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    É. François, Tendances actuelles de la recherche historique

    Scholar Guide – Faire de l’histoire en Allemagne


    Étienne François

    Les tendances actuelles de la recherche historique allemande


    Résumé

    Dans une première partie, l 'article évoque brièvement les modalités de la recherche historique en Allemagne et ce en quoi elles diffèrent du cas français. La seconde partie de l 'article propose un survol des inflexions et nouvelles orientations de la recherche historique allemande durant les quinze dernières années (histoire culturelle et anthropologie historique, histoire des sciences, histoire religieuse, histoire du rapport au passé et à l 'espace, histoire comparée et des transferts, histoire globale). Et de ce point de vue, les convergences avec le cas français l 'emportent sur les divergences.

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    La recherche historique étant, comme on le sait, inséparable des conditions dans lesquelles elle s 'opère, il me paraît indispensable de commencer cet article par quelques observations sur les modalités et pratiques de la recherche historique en usage en Allemagne avant d 'esquisser les principales tendances actuelles de la recherche historique.

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    Si j 'en crois mon expérience, tout me laisse à penser que les premières réactions du jeune historien ou de la jeune historienne venant de France et entrant pour la première fois en contact avec le concret de la recherche historique en Allemagne, seront des réactions de dépaysement, liées à un fort sentiment de différence par rapport aux pratiques et habitudes en vigueur en France. Ces différences sont certes moins accusées qu 'il y a vingt ou quarante ans, ne serait-ce qu 'en raison de l 'internationalisation croissante de la recherche historique, mais aussi des relations de travail et d 'échange particulièrement étroites qui se sont nouées entre nos deux pays. Elles n 'en demeurent pas moins d 'actualité, et pas seulement comme survivances d 'un état ancien, mais aussi comme expressions de différences culturelles et scientifiques de nature structurelle.

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    La première différence tient au positionnement disciplinaire de l 'histoire. Alors qu 'en France cette dernière est depuis des générations étroitement associée à la géographie, ce couplage est inconnu en Allemagne. À l 'inverse, l 'histoire en Allemagne se trouve bien plus proche que ce n 'est le cas en France (ne serait-ce que parce que dans les études supérieures, il est indispensable d 'avoir au moins deux disciplines) de la philosophie, de la littérature allemande, des sciences politiques, de l 'ethnologie, du droit ou de la sociologie – soit au total un positionnement disciplinaire avec des systèmes de proximité et de relations autres que ceux auxquels on est habitué en France. Et ce d 'autant plus que le monde de la recherche allemand (pas seulement en histoire) ne connaît pas le formatage rhétorique qui reste toujours prégnant en France, en raison du système des concours et de l 'agrégation (totalement inconnu en Allemagne) : en dépit du passage (non encore pleinement convaincant) au système de Bologne, l 'enseignement supérieur allemand reste marqué par une plus large place faite au travail individuel, à la prise de parole et à la discussion.

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    Un second élément de différence tient au fait que, en Allemagne, la recherche historique est considérée comme une science au sens plein du terme. Même s 'il est d 'usage, depuis Wilhelm Dilthey, de rappeler la différence entre Geistes- et Naturwissenschaften, il n 'en reste pas moins que, dans la conception allemande, l 'histoire est une Wissenschaft, d 'où le qualificatif de Geschichtswissenschaft qu 'on lui donne tout naturellement et sans la moindre hésitation. La conviction que l 'histoire est une science a pour conséquence toute une série de pratiques que l 'on ne trouve pas de la même manière en France : ainsi en va-t-il de l 'accent mis sur la théorie et la réflexivité, de l 'importance attachée à la définition des concepts et des notions, mais aussi à la lecture des grands théoriciens (à commencer par Max Weber), de la large place faite aux recherches historiographiques, du respect pour l 'érudition et plus encore du rôle déterminant dévolu dès le premier semestre au travail en bibliothèque et à la recherche bibliographique.

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    La scientificité reconnue à l 'histoire va également de pair avec trois autres différences par rapport à la France :
    - en premier lieu, le fait que la recherche historique se fait très majoritairement dans le cadre des universités, aidées en cela par les puissants moyens mis à leur disposition par les grands organismes et fondations de recherche (tels que la Deutsche Forschungsgemeinschaft, avec en particulier la formule des
    Sonderforschungsbereiche, mais aussi la Fondation Volkswagen, la Fondation Thyssen ou encore la Fondation Henkel) ;
    - en deuxième lieu, la priorité absolue donnée aux critères de recherche dans les recrutements (tant pour les postes d
    'assistant – à la durée toujours limitée dans le temps – que pour les postes de professeur, généralement sans limitation de durée) ;
    - en troisième lieu, une coupure si profonde entre le supérieur et le secondaire qu
    'on a parfois l 'impression que le monde de la recherche et de l 'enseignement supérieur allemand se désintéresse complètement du secondaire (et a fortiori du primaire) dans la mesure où ce dernier ne fait pas de recherche et se contente de diffuser les résultats de la seule recherche qui mérite d 'être prise en compte, c 'est-à-dire la recherche universitaire.

