi la clé d 'une approche »réaliste« des relations internationales 4 . Dans son usage descriptif, le concept d '»équilibre« rendrait compte de la politique des puissances selon deux principes structurants de la dynamique de leurs rapports: 1° une puissance tend, au maximum , à dominer une autre puissance ou, a minima , à l 'égaler, 2° un système de puissances tend à son absorption par l 'une d 'entre elles (formation d 'un universum ), à moins que ne s 'établisse un état d 'équilibre (producteur d 'un pluriversum ). Dans son usage prescriptif, le concept d '»équilibre« envelopperait ce précepte que, pour atteindre des relations pacifiées entre puissances, il vaut mieux tabler sur leur tendance spontanée à se borner réciproquement plutôt que poursuivre l 'utopie d 'un concert des nations . Le modèle de l 'équilibre renverrait donc à un dispositif discursif réaliste, par opposition au normativisme juridique et moral. Friedrich von Gentz opposait déjà la chimère des projets de paix perpétuelle d 'inspiration jusnaturaliste (Kant en aurait hérité de l 'abbé de Saint-Pierre via Rousseau) au système réaliste de l 'équilibre des puissances européennes, lequel serait le legs le plus consistant de l 'ordre westphalien que Schmitt appellera jus publicum europeaum 5 . Cette présentation des choses ne manque ni de clarté ni de force, et la tendance contemporaine à penser les relations internationales sous un paradigme plus systémique et analytique qu 'historique ne peut que la conforter. Mais la notion d 'équilibre relève-t-elle par définition d 'un dispositif discursif réaliste? A-t-elle le caractère transhistorique qu 'on veut lui prêter? Une autre perspective inspirera la présente contribution: partant de données factuelles qui résistent au modèle que je viens de décrire et adoptant une démarche d 'histoire conceptuelle, je tenterai d 'éclairer la façon dont s 'est effectivement formée la notion d '»équilibre des puissances européennes« dans le droit public des siècles classiques.

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Un travail collectif sur les écrits que Rousseau a consacré au projet de paix perpétuelle de l 'abbé Castel de Saint-Pierre a donné son primum movens à cette enquête 6 . Il apparaît en effet à la lecture de ces textes que Rousseau comme Saint-Pierre (dont il présente et juge le projet), bien que sous des modalités différentes, critiquent tous deux le modèle de l 'équilibre, qu 'ils jugent impropre à assurer la paix entre puissances européennes, au nom du réalisme. En cela, loin de trancher sur l 'opinion de leur siècle, ils en reprennent un des lieux communs. Au XVIII e siècle, une sorte de consensus paradoxal prévaut: depuis les traités de Westphalie, la politique des grands États européens serait régie par le système de l 'équilibre, mais celui-ci se serait avéré incapable d 'assurer la paix à l 'Europe; il faudrait théoriquement en faire la critique et pratiquement l 'abandonner. Loin donc de représenter une approche réaliste des rapports entre puissances, le modèle de l 'équilibre, pour les penseurs des Lumières, est une chimère qui fait obstacle à la formation d 'un droit des gens susceptible d 'assurer une véritable stabilité des relations entre les États de l 'Europe. C 'est à établir ce constat que le premier moment de cette contribution sera consacré.

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Cette première étape de l 'enquête demandait son prolongement: déterminer quand et comment s 'est formée la »théorie de l 'équilibre« qui est devenue, au XVIII e , un repoussoir. Hume, volens nolens , indiquait la voie à suivre. Si le syntagme (»phrase«, écrit-il) de balance of power , ou équilibre des puissances , est nouveau (il relève de la modern Policy ), l 'idée ( idea ) remonterait, quant à elle, à la plus haute antiquité. Dans l 'horizon de recherche de l 'histoire conceptuelle, que l 'on adoptera ici, il est aussi peu acceptable d 'opposer les mots aux idées que de conférer aux concepts l 'intemporalité. Des mots nouveaux sont toujours indices de nouveauté dans la manière de penser les choses. Il convenait donc, au contraire, de se demander à partir de quand, et dans quelles conditions, l ' équilibre des puissances est devenu un opérateur conceptuel explicite dans la théorie de ce que nous appelons »relations internationales«. Si, comme le dit Hume, l 'idée d 'assurer la sécurité dans les relations entre entités politiques distinctes par l 'équilibre de leurs forces respectives est une idée ancienne parce que découlant de la nature des choses, le fait qu 'elle ait connu une formulation spécifique dans la politique moderne ne peut que correspondre à une détermination plus précise de cette idée trop large: une détermination forgée en réponse à des circonstances politiques elles-mêmes spécifiquement modernes. Tel sera l 'objet de mon questionnement: Dans quel contexte cette représentation se forme-t-elle? Quels sont ses contours conceptuels? Des questions subsidiaires s 'en suivront: La métaphore de la balance et la notion abstraite d '»équilibre« sont-elles superposables? Quel rapport entretiennent leurs usages en droit public interne (balance des pouvoirs) et externe (équilibre des puissances)? Quelles idées véhiculent précisément les expressions, courantes au XVIII e , de »théorie« et »système« de l 'équilibre?

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Le choix de conserver dans l 'exposition le mode régressif suivi par cette enquête répond à un impératif méthodique: il s 'agira de montrer, d 'abord, que nous avons affaire, en large partie, à une invention rétrospective du siècle des Lumières, mais aussi que, par un biais méthodique qu 'il faudra examiner, les historiens en sont largement restés tributaires 7 .

I. Saint-Pierre, Rousseau et la critique du »système de l 'équilibre« au siècle des Lumières

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C 'est en 1756 que Rousseau entreprend successivement la rédaction (vite abandonnée) de ses »Principes du droit de la guerre« et celle d 'un »Extrait« et d 'un »Jugement« du »Projet de paix perpétuelle« de l 'abbé de Saint-Pierre. La coïncidence n 'est nullement fortuite avec le déclenchement de ce qui allait être la guerre de Sept Ans. Rousseau ne raisonne pas sur la guerre et la paix dans un monde stable et paisible mais dans un contexte de tensions extrêmes. Une fois de plus l 'ordre européen que les traités d 'Utrecht étaient supposés avoir restauré s 'avérait un leurre, et toutes les mesures qui y avaient été prises pour assurer l 'équilibre entre les puissances se montraient inopérantes. De fait, autour de 1750, les expressions: équilibre des puissances , équilibre européen, système de l ' équilibre et système européen sont d 'un usage trivial, et généralement tenues pour synonymes. Il est inutile de multiplier les références: c 'est sur le mode de l 'évidence que Mably, en 1757, dans ses »Principes des négociations pour servir au droit public de l 'Europe« 8 , peut dire de la »théorie de l 'équilibre« qu 'elle est »régnante« à son époque, tout en précisant que c 'est sur »les ministres, les ambassadeurs et leurs commis« que cette théorie exerçait sa séduction 9 . Bien que la reprenant momentanément à son compte, pour affirmer que l 'hégémonisme français est contenu grâce au relais pris par l 'Angleterre de l 'Autriche affaiblie, Mably critique vivement ce »système«. Or, loin d 'être le seul à contester son »règne«, il ne fait qu 'exprimer le sentiment partagé par nombre de penseurs de son temps: la doctrine de l 'équilibre est supposée régir les relations entre États européens mais elle est bafouée dans la pratique (chaque État cherche à rompre l 'équilibre en sa faveur), et mal fondée en principe (son inefficience renvoie à une méconnaissance de la nature des États comme puissances). Rousseau ne dit pas autre chose dans son »Extrait du projet de l 'Abbé de Saint-Pierre«. Le sentiment de l 'opinion éclairée, au milieu du XVIII e , se résume à ce paradoxe: tous attribuent un crédit universel à une théorie que chacun s 'emploie à discréditer 10 ! Or, loin d 'être nouvelles, ces critiques avaient été formulées par l 'abbé de Saint-Pierre dès 1713, lors de la négociation d 'Utrecht. Cette clairvoyance justifiait bien que Rousseau tente de lever le discrédit dans lequel il était tombé.

La critique réaliste du système de l ' équilibre chez l 'abbé Castel de Saint-Pierre

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L 'image qui est restée attachée à l 'abbé Castel de Saint-Pierre est celle d 'un utopiste. Au pire, on voit en lui un doux rêveur qui aurait confondu le souhaitable et le possible, au mieux un lointain précurseur de l 'idée d 'union européenne. L 'histoire, au prix d 'un lourd tribut, aurait fini par rendre son rêve réalisable. Dans tous les cas, on lui prête l 'ambition de substituer le droit à la force dans les relations entre États européens. La fortune critique, positive ou négative, de son »Projet de paix perpétuelle« a en effet induit un double biais dans sa réception. Parce qu 'il a connu sa plus grande notoriété dans la deuxième moitié du XVIII e siècle, et parce que ceux qui l 'ont pris au sérieux ont été surtout des philosophes (au premier rang, Rousseau et Kant), on situe globalement l 'abbé de Saint-Pierre dans l 'horizon des Lumières. Ce faisant, on se méprend sur la nature de son rationalisme qui est à la fois plus archaïque, par le concept de la raison auquel il renvoie, et plus anticipateur qu 'on ne dit, par son utilitarisme; surtout, on occulte le contexte de la rédaction de son projet, essentiel à sa compréhension 11 . C 'est en effet à Utrecht, en 1713, que ce texte est publié dans sa version centrale (une esquisse était parue quelques mois plus tôt à Cologne et un gros supplément sera ajouté en 1717). Ce moment et ce lieu sont aussi ceux de la signature des traités qui ramènent la paix en Europe, mettant un terme aux longues guerres qui avaient jalonné le règne de Louis XIV. Cette coïncidence était plus que symbolique: même si Saint-Pierre (des recherches récentes l 'ont établi) n 'a pas été comme on l 'a parfois dit secrétaire du cardinal de Polignac, un des négociateurs du traité, il l 'avait accompagné à Utrecht 12 . Déçu des chemins suivis par la négociation, l 'abbé prétendait proposer un traité alternatif à ceux qu 'on s 'apprêtait à signer. Son projet n 'est donc pas rédigé comme un moyen de mettre fin à une guerre en cours, mais comme une contestation globale du système de paix que les négociateurs d 'Utrecht s 'imaginaient restaurer. La paix d 'Utrecht est illusoire, tel est son véritable point de départ.