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    Ce rapide survol ne serait pas complet sans l 'évocation de trois autres éléments de différences ici rapidement évoqués. Le premier tient à l 'importance relative des grandes périodes historiques : en Allemagne, les deux périodes les plus fortement constituées et représentées sont, d 'une part, le Moyen Âge (avec ses institutions spécifiques, telles les Monumenta Germaniae Historica et les rencontres de la Reichenau) et, de l 'autre, l 'époque contemporaine et l 'histoire du temps présent (Neuere Geschichte et Zeitgeschichte ) ; à l 'inverse, l 'histoire de l 'Antiquité est tiraillée entre son appartenance à la discipline historique et son appartenance aux sciences de l 'Antiquité (Altertumswissenschaften), qui regroupent à la fois l 'archéologie, la philologie, l 'histoire de l 'art, etc. Quant à l 'histoire que l 'on appelle, en France, « moderne » et, en Allemagne, « frühneuzeitliche Geschichte » (une dénomination qui n 'est pas antérieure aux années 1950), elle est prise en quelque sorte entre le marteau et l 'enclume et peine à affirmer son autonomie (rappelons à cette occasion que la notion de « Moderne », qui a une telle importance dans l 'allemand scientifique, ne correspond pas à l 'histoire moderne à la française, mais signifie bien plutôt la modernité telle qu 'elle commence à s 'affirmer en Europe à la fin du XVIII e siècle et s 'épanouit aux XIX e et XX e siècles).

    <7>

    Le deuxième élément de différence tient au fait qu 'un certain nombre de spécialisations ou de sous-disciplines qui sont considérées, en France, comme faisant partie intégrante de la discipline historique ont, en Allemagne, un statut qui leur fait une place à part : ainsi en va-t-il de l 'histoire des pays d 'Europe orientale (Osteuropäische Geschichte), de l 'histoire régionale (Landesgeschichte), de l 'histoire économique et sociale parfois rattachée aux sections d 'économie et de sciences sociales, de l 'histoire ecclésiastique et religieuse (Kirchengeschichte), qui relève majoritairement des facultés de théologie, de l 'histoire de la médecine, qui est du ressort des facultés de médecine ou encore de l 'anthropologie historique souvent rattachée aux sections d 'ethnologie européenne (Europäische Ethnologie).

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    Le troisième élément de différence est lié à une plus grande prise en compte de la recherche historique internationale, avant tout en langue anglaise. Cette prise en compte s 'explique non seulement par la meilleure qualité de l 'apprentissage des langues étrangères en Allemagne et l 'internationalisation de la recherche, mais plus encore par le fait que, en raison, entre autres, de l 'émigration allemande aux États-Unis (tout particulièrement après 1933), la recherche menée outre-Atlantique et en Grande-Bretagne est devenue depuis longtemps incontournable pour quiconque s 'intéresse à l 'histoire allemande. Deux noms parmi des dizaines d 'autres suffiront à illustrer cette réalité : celui de Fritz Stern, en tant que doyen des historiens germano-américains, d 'une part 1 , et celui de Christopher Clark, en tant qu 'auteur de la meilleure histoire de la Prusse actuellement sur le marché, d 'autre part 2 . Loin de se limiter aux publications relatives à l 'histoire allemande, cette prise en compte de la recherche internationale s 'étend plus généralement aux nouvelles tendances de la recherche. Il n 'est pour s 'en convaincre que de regarder la rapidité avec laquelle les historiens allemands s 'approprient, de préférence dans leur langue d 'origine, les nouvelles directions de recherche (gender studies, postcolonial studies…) apparues aux États-Unis et les turns qui jalonnent ces réorientations (linguistic turn, spatial turn, iconic turn…).

    Inflexions et nouvelles orientations

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    Si la recherche historique allemande tire sa relative unité du fait des particularités précédemment esquissées et plus encore du fait qu 'elle s 'exerce avant tout dans le cadre des universités, il n 'en reste pas moins qu 'elle est par ailleurs structurellement marquée par la multipolarité, renforcée par la structure fédérale du pays, de l 'espace allemand de recherche. Deux conséquences en résultent : d 'un côté, l 'absence d 'école dominante et la pluralité constitutive de la recherche historique, et, de l 'autre, la nécessité d 'avoir des structures et des lieux de rencontres et d 'échanges qui leur fassent contrepoids. D 'où le rôle essentiel joué par une institution dont on n 'a pas l 'équivalent en France, l 'Union des historiens et historiennes d 'Allemagne (Verband der Historiker und Historikerinnen Deutschlands – VHD), à laquelle appartient la quasi-totalité du monde de la recherche historique et qui est l 'expression de sa forte cohésion identitaire (le petit monde des historiens allemands aime à dire de lui-même qu 'il est une Zunft, c 'est-à-dire une corporation).