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Depuis les traités de Westphalie, nous dit Saint-Pierre, l 'idée de l 'équilibre européen fait fonction d 'idéal régulateur, de rempart contre le fantasme de la monarchie universelle auquel, précisément, on reprochait à Louis XIV d 'avoir de nouveau prétendu, mettant ainsi l 'Europe à feu et à sang. Un reproche exprimé en toutes lettres par Fénelon, dans le supplément de ses »Directions pour la conscience d 'un roi« 13 . Je laisse de côté la question de savoir si Saint-Pierre a pu en avoir connaissance (ce qui est probable), la chose étant en revanche certaine concernant Rousseau. Ce que Fénelon cherchait à obtenir d 'un roi chrétien par ses objurgations, les revers militaires et le coût prohibitif de ses guerres y avaient contraint le vieux monarque. La signature des traités de 1713 était appréhendée par l 'Europe entière comme le retour enfin consensuel à l 'équilibre dont on avait déjà espéré qu 'il résulterait de ceux de 1648. Ce soulagement, l 'abbé le juge infondé parce que le système de l 'équilibre ne saurait assurer la paix qu 'on en attend. Saint-Pierre, même si cela peut nous surprendre, se veut un réaliste. C 'est pourquoi il n 'argumente guère la justesse de son projet de paix perpétuelle (elle lui semble aller de soi) mais s 'attache à démontrer sa faisabilité. Comme celle-ci ressortit, à ses yeux, des intérêts qu 'auraient à se fédérer les souverains en général, et chacun d 'eux en particulier en fonction de sa situation propre, son argumentation repose sur l 'examen des intérêts concrets de chaque prince. Cet argumentaire est donc pour ainsi dire illimité: l 'ouvrage, sans cesse amplifié, prendra des proportions considérables. Mais ce réalisme – c 'est ce qui importe ici – se manifeste d 'abord dans l 'exposé des motifs de son projet: la critique conjointe de la confiance mise dans les traités et dans le système de l ' équilibre des puissances européennes .

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Le texte d 'ouverture du »Projet de paix perpétuelle«, le premier des sept discours qui le composent alors, a pour objet la démonstration d 'une thèse: »les moyens pratiqués jusqu 'ici pour entretenir la paix sont entièrement inefficaces« 14 . Ces moyens sont de deux espèces: 1° »les traités entre les Souverains«, 2° »l 'équilibre entre les deux Maisons les plus puissantes de l 'Europe« (il s 'agit bien sûr des Habsbourg et des Bourbons). Par le premier moyen, on prétend assurer la paix en encadrant la puissance par le droit; par le second en limitant la force par la force. Or, objecte Saint-Pierre, les traités passés entre puissances n 'ont du droit que le nom: le droit implique des engagements réciproques mais aussi une instance qui ait l 'autorité requise pour arbitrer les litiges et la force contraignante qui pourrait faire respecter ses arbitrages 15 . En l 'absence de l 'une et de l 'autre, les traités ne valent que ce que les puissances qui les ont signés veulent bien leur accorder 16 . L 'argument est on ne peut plus classiquement réaliste et porte généralement contre l 'idée de droit des gens. On attendrait, symétriquement, que le système de l 'équilibre soit critiqué d 'un point de vue normatif, comme n 'étant qu 'une forme un peu particulière du droit du plus fort. Tel n 'est pourtant pas l 'argument de Saint-Pierre. Pour lui, un système étant une méthode volontairement suivie pour remplir un objectif, la question à poser est celle de son efficacité. Il commence par observer que le prétendu ordre westphalien, supposé asseoir la paix sur le système de l 'équilibre, n 'a jamais dans les faits cessé de générer des guerres; mais, plus fondamentalement, c 'est le concept d '»équilibre des puissances« dont il conteste la consistance. Par définition, l 'équilibre suppose des forces équipotentes; une petite différence suffit donc à le rompre 17 . Pour maintenir l 'équilibre, chaque puissance doit sans cesse anticiper sa rupture, et cette anticipation ne peut manquer de la provoquer: »qui ne voit que dans le système de l 'équilibre on ne trouve de sûreté que les armes à la main?« 18 . Les hostilités une fois engagées, l 'équilibre se mue inexorablement en principe de perpétuation de la guerre, aucune victoire décisive n 'étant possible et chaque puissance pouvant espérer sa rupture en sa faveur. La guerre de Succession d 'Espagne vient encore de le montrer. Le système de l 'équilibre ne permet pas même de prévenir les guerres civiles à l 'intérieur des États 19 . Au contraire, les divisions internes étant un facteur d 'affaiblissement, chaque puissance ne peut que s 'efforcer de les entretenir chez ses voisins. Enfin – cet argument tient une place importante dans le raisonnement de l 'abbé – les dépenses imposées par la logique de l 'équilibre pour la préparation et la conduite des guerres ne peuvent qu 'affaiblir les puissances au lieu de les augmenter ou même les maintenir 20 . Tous ces arguments tendent à montrer que l 'équipotence des puissances, loin de générer un ordre stable, est porteuse d 'un maximum de conflictualité. Ce prétendu équilibre est donc fondamentalement, selon le mot de Saint-Pierre, un »inéquilibre« 21 . Dans ce premier discours, comme dans ceux qui le suivent, Saint-Pierre emploie la notion de »puissance« – il faut l 'observer – pour parler des »puissances souveraines« au sens que cette expression revêtait dans la terminologie diplomatique des siècles classiques, sans en proposer d 'élaboration claire et, en particulier, sans problématiser le rapport entre les conceptions de la souveraineté relevant du droit public interne et celles relevant du droit public externe. De façon générale, sa très faible prise en compte des théories politiques modernes est une limite de son œuvre. Cependant, que le »système« de l 'abbé de Saint-Pierre – unir les puissances européennes sans limiter leur souveraineté dans une »société« qui fixe pour elles un droit contraignant – puisse tomber sous ses propres objections, qu 'il soit même plus utopique encore que celui qu 'il critique, ne doit pas occulter la portée de sa critique du pseudo-réalisme du système de l 'équilibre et la force de la double thèse qui en constitue le noyau: l 'usage descriptif du concept d '»équilibre des puissances« contredit les faits, son usage prescriptif est chimérique.

Rousseau et le système du déséquilibre européen

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L 'interprétation des textes de Rousseau sur l 'abbé de Saint-Pierre est délicate. La distinction entre l '»Extrait« (le résumé) qu 'il en donne et le »Jugement« qu 'il formule est faussement simple: il y a autant de Rousseau que de Saint-Pierre dans l '»Extrait« qui, de plus, contient nombre de critiques voilées de son modèle. Le »Jugement«, même si sa compréhension les suppose, n 'est pas non plus un exposé des principes de Rousseau. Sans aborder ici cette difficulté de front, je montrerai en quoi elle importe à la question qui m 'occupe.

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En présentant le projet de Saint-Pierre, Rousseau veut – dit-il – lui rendre justice 22 . Cela implique d 'étayer ses thèses par des arguments qu 'il n 'a pas su lui-même formuler. L 'abbé de Saint-Pierre, pour soutenir son idée d 'union européenne, s 'appuyait sur l 'existence du »Corps germanique« comme sa réalisation partielle qui pourrait lui servir d 'exemple. Rousseau rapporte bien cet argument, mais en introduit un autre d 'une nature bien différente:

Outre ces confédérations publiques, il s 'en peut former tacitement d 'autres moins apparentes & non moins réelles, par l 'union des intérêts, par le rapport des maximes, par la conformité des coutumes, ou par d 'autres circonstances qui laissent subsister des relations communes entre des Peuples divisés. C 'est ainsi que toutes les Puissances de l 'Europe forment entr 'elles une sorte de systême qui les unit par une même religion, par un même droit des gens, par les mœurs, par les lettres, par le commerce, & par une sorte d 'équilibre qui est l 'effet nécessaire de tout cela; & qui, sans que personne songe en effet à le conserver, ne seroit pourtant pas si facile à rompre que le pensent beaucoup de gens 23 .

Suit un développement qui constitue comme une brève histoire de l 'Europe dont voici le résumé 24 : les Romains, en leur imposant leur imperium , ont donné à des peuples épars une unité politique, puis, en les soumettant à un même droit (les codes justinien et théodosien), les ont liés d 'une »chaîne de justice et de raison«. La christianisation, enfin, a substitué la religion à la force et au droit comme ciment de la »société européenne«, permettant ainsi à l 'unité impériale de survivre à l 'empire dissous. Les européens auraient donc en commun l 'héritage d 'une unité perdue. Mais ce que la féodalité a défait d 'un côté, en opposant le sacerdoce et l 'empire et en morcelant l 'Europe en une multitude de souverainetés, a été contrebalancé dans la modernité par le développement des échanges: »le mélange continuel des intérêts«, »les liens du sang & les affaires du commerce, des arts, des colonies« ont formé »une sorte de lien social« entre européens. Le partage de la culture, l 'invention de l 'imprimerie, »le goût général des Lettres«, ont produit »une communauté d 'études & de connoissances«. L 'extension du commerce de luxe a augmenté cette dépendance réciproque.

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Ces pages remarquables dessinent les contours de ce que j 'ai cru pouvoir appeler une »société civile européenne« qui est un produit de l 'histoire (»cette société des Peuples de l 'Europe n 'a pas toujours existé«); elles témoignent, en tout cas, de ce que Rousseau conçoit une consistance propre de la société, distincte de son institution politique 25 . Mais nous importe plus directement ici le fait qu 'il renvoie, pour introduire son propos comme pour le conclure, au concept d '»équilibre«. La première occurrence, que je viens de citer, est la plus explicite: »les puissances de l 'Europe forment […] une sorte de système […] une sorte d 'équilibre«. Sous l 'apparence d 'un simple développement du syntagme figé »système de l 'équilibre des puissances«, on discerne bien vite une série de remaniements conceptuels, discrètement signalés par la nuance modale »une sorte de«. Le premier et le plus évident de ces déplacements concerne la notion de »système«. Non seulement Rousseau évacue son usage prescriptif mais il le récuse en principe. Ce système se forme »sans que personne songe à le conserver« et il résisterait à toute velléité de le rompre. Rousseau y revient à plusieurs reprises: le système dont il parle n 'est pas une méthode d 'action mais un lien causal immanent. Nous avons ici affaire au concept physique de »système« comme ensemble de rapports découlant de la nature des corps qui le composent. Un second déplacement en découle, qui concerne le concept de »puissance«. Dans l 'acception commune de l 'expression, celle du langage de la diplomatie, les puissances en questions sont des potestates et désignent les souverains. Ici, une rétroversion vers le latin exigerait potentia : ce sont les corps sociaux, considérés dans toute l 'épaisseur de leurs relations, en insistant sur celles (les mœurs, la religion, la culture, le commerce) qui ne se laissent pas résorber dans la souveraineté. Une société est une puissance sous l 'ensemble des rapports par lesquels elle influe sur une autre. Le développement que je résume confirme cette substitution à la potestas des souverains de la potentia des peuples. Le troisième déplacement concerne la notion même d '»équilibre« qui ne désigne plus, comme chez l 'abbé de Saint-Pierre ou Fénelon, la neutralisation des forces en présence mais l 'intrication des sociétés l 'une avec l 'autre, une intrication qui fait de leurs relations la condition de leur existence. Les forces ne s 'inhibent pas l 'une l 'autre mais leur activité les enchevêtre. Ces déplacements que les lignes introductives du développement suggèrent sont réunis dans son passage conclusif. Au terme de l 'analyse Rousseau constate que, malgré la division politique, existe une unité dans le genre d 'existence des européens:

Toutes ces causes réunies forment de l 'Europe, non-seulement comme l 'Asie ou l 'Afrique, une idéale collection de Peuples qui n 'ont de commun qu 'un nom, mais une société réelle qui a sa Religion, ses mœurs, ses coutumes & même ses loix, dont aucun des Peuples qui la composent ne peut s 'écarter sans causer aussi-tôt des troubles 26 .

Sous la plume de Rousseau, le »système de l 'Europe« change de statut: la pluralité des souverainetés devient l 'unité d 'une société, les puissances deviennent les peuples qui la composent, l 'équilibre devient le système de leurs relations qui rend les sociétés dépendantes les unes des autres. Europe n 'est pas un nom collectif (une mauvaise abstraction) mais un concept qui désigne une unité réelle, articulation de multiples rapports.

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Le résultat paradoxal de notre lecture serait-il de faire de Rousseau un défenseur du système de l 'équilibre européen? Il faudrait pour le croire supposer qu 'il adhère à l 'argument ainsi généreusement fourni à l 'abbé de Saint-Pierre: l 'invocation du luxe comme facteur d 'union devrait suffire à nous en faire douter. La suite de son propos va lever toute ambigüité. Reprenant de nouveau un des thèmes chers à Saint-Pierre, Rousseau souligne le contraste entre la perspective irénique qu 'il vient de tracer et la réalité des guerres européennes: »Cette fraternité prétendue des Peuples de l 'Europe ne semble être qu 'un nom de dérision, pour exprimer avec ironie leur mutuelle animosité« 27 . Mais cette conformité apparente avec les thèses de l 'abbé recèle, une fois encore, une divergence profonde. Là où celui-ci récusait le »système de l 'équilibre«, pris en sons sens prescriptif, comme un moyen illusoire d 'établir la paix, Rousseau, revenant sur le contenu descriptif qu 'il vient de lui donner, va faire de la conflictualité l 'essence même de ce système. L 'intrication entre les peuples européens que l 'histoire a établie et compliquée par le développement des échanges à l 'époque moderne (au point que l 'on peut parler d ' une société européenne), loin de structurer celle-ci comme une communauté paisible, en fait un espace de guerre perpétuelle:

L 'antique union des Peuples de l 'Europe a compliqué leurs intérêts & leurs droits de mille manieres; ils se touchent par tant de points, que le moindre mouvement des uns ne peut manquer de choquer les autres; leurs divisions sont d 'autant plus funestes, que leurs liaisons sont plus intimes; & leurs fréquentes querelles ont presque la cruauté des guerres civiles. Convenons donc que l 'état relatif des Puissances de l 'Europe est proprement un état de guerre 28 .

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Procédant de la même façon que dans le moment précédent, Rousseau étaye cette thèse en montrant comment les liens que les nations européennes ont noué entre elles, ceux des familles dynastiques comme ceux de la religion, ceux du voisinage comme ceux des échanges commerciaux 29 , tous les liens donc qui font l 'unité de l 'Europe, produisent un état paradoxal dans lequel les puissances ne peuvent ni se séparer les unes des autres, ni l 'une dominer les autres, mais sont constamment conduites à s 'affronter. Radicalisant la thèse de l ' inéquilibre esquissée par l 'abbé de Saint-Pierre, Rousseau caractérise le système européen comme un espace de belligérance insurmontable:

Le systême de l 'Europe a précisément le degré de solidité qui peut la maintenir dans une agitation perpétuelle, sans la renverser tout-à-fait; & si nos maux ne peuvent augmenter, ils peuvent encore moins finir, parce que toute grande révolution est désormais impossible 30 .

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La manière dont Rousseau, sous cette thèse, examine à nouveaux frais le modèle de la monarchie universelle est intéressante. Il n 'oppose pas l 'équilibre des puissances à l 'hégémonie d 'une seule, comme un système plus juste à un autre qui le serait moins; il n 'invoque pas, comme Fénelon, l 'indépendance comme un droit naturel dont chaque peuple peut se réclamer; il se borne à observer que les relations réelles qui existent entre les peuples d 'Europe font du projet de monarchie universelle une vue de l 'esprit irréalisable: aucune puissance ne saurait de façon durable subjuguer toutes les autres. »Si les Princes qu 'on accusait d 'aspirer à la Monarchie universelle, y ont réellement aspiré, ils montraient en cela plus d 'ambition que de génie; car comment envisager un moment ce projet, sans en voir aussitôt le ridicule?« 31 Encore une fois un argument résolument réaliste prévaut: l 'idée de monarchie universelle relève de l 'utopie. Dans un premier état de sa rédaction, Rousseau le disait en toutes lettres: »la chimère d 'un tel projet est trop bien connue pour qu 'il soit besoin de m 'y arrêter« 32 . Le système de l 'équilibre n 'est pas meilleur qu 'un autre, il est le seul qui puisse prévaloir, compte tenu de la façon dont l 'Europe s 'est historiquement constituée. C 'est un système d 'instabilité durable:

Mais si le présent systême est inébranlable, c 'est en cela même qu 'il est plus orageux; car il y a, entre les Puissances Européennes, une action & une réaction qui, sans les déplacer tout à fait, les tient dans une agitation continuelle; & leurs efforts sont toujours vains & toujours renaissans, comme les flots de la mer, qui sans cesse agitent sa surface, sans jamais en changer le niveau; de sorte que les Peuples sont incessamment désolés, sans aucun profit sensible pour les Souverains 33 .

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Dans le cadre de l '»Extrait« qu 'il fait du »Projet de paix perpétuelle«, Rousseau ne peut bien sûr en rester à ce constat qui contredit radicalement les intentions de son auteur: il consacre donc la dernière partie de son propos à montrer que des souverains raisonnables devraient en conclure que seule la formation d 'une République européenne pourrait leur permettre d 'exercer paisiblement leurs souverainetés. Mais, dans le »Jugement«, reprenant la parole en son propre nom, il qualifiera cette hypothèse d 'utopie (en utilisant la même expression que pour la monarchie universelle: »c 'est un projet bien absurde«): sa réalisation supposerait une véritable »révolution« que Rousseau, dans l 'Europe des souverainetés, estime »impossible« et moins à »désirer« qu 'à »craindre« (ce sont les derniers mots du »Jugement«) 34 . En ce point, il rejoint les conclusions que son analyse des États de l 'Europe envisagés du point de vue du droit public interne: les grandes monarchies européennes lui paraissent irréformables. C 'est la célèbre déclaration de l '»Émile«: »Nous approchons de l 'état de crise et du siècle des révolutions […] Je tiens pour impossible, que les grandes monarchies de l 'Europe aient encore longtemps à durer« 35 .