    <10>

    Cette association a en effet pour principale responsabilité d 'organiser le congrès des historiens allemands (Historikertag) dont les origines remontent à 1893. Ces congrès se tiennent tous les deux ans dans une université à chaque fois différente et autour d 'un thème choisi à l 'avance par l 'association. Grand-messes de la recherche historique allemande, ils réunissent environ trois milliers de participants et sont à la fois un lieu de rencontres et d 'échanges, un grand marché des carrières et des vanités, ainsi qu 'un lieu de communication et d 'autoprésentation qui permet de prendre le pouls de la discipline. Dans ces congrès, les conversations de couloir sont encore plus importantes que les conférences plénières, les grands débats et les multiples sections spécialisées. Le dernier (le 48 e ) a eu lieu du 28 septembre au 1 er octobre 2010 et a été organisé par l 'Université Humboldt Berlin (qui fêtait le bicentenaire de sa fondation). Assister à un tel congrès en y pratiquant l 'observation participante (de préférence en étant accompagné de quelqu 'un qui connaît le milieu de l 'intérieur) est une expérience de terrain qu 'on ne saurait assez recommander à toute personne qui veut se faire une première idée de la communauté historienne allemande.

    <11>

    Pendant des décennies, le nazisme, et plus encore l 'antisémitisme et l 'Holocauste (expression bien plus fréquemment utilisée en Allemagne que celle de « Shoah »), qui en ont été perçus de plus en plus nettement comme l 'expression paroxystique, a constitué le point focal de la majorité des recherches d 'histoire avec une double conséquence : d 'un côté un nombre impressionnant de recherches consacrées aux années 1933–1945, et, de l 'autre, une tendance marquée à jauger l 'avant 1933 et l 'après 1945 à l 'aune de la « rupture de civilisation » (Dan Diner) représentée par le nazisme.

    <12>

    Ce regard à la fois critique et autocritique jeté sur l 'histoire allemande est à l 'origine d 'une approche qui a longtemps exercé une influence déterminante, la thèse du Sonderweg, mais aussi du primat longtemps accordé à l 'histoire sociale. Les grandes synthèses historiographiques et idéologiques de Hans-Ulrich Wehler 3 et Heinrich-August Winkler 4 en sont à la fois l 'expression la plus manifeste et le chant du cygne. Depuis une dizaine d 'année, en effet, le poids obsédant des années 1933–1945 et la conviction selon laquelle elles seraient la mesure de toute chose ne cessent de s 'atténuer, tandis que la thèse du Sonderweg est de plus en plus battue en brèche. Cette évolution qui s 'explique à la fois par la relève des générations, l 'évolution des problématiques et celle de l 'opinion publique, ne signifie pas pour autant un recul des recherches consacrées à la période du nazisme 5 – et ce d 'autant moins que ce secteur de la recherche historique est celui dans lequel le degré d 'internationalisation est le plus élevé 6 . Elle va de pair avec un souci renforcé d 'historicisation, de complexification, mais aussi d 'exploitation minutieuse des archives, et plus particulièrement des fonds devenus accessibles depuis 1989/1990, en Allemagne et hors d 'Allemagne. Les nombreuses études se réclamant de la Täterforschung et cherchant à analyser le nazisme de l 'intérieur, études menées aussi bien en Allemagne (ainsi par Ulrich Herbert 7 et Michael Wildt 8 ) qu 'à l 'étranger (ainsi par Peter Longerich, historien allemand enseignant à Londres 9 ) en sont un exemple parmi d 'autres.

    <13>

    Quant au recul de l 'histoire sociale, un temps portée haut et fort par l '« école de Bielefeld », au profit d 'autres orientations de recherche, il ressort d 'évidence des thèmes mis au programme des derniers Historikertage. Entre 1994 et 2010, ces thèmes ont été les suivants : « Lebenswelt und Wissenschaft » (Leipzig 1994), « Geschichte als Argument » (Munich 1996), « Intentionen – Wirklichkeiten » (Francfort/M. 1998), « Eine Welt – eine Geschichte ? » (Aix-la-Chapelle 2000), « Traditionen – Visionen » (Halle 2002), « Kommunikation und Raum » (Kiel 2004), « GeschichtsBilder » (Constance 2006), « Ungleichheiten » (Dresde 2008), « Über Grenzen » (Berlin 2010). Un seul congrès, celui de Dresde en 2008, s 'est réclamé d 'un thème d 'histoire sociale, alors que tous les autres donnaient la préférence à de nouvelles problématiques, qu 'il s 'agisse de l 'histoire des sciences, de l 'histoire du quotidien, de l 'histoire des représentations, de l 'histoire du rapport au passé, de l 'histoire de l 'espace ou encore de l 'histoire globale.