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Si, nous l 'avons vu, l 'abbé de Saint-Pierre récusait le concept d '»équilibre des puissances« aussi bien dans son usage descriptif (un rapport de puissance est toujours belligène) que normatif (la recherche de l 'équilibre génère l 'inéquilibre), Rousseau, lui, reconnaît une pertinence descriptive au regard de la société européenne, mais au prix d 'une redéfinition complète de la notion du »système de l 'équilibre«, appréhendé non comme principe producteur d 'un espace de paix mais comme structure de conflictualité perpétuelle, tantôt ouverte, tantôt larvée. Cette mutation dans le concept d '»équilibre« est sans nul doute corolaire de celle qui affecte celui de puissance. Nous avons vu l 'usage à la fois indéterminé (il n 'en propose aucune définition) et très étroit (elle est un pur doublet de la locution diplomatique de »souveraine puissance«) que fait Saint-Pierre de la notion de »puissance«. On constate en particulier l 'indigence de sa réflexion sur sa dimension proprement militaire: ni les questions de stratégie, ni celles d 'armement, ni même celles des troupes ne font l 'objet de considérations consistantes. De ce dernier point de vue, il faut le reconnaître, malgré les observations que l 'on pourrait trouver dans l 'article »Économie politique« et dans certains passages sur la Corse et la Pologne, il n 'en va pas très différemment de Rousseau. Pas plus que l 'abbé, il ne se montre un théoricien novateur concernant la conduite des guerres, et c 'est sans doute une des raisons pour lesquelles ni l 'un ni l 'autre ne seront des références sérieuses dans la période révolutionnaire et napoléonienne qui, au contraire, allait donner à la dimension militaire de la puissance une place primordiale. Mais, sous un autre regard, Rousseau transforme en profondeur la problématique de la puissance, dans une direction dont la modernité semble avoir corroboré la pertinence et la fécondité. Il en fait un attribut de la société toute entière et non de la seule souveraineté politique entendue au sens classique, et la comprend comme potentia plutôt que comme potestas . Par là, il met en évidence que la conflictualité est aussi bien de nature économique, morale et, pourrait-on dire, idéologique. Dans les »Principes du droit de la guerre«, il va jusqu 'à dire que, puisque »le principe de vie du corps politique, et si l 'on peut parler ainsi le cœur de l 'Etat est le pacte social«, c 'est en l 'affaiblissant que l 'on affaiblit sa puissance 36 . On voit ainsi se dessiner une problématique profondément renouvelée et élargie de la guerre et de la paix 37 .

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Au delà des différences que l 'on vient de souligner, Rousseau et Saint-Pierre s 'inscrivent dans des logiques argumentatives inassignables dans le cadre de l 'opposition reçue entre conceptions réalistes et normatives des relations internationales. Tous deux, et leur siècle avec eux, considèrent que vouloir assurer la paix de l 'Europe par l 'équilibre des puissances, est une idée qui, pour être communément admise, n 'en est pas moins chimérique. Mais cette théorie qui leur tient lieu de repoussoir, par qui et quand a-t-elle été réellement formulée? Cette question, à laquelle ils ne répondent ni l 'un ni l 'autre, ne saurait être évitée.

II. L 'équilibre européen: hypothèses sur la genèse d 'un lieu commun

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En 1713, l 'abbé de Saint-Pierre dénonce la théorie de l 'équilibre parce qu 'à ses yeux il va de soi qu 'elle inspire la politique militaire et diplomatique des puissances européennes. Si l 'on cherche, en amont mais au plus près de cette image négative, le positif qu 'elle récuse, on rencontrera un texte qui, malgré son statut problématique, est essentiel pour cette enquête: les »Directions pour la conscience d 'un roi« de Fénelon, rédigées en 1702 à l 'intention du duc de Bourgogne alors que celui-ci était, selon l 'ordre dynastique, le successeur de Louis XIV 38 . Ce texte n 'a été publié qu 'à titre posthume, en 1732, mais a sans doute circulé en manuscrit. Mais c 'est son appendice qui nous importe ici, lui-même publié au début du XIX e siècle seulement, mais rédigé entre 1702 (date du texte principal) et 1711 (date de la mort du dauphin): sans doute plus près de la première date, dans la mesure où son contexte n 'est pas encore celui des négociations mais des âpres combats menés par les armées du Roi-Soleil 39 . Ces pages se veulent une théorie générale des relations internationales alliant réalisme politique et droit naturel. Deux préalables sont posés par Fénelon: des États voisins, qui sont en rapports constants, doivent »faire une espèce de société«; or toute puissance supérieure tend à subjuguer les autres. Il en tire la conclusion qu 'un souverain doit avoir pour objectif de prévenir toute surpuissance d 'un autre à son égard. Quatre sortes de »systèmes« se présentent dès lors à lui 40 . 1° avoir une puissance absolument supérieure à toutes les autres: c 'est la monarchie universelle, »le plus éblouissant, le plus flatteur et le plus funeste des systèmes«: un système injuste, ruineux, impraticable. 2° avoir une puissance relativement supérieure à toutes les autres, mais égale à elles toutes prises ensemble: c 'est s 'exposer à des guerres continuelles et risquer d 'être dominé. 3° être une puissance inférieure mais alliée à d 'autres contre la plus puissante: c 'est se mettre sous la dépendance de ses alliés. 4° être une puissance égale à la plus puissante des autres et former un système d 'alliances qui équilibre les siennes. Dans ce dernier système, le meilleur, il faut »entretenir l 'équilibre et la sûreté commune« et, pour cela, respecter la souveraineté des autres puissances, renoncer aux conquêtes, »se borner à une espèce d 'égalité«. Ce dispositif renvoie à la »loi naturelle« qui veut que chaque puissance se voie reconnue et reconnaisse aux autres le droit à »la liberté et la sûreté«. Le système de l 'équilibre repose sur le refus, pour des raisons de droit et de fait, de la monarchie universelle. La revendication française sur la succession d 'Espagne est directement visée: »Tout ce qui renverse l 'équilibre, et qui donne le coup décisif pour la monarchie universelle ne peut être juste, quand même il serait fondé sur les lois écrites d 'un pays particulier«. Injuste mais aussi dangereux: »Tout ce qui change ou altère ce système général de l 'Europe est trop dangereux et traîne après soi des maux infinis«. Dans la présentation que donne Fénelon de la théorie de l 'équilibre, la notion de »système« a donc trois dimensions. Une dimension normative: le droit naturel des gens exige le respect de la liberté et la sûreté de chaque puissance souveraine. Une dimension pragmatique: la prudence recommande de rechercher des alliances plutôt que la domination. Une dimension cognitive: c 'est comme un système de forces équilibré qu 'il faut comprendre l 'ordre institué en Europe.

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Les témoignages couplés de Fénelon et de l 'abbé de Saint-Pierre nous permettent de considérer que, dans les discussions préparatoires aux traités d 'Utrecht, la notion d '»équilibre des puissances« est d 'un usage bien établi, qu 'elle organise un ensemble de représentations permettant de penser ce que sont et doivent être les relations entre puissances européennes. C 'est le système de l ' équilibre dont, rétrospectivement au moins, on s 'entendait à cette époque pour considérer que les traités de Westphalie avaient constitué une première mise en œuvre.

Le terminus a quo et la question des sources

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Pour discerner comment se sont formées ces représentations, à en croire Saint-Pierre et Mably, nous devons moins nous tourner vers les philosophes politiques et les théoriciens du droit que vers les sources diplomatiques, les écrits des souverains et de leurs conseillers, de leurs ministres et leurs services 41 . On aurait en quelque sorte affaire à une idéologie fonctionnelle de l 'appareil d 'État. De fait, lorsqu 'on veut déterminer le terminus a quo que l 'on pourrait donner à la formation d 'une théorie de l 'équilibre européen, et que l 'on interroge en ce sens les textes des philosophes politiques et des jurisconsultes du XVII e siècle, on se trouve démuni. Ni chez Bodin (nous y reviendrons), ni chez Hobbes, Locke, Grotius, ou même Pufendorf, on ne trouve nettement formulée, expressis verbis , pour la défendre ou pour la combattre, la théorie de l 'équilibre. Il faut attendre pour cela Leibniz qui, dans ses derniers jours, répond aux critiques de l 'abbé de Saint-Pierre. Mais nous sommes alors, de nouveau, dans les premières années du XVIII e siècle. De plus – malgré le titre donné à son ouvrage par André Robinet (»Le meilleur des mondes par la balance de l 'Europe«) –, ni les maigres pages proprement consacrées à cette idée, ni l 'étroitesse du corpus référentiel mobilisé ne permettent de lire chez Leibniz une théorie en forme du système de l 'équilibre européen 42 . En tout cas, c 'était beaucoup plus haut qu 'il fallait remonter pour savoir si, lorsque les auteurs du XVIII e siècle voient dans l 'ordre westphalien la mise en œuvre d 'une pensée de l 'équilibre, ils en proposent une lecture rétrospective ou reprennent une tradition discursive constituée. Pour cela, il convenait de se tourner vers les historiens. Parmi tant d 'autres, je citerai l 'ouvrage classique de Georges Livet, »L 'Équilibre européen de la fin du XV e siècle à la fin du XVIII e siècle« (Paris 1976) et le recueil de textes qui le complète (»Guerre et paix de Machiavel à Hobbes«, Paris 1972), un article de Gaston Zeller intitulé »Le principe d 'équilibre dans la politique internationale avant 1789« (»Aspects de la politique française sous l 'Ancien Régime«, Paris 1964, p. 172-184), le très utile recueil de »Documents d 'histoire moderne du milieu du XVII e siècle à la fin du XVIII e «, de Jean Boutier (Bordeaux 1992), et le remarquable ouvrage consacré par Geoffrey Parker à »La guerre de Trente Ans« (1984, traduction française [Paris] 1987). Les importants travaux plus récents de Lucien Bély n 'ont pas sensiblement modifié l 'état de la question qui m 'occupe ici. Ni, en ce qui concerne le Saint-Empire, l '»Histoire de l 'empire des Habsbourg, 1273–1918« de Jean Bérenger ([Paris] 1990).

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Quel est le champ de pertinence historique de la notion d '»équilibre des puissances européennes«? La réponse qu 'apportent à cette question tous ces historiens est, en un sens, unanime et claire: l 'idée d 'un équilibre des puissances européennes, de sa recherche, de son établissement, de ses ruptures et de ses rétablissements successifs, est régulatrice pour toute l 'époque qui s 'ouvre avec la négociation des traités de Westphalie et se ferme avec les guerres révolutionnaires. Je veux dire par là que ces historiens emploient cette notion dans le titre de leurs ouvrages (Livet), de leurs chapitres (Boutier), dans leurs analyses de détail (tous), pour rendre compte de l 'histoire des relations entre États européens durant cette période. Les traités de Westphalie tentent d 'instaurer un équilibre des puissances européennes, la guerre de Succession d 'Espagne le rompt, les traités d 'Utrecht le rétablissent, les partages de la Pologne sonnent son glas, le Congrès de Vienne tente de le restaurer, etc. Loin d 'être borné aux seuls spécialistes de cette période, cet ancrage de la notion d '»équilibre des puissances« est généralement tenu pour acquis par les historiens en général: c 'est en référence à l 'ordre westphalien qu 'ils en usent concernant des périodes antérieures ou postérieures, ou même de l 'Europe contemporaine. Quant à savoir si cette catégorie historiographique correspond à une représentation en usage dans la période considérée, à partir de quand précisément, et en quel sens, cette question que je me pose précisément, aucun, à ma connaissance du moins, ne l 'aborde de front. Pas même Livet dont la problématique est incontestablement la plus proche et qui, sur ce point, apporte le plus. En effet, il ne distingue pas vraiment l 'histoire de l 'équilibre européen (qui prend pour objet les rapports entre puissances européennes) et l 'histoire du concept d '»équilibre européen« (qui concerne la représentation de ces rapports). Plus précisément son livre se présente en trois temps. En ouverture, reprenant explicitement le topos humien, il s 'attache à montrer que la logique de l 'équilibre est présente à la fois dans l 'héritage antique (particulièrement chez Polybe et Tacite) et dans la période médiévale et proto-moderne, puis suggère que la modernité réactive ces héritages au cours du XVI e siècle. Dans un second temps (le plus développé), il propose une histoire de l 'équilibre (en fait des déséquilibres) entre les puissances européennes dans la période qui va du XVI e au XVIII e siècle. La dernière partie inventorie diverses structures de l 'équilibre (ce titre dit bien son cadre épistémologique). Cet ouvrage propose donc une étude thématique et structurale du concept d '»équilibre«, et une approche historique de l 'Europe classique sous la problématique de l 'équilibre, mais pas d 'enquête systématique sur la formation et l 'histoire du concept d '»équilibre« à l 'époque moderne. Je ne veux pas dire que Livet, et l 'ensemble des historiens que j 'ai évoqués, ignorent ce qui est l 'objet de la présente recherche mais seulement que, la problématique de l 'histoire conceptuelle n 'étant pas la leur, il ne le cherchent pas. Aussi bien, loin d 'être purement déceptive, la lecture de leurs travaux fournit un riche matériau pour cette question même. En particulier, ils donnent accès à des sources primaires de premier intérêt. On ne fera rien d 'autre que présenter dans une autre perspective les éléments glanés dans ces études historiques. Pour ne pas alourdir le propos je me bornerai, sauf cas particulier, à cette reconnaissance globale de dette.

L 'émergence de la problématique de l 'équilibre

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Quelque chose change à la fin du XVI e siècle – les historiens s 'entendent sur ce point – dans la façon de se représenter les rapports qu 'entretiennent les puissances européennes : le seul fait que cette qualification commence à concurrencer (avant de la supplanter) celle de puissances chrétiennes suffit à le révéler. Ce n 'est plus leur appartenance commune à la chrétienté mais leur inscription dans un même espace politique qui régit désormais les rapports entre ces puissances qui se disent souveraines. On assiste ainsi à la formation d 'une problématique qu 'on peut dire géopolitique de l 'Europe. Toute une série de facteurs semblent y avoir contribué. J 'en retiendrai trois principaux.

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1° Dans une perspective de longue durée, d 'abord, cette période est celle où la forme de l 'État souverain parvient à sa première maturité et tend à saturer l 'espace européen. Ce sont de moins en moins des princes ou des dynasties qui font figure de sujets dans le récit historique, et de plus en plus les puissances souveraines, les États qu 'ils incarnent et dont ils symbolisent les rapports. Saisie par l 'État (et par le droit, son champ épistémique d 'élection), la diplomatie s 'institutionnalise, se technicise, se politise. Corolairement, le concept de l '»État« se territorialise sous un nouveau paradigme, légicentriste.

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2° Les guerres de religion, sur une période qu 'on peut dire de moyenne durée, ont mis fin à la fiction d 'une unité politique dont la base serait religieuse et à celle d 'une autorité de Rome sur l 'ensemble des couronnes européennes. Elles ont aussi durablement affecté la consistance du Saint Empire romain germanique, désormais en proie à une division que symbolisent la création de la Ligue évangélique et de son correspondant catholique (en 1608–1609): quarante ans plus tard, les traités de Westphalie institutionnaliseront le Corpus Catholicorum et le Corpus Evangelicorum . Non seulement le sentiment se répand que les querelles religieuses mettent en danger l 'ordre humain des choses mais aussi la conviction qu 'elles ne peuvent être neutralisées que par des moyens politiques. À la fin du XVI e il est devenu patent, pour le droit public externe au moins, que la religion n 'est pas une solution mais un problème.

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3° Mais un troisième facteur doit être pris en compte qui pour nous paraître bien archaïque n 'est pas moins moderne et, au niveau des représentations, joue un rôle essentiel. L 'échec des tentatives de Charles Quint pour assurer sa domination sur l 'Europe entière dans la première partie du XVI e (il abdique en 1556), l 'affaiblissement de la structure romano-germanique dans la seconde partie du siècle, sont loin d 'avoir sonné le glas de l 'idée impériale: elle revient au contraire sous le vocable rénové de »monarchie universelle« 43 . Un projet que, non sans raison, jusqu 'à la mort de Louis XIV, l 'Europe entière prêtera successivement et alternativement à l 'Espagne et à la France. Tel est le fond sur lequel on peut comprendre l 'émergence de la thématique de l 'équilibre: comme un antidote à la prétention des deux grandes monarchies de soumettre à une puissance unique les États souverains qui, au fil des siècles, avaient conquis leur autonomie face au pape et à l 'Empire. Nul mieux que Bodin, théoricien de la souveraineté, n 'était en mesure d 'intégrer l 'ensemble de ces facteurs 44 . Nulle puissance n 'était mieux placée que l 'Angleterre pour défendre une politique qui contrecarre à la fois les ambitions de l 'Espagne et de la France. Aussi bien, ce sont là les sources communément reconnues de la théorie de l 'équilibre européen. Jusqu 'à quel point ces jugements sont-ils fondés?

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L 'épigraphe qui figure en tête de l 'ouvrage de Livet semble régler la première question: »L 'équilibre naît en un contrepoids de puissance. Bodin, La République, 1576« 45 . Sans référence. Dans un article récent, un historien du droit, Gérard Guyon, évoque à propos de Jean d 'Arrerac: »la définition bien connue de Bodin, ›l 'équilibre gît en contrepoids de puissance‹« 46 . Sans référence. Les recherches que j 'ai pu faire m 'ont conduit au résultat suivant: 1° cette formule a été tirée de celle, plus étendue et différente, donnée par Livet lui-même dans le corps de son texte: »la sécurité des princes et des républiques gist en un contrepoids égal de puissance des uns et des autres« 47 . Sans référence. Le terme »équilibre« est substitué dans l 'épigraphe à celui de sécurité des princes et des républiques et »gist« a été modernisé en »nait«. 2° La source de cette citation semble se trouver dans le »Recueil des cours« qui donne, toujours sans référence, une formulation légèrement différente 48 : »La sureté des Princes et des Républiques gît en un contrepoids égal des puissances des uns et des autres«.

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Je n 'ai pas trouvé cette formulation exacte dans le texte de Bodin et, en tout cas, je ne vois pas qu 'il ait nulle part fait usage de la notion d '»équilibre«. On peut, sans nul doute, estimer que la notion de »contrepoids« renvoie implicitement à la métaphore de la balance et que celle-ci a un rapport direct avec la notion d '»équilibre«. Mais on conviendra aussi que la distance d 'une formulation à l 'autre est notable au regard de l 'histoire des représentations. Une distance que l 'introduction subreptice du terme »équilibre« dans le texte de Bodin ne fait que confirmer. Bodin, en tout cas, ne peut être tenu pour un théoricien de l 'équilibre des puissances. Pour autant, on ne saurait minorer la signification historique des emplois qu 'il fait à trois reprises dans les »Six livres de la République« de la métaphore du contrepoids pour penser les rapports entre puissances souveraines (quelques autres emplois sont sans rapport). Deux de ces occurrences interviennent au chapitre 6 du livre V. La première traite de l 'intérêt que des puissances moindres ont à entrer dans des alliances avec de plus grandes, moins pour se mettre sous leur protection que pour les neutraliser les unes par les autres 49 . Ainsi dit-il, au traité de Saint-Quentin, tous les princes d 'Europe se sont empressés de se ranger soit auprès de la France soit auprès de l 'Espagne »tant pour la sureté de leur état, que pour entretenir les plus grands en contrepoids égal, à fin que l 'un ne s 'élève pour accabler les autres«. Un peu plus loin, il s 'agit de savoir s 'il peut être légitime de s 'immiscer en tiers dans un conflit entre deux puissances: »quelle injustice serait-ce de souffrir deux Princes, et deux peuples entrer en guerre, si le tiers les peut accorder, ou faire contrepoids, et se joindre avec celui à qui on a fait tort?« 50 . Dans les deux cas, Bodin considère implicitement l 'ensemble des puissances européennes comme parties prenantes d 'un réseau de rapports structuré par la rivalité de deux puissances principales, rivalité en fonction de laquelle s 'ordonnent toutes les autres puissances. On peut sans doute voir là le soubassement de la représentation qui deviendra le système de l ' équilibre européen . La troisième occurrence du contrepoids est différente mais pas moins significative. Au chapitre 7 du livre I, Bodin examine le cas des cantons suisses qui sont à ses yeux autant de républiques distinctes quoique liées par un système fédératif. L 'union des cantons catholiques et des protestants a été rendue possible, affirme-t-il, grâce à l 'existence de deux cantons mixtes (Glaris et Apenzel) »qui faisaient comme un contrepoids entre les uns et les autres« 51 . L 'intérêt de ce passage tient à ce que la thématique de la balance fonctionne dans une zone pour ainsi dire intermédiaire entre le droit public externe et le droit public interne. Cette fois, on peut voir se profiler la conception de la théorie de l 'équilibre comme fondement d 'un droit public interne de l ' Europe (une idée que Rousseau formulera en toutes lettres). S 'il faut refuser l 'illusion rétrospective qui attribue à Bodin une théorie en forme de l 'équilibre européen, on doit lui reconnaître à cet égard une place de précurseur.

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Ce n 'est certainement pas un hasard si le modèle de la balance se dit surtout en langue anglaise. C 'est de l 'anglais de la grande révolution que Montesquieu l 'a traduit en ce qui concerne le droit public interne: cela est bien connu. Mais, bien plus tôt, et concernant le droit public externe, dès le début du XVII e siècle, l 'idée de contrer les prétentions impériales de l 'Espagne et de la France par une politique de balance des puissances se dit aussi en anglais. On cite communément les »Considérations politiques pour entreprendre la guerre contre l 'Espagne« de Bacon, rédigées en 1624 et traduites en français par Maugars dès 1634 52 . Cet opuscule use en effet de la notion de »balance« pour affirmer d 'une part que l 'Angleterre est en mesure de la tenir égale avec l 'Espagne, notamment en lui coupant la route de l 'or américain, d 'autre part qu 'elle peut devenir le point de ralliement de nombreuses puissances européennes, à commencer par la France. Mais, par un paradoxe apparent, c 'est un texte français qui sera le plus éclairant. On sait qu 'il faut prendre avec des pincettes les prétendues »Mémoires« de Sully, en particulier en ce qui concerne le grand projet d 'union européenne attribué à Henri IV et si cher à l 'abbé de Saint-Pierre 53 . Les passages utilisés ici n 'appellent pas ces réserves parce qu 'ils expriment le point de vue anglais et sont la transcription de courriers diplomatiques, non des rédactions faites après-coup.

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En 1601, Sully, envoyé d 'Henri IV, a une entrevue avec la reine Élisabeth à Douvres. L 'échange porte sur la vision des deux monarques sur l 'état de l 'Europe 54 . Élisabeth y développe l 'idée selon laquelle, pour faire face à la puissance espagnole, il fallait assurer la souveraineté des Pays-Bas, accroître celle de la Suisse, et défendre contre l 'empereur les libertés de l 'Empire. Ce qui, de soi, renforcerait les puissances de la France et de l 'Angleterre. Cette même politique est formulée par son successeur, Jacques I er , lors d 'une ambassade à Londres, en juin 1603. En rendant compte à Henri IV de cette entrevue, Sully écrit 55 : »Il me répondit […] qu 'il considérait l 'état des affaires entre vous trois grands princes [de France, Angleterre et Espagne] tel qu 'il était nécessaire d 'y tenir la balance égale; qu 'en apparence ni vous ni lui n 'étiez en guerre avec le roi d 'Espagne, mais qu 'en effet aucun de vous deux n 'avait occasion ni de l 'aimer ni de vous y confier«. Un an plus tard (septembre 1604), dans une lettre à Neuville, parlant en son nom propre, Sully écrit: »Je ne doute nullement que les Espagnols et les Anglais ne soient bien aises de nous traverser, afin de tenir les choses comme en égalité de balance entre ces trois grands princes« 56 . L 'idée de balance, chaque fois évoquée dans un contexte qui implique l 'Angleterre, a dans tous ces emplois un arrière-fond machiavélien, ou du moins relève de ce réalisme qu 'on appelle alors politique. Sa fonction est essentiellement pratique: elle trace une ligne d 'action militaire et diplomatique pour la conduite des souverains. Mais elle ne porte pas la représentation de ce que pourrait ou devrait être un ordre politique européen, au contraire du projet d 'union de l 'Europe chrétienne imaginée par Sully et prêtée par lui à Henri IV, mais au contraire aussi de la modélisation par l 'idée de système européen qui va prévaloir quelques décennies plus tard.

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J 'avancerai à ce stade une première hypothèse: le modèle de la balance et celui de l 'équilibre s 'enracinent dans le même terreau historique et en gardent une parenté certaine, mais ils vont se développer dans deux directions différentes, pour des raisons qu 'on pourrait dire géopolitiques d 'abord (l 'un est continental, l 'autre anglais), mais aussi parce que leur statut conceptuel diffère. Le modèle de la balance est opératoire, stratégique: il est l 'amorce d 'une théorie des relations internationales; le modèle de l 'équilibre, plus théorique, va représenter une tentative pour penser d 'une part un système de l ' Europe (au sens du système de la nature) et, d 'autre part, quelque chose comme un droit public interne de l ' Europe .

La guerre de Trente Ans et le moment westphalien

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Entre la fin du XVI e et le début du XVII e siècle, on vient de le voir, sous la métaphore de la balance et du contrepoids, on assiste à l 'émergence de ce que l 'on peut appeler une problématique de l 'équilibre, mais sans que le terme soit employé, et encore moins développée une véritable théorie du »système de l 'équilibre des puissances européennes«. C 'est au cours de la guerre de Trente Ans et, surtout, dans le cadre de la négociation westphalienne que des pas décisifs en ce sens vont être accomplis.

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La guerre de Trente Ans, il est inutile d 'y insister, a été un traumatisme majeur pour l 'Europe. Peut-être même le traumatisme originel pour la constitution de l 'idée européenne: c 'est la signification que lui accordent, entre les deux guerres mondiales, un artiste comme Dix et un dramaturge comme Brecht. Non seulement, ces interminables hostilités embrasent une très grande partie de l 'Europe (au nord, à l 'est et au centre), l 'appauvrissent et la dépeuplent, mais elles en reconfigurent la géopolitique: émergence de la puissance suédoise au nord, transformation de la puissance économique des Pays-Bas en puissance politique, désintégration de l 'unité germanique, marginalisation de la puissance vénitienne, épuisement dans leur affrontement de l 'Espagne et de la France. Geoffrey Parker a montré l 'importance, non seulement pour l 'Allemagne mais pour l 'Europe entière, de la rupture alors opérée 57 . C 'est dans le contexte de la guerre que l 'on voit la notion d '»équilibre« apparaître, d 'abord comme un thème justificatif de l 'action de certains des belligérants. Parker cite un propos d 'Axel Oxenstierna qui, en 1633, justifie l 'intervention suédoise en Allemagne par le seul souci de »maintenir l ' aequilibrium dans l 'ensemble de l 'Europe« 58 . L 'année précédente déjà, un document pontifical emploie le même terme latin pour exprimer l 'idée que l 'intérêt de l 'Église n 'est pas dans la victoire d 'un des belligérants mais dans leur équilibre. Si la théorie de la balance avait une fonction stratégique, d 'orientation de l 'action militaire et diplomatique des puissances désireuses de faire échec à l 'expansionnisme de la puissance dominante du moment, l 'émergence de la problématique de l 'équilibre correspond ici à une idée nouvelle: l 'instauration, entre les puissances européennes, d 'un système global de relations qui assurera à chacune le respect de sa souveraineté et lui donne une garantie de droit public.

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Ce déplacement conceptuel doit sans doute être mis en relation avec un déplacement spatial. La guerre de Trente Ans est pour l 'essentiel une guerre continentale: l 'Angleterre n 'en fut jamais tout à fait absente diplomatiquement et même militairement, au début surtout. Mais elle fut de plus en plus absorbée par les convulsions de sa politique interne et, en tout cas, c 'est l 'espace germanique qui est le théâtre central et l 'enjeu majeur des hostilités. Le passage de la thématique de la balance à celle de l 'équilibre en est le reflet 59 . Ce que la guerre avait amorcé, la négociation des traités qui devaient y mettre fin ne pouvait que l 'accentuer. À Münster et Osnabrück, il ne s 'agissait pas seulement de régler les litiges en cours (dommages de guerre, garanties militaires, tracés des frontières) mais aussi de reconfigurer la carte de l 'Europe dans une démarche générale de reconnaissance réciproque des puissances souveraines, et cela dans la perspective de l 'établissement d 'un ordre stable. On peut à ce titre s 'en étonner: bien que la logique de l 'équilibre soit manifestement présente durant le long processus des négociations, la terminologie elle-même n 'y apparaît pas vraiment. Il faut (une fois encore dans l 'état des recherches que j 'ai pu conduire) se rendre à cet étonnant constat: c 'est après-coup, dans les dernières décennies du siècle, et pour dénoncer les atteintes qui sont apportées à l 'ordre westphalien, que va être défini le »système de l 'équilibre des puissances européennes«.

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On peut faire un constat parallèle concernant l 'usage du modèle de l 'équilibre en droit public interne. Depuis Charles Quint au moins, la thématique de la liberté germanique jouait un rôle essentiel dans les discussions sur l 'organisation de l 'Europe. Pour un certain nombre des entités membres de l 'Empire – sans détailler le maquis géopolitique et juridique de son organisation –, cette revendication correspondait à une volonté de sortir de l 'ordre des relations féodales et de s 'affirmer comme États souverains (même s 'il ne s 'agissait que de la souveraineté limitée, de la Landeshoheit , des États territoriaux dans le cadre du Saint-Empire). Le grand schisme d 'Occident avait multiplié les enjeux, les différentes composantes de l 'Empire étant partagées, entre elles et en leur sein, par l 'affrontement des catholiques et des protestants qui n 'entendaient pas se soumettre au choix catholique de l 'empereur. L 'adoption, à la paix d 'Augsbourg, de la règle cujus regio ejus religio croise ces deux acceptions de la liberté germanique. Mais, pour toutes les puissances qui s 'opposaient à la volonté hégémonique des Habsbourg, la thématique de la liberté germanique avait un autre enjeu: il s 'agissait avant tout, sous couvert d 'une défense de la souveraineté ( Landeshoheit ) des membres de l 'Empire contre les empiétements de l 'empereur, de réduire sa puissance, en particulier en défendant le droit de nouer des alliances extérieures séparées 60 .

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La question revient en force, bien sûr, lors des négociations de Westphalie (compliquée par le passage à une tripartition religieuse entre catholiques, luthériens et calvinistes). L 'un des enjeux était de savoir quelles seraient les parties prenantes aux traités. Les deux lettres circulaires des plénipotentiaires français au traité de Munster (6 avril et 4 septembre 1644), incitent, au nom des libertés germaniques, le plus grand nombre des membres de l 'Empire à se faire représenter directement. La formulation de l 'argument est révélatrice: les libertés germaniques, disent les ambassadeurs français, consistent en un »aequabile inter Caesarem ordinesque temperamentum« 61 . Réapparaît ici le modèle que nous avions vu employé par Bodin en ce qui concerne les cantons suisses. Cette conception de l 'équilibre inscrit le rapport entre États non dans un contexte de pur droit public externe (l 'existence de l 'Empire comme entité politique n 'est pas niée), ni de pur droit public interne (il est formé d 'une pluralité d 'États quasi souverains) mais dans un espace mixte qui relève de l 'idée de confédération. Qu 'une telle formulation n 'ait pas été isolée ni ne soit restée sans écho, on peut le voir aisément par l 'ouvrage intitulé »Bilanx justae potestatis inter principes ac statis imperii cum imperatore et electoribus circa concursum ad publica imperii germani negotia justo expensa pondere«, publié en 1683 par Juste Wolrad Bodinus. Il n 'en reste pas moins que, si d 'Avaux et Servien pensent bien ici l 'Empire germanique sous le modèle de l 'équilibre, ce n 'est que dans une traduction française du XVIII e siècle que son réseau conceptuel est explicitement mobilisé: »aequilibre temperamentum inter ordines et Caesarem« y est rendu par »un juste équilibre de puissance entre l 'Empereur et les États« 62 . En droit public interne comme en droit public externe, c 'est au travers d 'un travail de rétrospection effectué sur le moment westphalien que le modèle de l 'équilibre s 'impose.

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J 'avancerai à ce stade une seconde hypothèse: est au travail, à partir des traités de Westphalie, l 'idée selon laquelle, sous le vocable de »système de l 'équilibre«, pourrait être pensés les rapports institués entre États en une confédération assurant leur unité sur la base de leurs souverainetés. La Constitution de l 'Empire germanique ainsi entendue pourrait alors être le modèle d 'une possible confédération européenne. Le rapprochement entre l 'emploi fait, au XVII e siècle, du thème des »libertés de l 'Empire« et, au XVIII e , des »libertés de l 'Europe« (Hume en use dans le texte dont je suis parti) est en faveur de cette analogie. Cette hypothèse, au premier abord surprenante et sollicitée, l 'est si peu qu 'elle est développée par Vattel en 1758 63 et qu 'on la trouve en toutes lettres dans l '»Extrait du Projet de paix perpétuelle de l 'abbé de Saint-Pierre« rédigé en 1756 par Rousseau 64 :

Ce qui fait le vrai soutien du systême de l 'Europe, c 'est bien en partie le jeu des négociations qui presque toujours se balancent mutuellement; mais ce systême a un autre appui plus solide encore; & cet appui c 'est le Corps Germanique, placé presque au centre de l 'Europe, lequel en tient toutes les autres parties en respect, & sert peut-être encore plus au maintien de ses voisins, qu 'à celui de ses propres membres: Corps redoutable aux étrangers, par son étendue, par le nombre & la valeur de ses Peuples; mais utile à tous par sa constitution, qui, lui ôtant les moyens & la volonté de rien conquérir, en fait l 'écueil des conquérans. Malgré les défauts de cette constitution de l 'Empire, il est certain que tant qu 'elle subsistera, jamais l 'équilibre de l 'Europe ne sera rompu, qu 'aucun Potentat n 'aura à craindre d 'être détrôné par un autre, & que le traité de Westphalie sera peut-être à jamais parmi nous la base du systême politique. Ainsi le droit public, que les Allemands étudient avec tant de soin, est encore plus important qu 'ils ne pensent, & n 'est pas seulement le droit public Germanique, mais, à certains égards, celui de toute l 'Europe.

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La notion d '»équilibre« des puissances semble, à l 'époque classique, avoir virtuellement porté deux modèles connexes mais distincts. Le premier, de nature stratégique et articulé à un paradigme militaire de la puissance, vise à régler les rapports entre puissances européennes par un droit public externe. Le second, de nature plus juridique, esquisse l 'idée d 'un droit public interne de l 'Europe. Cette équivocité a assuré le succès de la thématique de l 'équilibre, elle a sans doute aussi limité sa fécondité.

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Loin d 'avoir constitué l 'histoire du modèle de l 'équilibre, cette étude n 'en a présenté qu 'une esquisse. À défaut de véritables conclusions, on peut en tirer quelques observations.
1° Cet essai de contextualisation a permis de voir que l 'idée d 'équilibre des puissances s 'enracine dans les conditions historiques et politiques de formation de l 'Europe moderne.
2° Les modèles de la balance et de l 'équilibre sont apparus proches, liés, mais distincts, par leur origine comme par leur fonction; l 'un pouvant servir de prémisse à une théorie des relations internationales, l 'autre à l 'idée d 'un droit public européen.
3° La perméabilité et l 'instabilité des ces modèles explique que ces représentations, malgré leurs potentialités, soient restées faiblement théorisées, plus liées à des pratiques de gouvernement, militaires et diplomatiques, qu 'aux grandes pensées politiques et juridiques.
4° Il semble que ce soit à la fin du XVII e siècle et dans une lecture rétrospective du moment westphalien que la problématique de l 'équilibre devient une sorte de standard dans la conscience européenne.
5° Il conviendrait dès lors d 'interroger (à partir de Bodin) dans leurs rapports les rôles joués par les idées de balance et d 'équilibre en droit public externe et en droit public interne (une articulation décisive chez Montesquieu).
6° Enfin, il faut reconnaître que, si la démarche suivie ici a bien été celle de l 'histoire conceptuelle, malgré les connotations que semblent porter les notions de »théorie« et de »système«, on ne peut parler qu 'avec licence d 'un concept d '»équilibre européen«.

Auteur:

Bruno Bernardi
Collège International de Philosophie, Paris
bruno-bernardi@wanadoo.fr

1 David Hume, Of the Balance of Power (1742), dans: Essays, Moral, Political, and Literary, éd. par E. F. Miller, Indianapolis 1987.

2 Friedrich Gentz, Über den Ewigen Frieden, dans: Historisches Journal, 1800; Id., Fragmente aus der neuren Geschichte des politischen Gleichgewichts in Europa, Saint-Petersbourg 1806; Henry Wheaton, Histoire des progrès du droit des gens en Europe et en Amérique depuis la paix de Westphalie jusqu'à nos jours, Leipzig 1841 (1853); François Combes, Histoire de la formation de l'équilibre européen, Paris 1854.

3 Hans Morgenthau, Politics among Nations, New York 1948; Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris 1964; Kenneth Walz, Theory of international Politics, New York 1979.

4 Dario Batistella, s.v., dans: Marie-Claude Smouts, Dario Batistella, Pascal Venesson (dir.), Dictionnaire des relations internationales. Approches, concepts, doctrines, Paris 2006.

5 Friedrich Gentz, 1800, commenté par Marc Belissa, dans: La Plume et le Sabre. Mélanges Jean-Paul Bertaud, Paris 2002; Carl Schmitt, Der Nomos der Erde im Völkerrecht des Jus Publicum Europaeum, Cologne 1950.

6 Jean-Jacques Rousseau, Principes du droit de la guerre. Écrits sur le projet de paix perpétuelle de l'Abbé de Saint-Pierre, textes établis par Bruno Bernardi et Gabriella Silvestrini, commentaire sous la dir. de Blaise Bachofen et Céline Spector, Paris 2008. Ces textes seront cités dans cette édition, notée »Principes«. Les autres œuvres de Rousseau, sauf indication contraire, sont citées dans l'édition des Œuvres complètes, 5 vol., [Paris] 1959–1997 (Bibliothèque de la Pléiade).

7 Cette enquête a été conduite durant l'année 2008, successivement dans le cadre de l'atelier »Assecuratio pacis« de l'I.H.A. sous la dir. de Guido Braun et Stefanie Buchenau, et du séminaire »Penser l'Europe au XVIII e siècle« organisé à l'École Normale Supérieure par Antoine Lilti et Céline Spector.

8 Gabriel Bonnot de Mably, Principes des négociations pour servir d'introduction au droit public de l'Europe fondé sur les traités, La Haye 1757.

9 Bonnot de Mably, Principes des négociations (voir n. 8), p. 80.

10 Il ne saurait être question ici de recenser ces critiques du système de l'équilibre. Une place centrale y revient à Montesquieu qui lui oppose, comme principe moderne de pacification, les liens tissés par le commerce. Voir notamment, ses Réflexions sur la monarchie universelle en Europe (1734), dans: Françoise Weil, Catherine Larrère et al. (éd.), Œuvres complètes de Montesquieu, vol. 2, Oxford 2000, p. 339–364 (texte) et p. 319–338 (introduction).

11 Charles Irénée Castel de Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, Utrecht 1713–1717, réimpression Paris 1986.

12 Cette contribution a été rédigée indépendamment des nouveaux éléments proposés par O. Asbach, voir son commentaire dans ce même volume.

13 Sur ce texte voir infra.

14 Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle (voir n. 11), p. 21.

15 Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle (voir n. 11), p. 28.

16 Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle (voir n. 11), p. 29.

17 Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle (voir n. 11), p. 38.

18 Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle (voir n. 11), p. 39.

19 Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle (voir n. 11), p. 40–41.

20 Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle (voir n. 11), p. 45.

21 Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle (voir n. 11), p. 43.

22 Jean-Jacques Rousseau, Extrait du Projet de Paix perpétuelle de M. l'abbé de Saint-Pierre, dans: Id., Principes (voir n. 6).

23 Rousseau, Extrait du Projet de Paix perpétuelle, dans: Id., Principes (voir n. 6), p. 89.

24 Rousseau, Extrait du Projet de Paix perpétuelle, dans: Id., Principes (voir n. 6), p. 89–92.

25 Voir ma contribution au commentaire: »Rousseau et l'Europe: sur l'idée de société civile européenne«, dans: Rousseau, Principes (voir n. 6), p. 295–330.

26 Rousseau, Extrait du Projet de Paix perpétuelle, dans: Id., Principes (voir n. 6), p. 91–92.

27 Rousseau, Extrait du Projet de Paix perpétuelle, dans: Id., Principes (voir n. 6), p. 92.

28 Rousseau, Extrait du Projet de Paix perpétuelle, dans: Id., Principes (voir n. 6), p. 92.

29 Au sujet de ces derniers, prenant le contre-pied de Saint-Pierre mais aussi de Montesquieu, Rousseau procède à un radical retournement de la thématique du »doux commerce« (voir ci-dessus, n. 10).

30 Rousseau, Extrait du Projet de Paix perpétuelle, dans: Id., Principes (voir n. 6), p. 93–94.

31 Rousseau, Extrait du Projet de Paix perpétuelle, dans: Id., Principes (voir n. 6), p. 94–95.

32 Bibliothèque de Neuchâtel, ms. R1, fol. 19r.

33 Rousseau, Extrait du Projet de Paix perpétuelle, dans: Id., Principes (voir n. 6), p. 97.

34 Rousseau, Jugement sur la Paix perpétuelle, dans: Id., Principes (voir n. 6), p. 126.

35 Rousseau, Émile, dans: Id., Œuvres complètes (voir n. 6), vol. III, p. 470.

36 Rousseau, Principes (voir n. 6), p. 56.

37 Sur l'apport à cet égard des »Principes du droit de la guerre«, voir, dans le volume déjà cité (voir n. 6), la contribution de Blaise Bachofen, p. 131–192, ainsi que Bruno Bernardi, La fabrique des concepts, recherches sur l'invention conceptuelle chez Rousseau, Paris 2006 (en particulier le chapitre 5).

38 Cette date est la plus communément retenue.

39 François de Salignac de La Mothe-Fénelon, Directions pour la conscience d'un roi, ou examen de conscience sur les devoirs de la royauté, édition établie par Antoine Auguste Rénouard, Paris 1825.

40 On notera avec intérêt que cette modélisation est reprise par Michel Foucault, qui ne retient que trois des systèmes puisqu'il exclue la monarchie universelle: Michel Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France (1977–1978), Paris 2004.

41 Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle (voir n. 11) désigne le système de l'équilibre comme le »Système qui jusqu'ici semble être le plus haut degré de prudence, auquel les Souverains d'Europe et les Ministres ayent porté leur politique« (Préface, p. 11); Mably, Principes des négociations (voir n. 8), dit de cette idée: »Son succès était infaillible; en réduisant toute la science de la politique à ne savoir qu'un mot, elle flattait également l'ignorance et la paresse des Ministres, des Ambassadeurs, et de leurs commis« (p. 80).

42 André Robinet, G. W. Leibniz, le meilleur des mondes par la balance de l'Europe, Paris 1994, p. 235–242.

43 Entre tant d'autres, Baron de Lisola, Bouclier d'Estat et de justice contre le dessein manifestement découvert de la Monarchie Universelle, sous le vain prétexte des prétentions de la Reyne de France, Bruxelles 1667.

44 Jean Bodin, Les six livres de la République (1576), cité d'après l'édition de 1593, réimpression, 6 vol., Paris 1986.

45 Georges Livet, L'Équilibre européen de la fin du XV e siècle à la fin du XVIII e siècle, Paris 1976.

46 Gérard D. Guyon, Les prémisses françaises d'un droit international public au milieu du XVI e siècle. La »Philosophie civile et d'Estat« de Jean d'Arrerac, dans: Cadernos de Historia del Derecho 12 (2005), p. 25–42.

47 Livet, L'Équilibre (voir n. 45), p. 14.

48 Recueil des cours 50/IV (1934, réimpression 1972), p. 683.

49 Bodin, Les six livres (voir n. 43), V, p. 186–187.

50 Bodin, Les six livres (voir n. 43), V, p. 221.

51 Bodin, Les six livres (voir n. 43), I, p. 166.

52 Francis Bacon de Verulam, Considérations politiques pour entreprendre la guerre contre l'Espagne, Paris (Cramoisy) 1634, repris dans Œuvres complètes, Paris 1843, p. 635–651.

53 Maximilien de Béthune, duc de Sully, Memoires des sages et royales œconomies d'Estat, domestiques, politiques et militaires de Henry le Grand, Paris 1820–1821 (Nouvelle collection de Mémoires pour servir à l'histoire de France). L'édition désormais de référence: Sully, Les Œconomies royales, éd. par David Buisseret et Bernard Barbiche, tome I (1572-1594), tome II (1595-1599), Paris 1970–1988 ne couvre pas encore la période ici considérée.

54 Béthune, Memoires des sages (voir n. 53), p. 364–366.

55 Béthune, Memoires des sages (voir n. 53), p. 463.

56 Béthune, Memoires des sages (voir n. 53), p. 603.

57 Geoffrey Parker, La guerre de Trente Ans (1984), traduction française [Paris] 1987.

58 Parker, La guerre de Trente Ans (voir n. 57), p. 276.

59 Significativement, le retour de l'Angleterre sur la scène européenne, après 1680, est aussi celui du concept stratégique de la »balance« dont Guillaume d'Orange fait un de ses emblèmes. Sur ce thème, il lance une véritable propagande dont relève une »Histoire de Guillaume III« publiée dès 1792 en français.

60 Parker, La guerre de Trente Ans (voir n. 57), donne de nombreux exemples de ce type de calcul.

61 »Nam minime id contendunt foederati Reges & Principes, atque imprimis Rex Christianissimus ut Imperatoris potestas & legitima decora in dubium vocentur aut violentur, nec Galli Protestantium vel Sueci Catholicorum libertati struunt insidias, sed utrique utrosque eum in locum venire, turbas secundum fundamentalia jura Imperii aequabili inter Caesarem ordinesque temperamento fœlicissime consistere . Studium hoc honestissimamque voluntatem a bonis probatum iri non dubitamus, praesertim vero Celsitudini vestrae omnibusque Germaniae Principibus verè Germanis«, Négociations secretes touchant la paix de Munster et d'Osnabrug, ou recueil général des préliminaires, instructions, lettres [...] le tout tiré des manuscrits les plus authentiques [...], [par Jean Leclerc], 4 vol., La Haye (chez Jean Neaulme) 1725–1726, ici vol. 1, p. 289–293, citation p. 292 a : Lettre circulaire de Messieurs D'Avaux et Servien, plenipotentiaires de France, aux Princes de l'Empire pour les semondre de venir ou envoyer au plutôt leurs Députez à Munster, le 4 septembre 1644.

62 [Guillaume-Hyacinthe] Bougeant (S.J.), Histoire des guerres et des négociations qui précédèrent le traité de Westphalie, Paris (chez Musier fils et Durand neveu) 1767, t. II [= Histoire du Traité de Westphalie, vol. I, 1 1744], p. 600–605, citation p. 605: »Les Rois & les Princes Alliés, sur-tout le Roi très-Chrétien n'a jamais songé à attaquer, ni à faire révoquer en doute les droits légitimes de la Couronne Impériale. Les François n'en veulent point à la liberté des Protestans, ni les Suédois à celle des Catholiques. Ce que les uns & les autres souhaitent, c'est de voir les deux partis rétablis dans l'heureux état où ils étoient avant ces derniers troubles, conformément aux lois fondamentales de l'Empire, qui établissent un juste équilibre de puissance entre l'Empereur & les Etats«.

63 Emmanuelle Jouannet, Vattel et la sujétion directe de l'État au droit international, dans: Simone Goyard-Fabre (dir.), L'État moderne, Paris 2000.

64 Rousseau, Extrait du Projet de Paix perpétuelle, dans: Id., Principes (voir n. 6), p. 96–97.

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Bruno Bernardi
L'idée d'équilibre européen dans le jus gentium des modernes
Esquisse d'histoire conceptuelle
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Frühe Neuzeit (1500-1789)
balance of power abbé de Saint-Pierre Jean-Jacques Rousseau
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B. Bernardi: L'idée d'équilibre européen dans le jus gentium des modernes
In: Assecuratio Pacis. Französische Konzeptionen von Friedenssicherung und Friedensgarantie, 1648–1815 (Beiträge zum Studientag, Deutsches Historisches Institut Paris, 16. Mai 2008 / Actes de la journée d’études, Institut historique allemand, 16 mai 2008), hrsg. von / publiés sous la direction de Guido Braun, unter Mitarbeit von / avec le concours de Stefanie Buchenau (discussions, 4)
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Veröffentlicht am: 22.04.2010 18:40
Zugriff vom: 17.07.2018 15:28
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