    <14>

    Ce constat, confirmé par la liste des historiens à qui a été attribué depuis 1992 le prix Leibnitz (la plus haute récompense décernée chaque année par la Deutsche Forschungsgemeinschaft, DFG, à une dizaine de chercheurs de toutes les disciplines et doté de 2,5 millions d 'euros à dépenser en projets de recherche et en bourses pour jeunes chercheurs) 10 , indique bien les réorientations récentes de la recherche historique allemande.

    <15>

    Parmi ces tendances, la première à mentionner – ne serait-ce que parce que ses origines remontent au début des années 1980 – est ce qu 'on a appelé en son temps l ' Alltagsgeschichte, c 'est-à-dire une histoire qui, par contraste avec le modèle alors dominant d 'une histoire sociale centrée sur les structures et les processus, part des acteurs et de leurs stratégies et se réclame aussi bien de l 'anthropologie historique que de la microhistoire. Lancée à ses débuts par deux historiens de l 'Institut Max-Planck d 'histoire de Göttingen (dissous en 2007), Alf Lüdtke, l 'inventeur de l '« histoire du quotidien » et du « quant à soi » (Eigen-Sinn) 11 , et Hans Medick avec son histoire « totale » d 'un bourg proto-industriel de Souabe 12 , ce courant de recherche, auquel on peut rattacher les recherches sur l 'histoire du genre, n 'a rien perdu de sa vitalité et se retrouve dans toutes les périodes historiques. À preuve, pour ne citer que ces trois exemples, en histoire médiévale, les travaux de Valentin Groebner sur les signes d 'identité et de reconnaissance 13 , en histoire moderne, ceux de Claudia Ulbrich sur les relations de pouvoir, de genre et de religion dans un village de la Lorraine germanophone au XVIII e siècle 14 ou, en histoire du temps présent, ceux de Thomas Lindenberger sur la police, les structures de pouvoir et l 'ordre public en RDA 15 .

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    La montée en puissance de l 'histoire culturelle (au sens large du terme) se situe dans le prolongement de cette première tendance. Son succès a même été tel que certains ont proposé de redéfinir l 'histoire comme historische Kulturwissenschaft. Cette histoire culturelle (sinon culturaliste) s 'inspire fortement d 'approches en provenance du monde anglo-saxon (mais accessoirement aussi de France et d 'Italie). Ses objets préférés d 'étude sont les représentations, les discours, les symboles et les émotions. Là aussi, toutes les périodes historiques sont concernées. À titre d 'illustration de ce vaste champ de recherche on évoquera, en histoire médiévale, les travaux de Bernhard Jussen sur la sémantique de la pénitence 16 et d 'Olaf Rader sur le culte politique des morts 17 , en histoire moderne, ceux de Barbara Stollberg-Rilinger sur la politique symbolique du Saint-Empire 18 et de Sabine Doering-Manteuffel sur l 'histoire de l 'occultisme en tant que face obscure des Lumières 19 , et, en histoire contemporaine, le grand projet de recherche sur l 'histoire des émotions et des sentiments piloté au sein du Max-Planck-Institut für Bildungsforschung à Berlin par Ute Frevert 20 .

    <17>

    Trois autres directions de recherche actuellement en plein essor relèvent également de l 'histoire culturelle au sens large du terme. La première est l 'histoire des sciences, dont le développement en Allemagne a été encouragé par la création à Berlin, en 1994, par la Société Max-Planck, d 'un institut spécialement consacré à cette thématique. S 'inspirant largement d 'approches d 'abord développées hors d 'Allemagne, l 'histoire des sciences privilégie d 'un côté une plus grande prise en considération du contexte (science in context) et s 'élargit de l 'autre côté en direction de l 'histoire des savoirs. Deux livres récemment parus en sont un bon exemple : d 'une part, l 'étude de Janina Wellmann qui montre comment la naissance de l 'embryologie entre la fin du XVIII e siècle et le début du XIX e siècle s 'inscrit dans le contexte plus général de l 'émergence du rythme comme nouvelle catégorie épistémologique, et, d 'autre part, l 'enquête de Jakob Vogel sur les mutations de la perception et des usages du sel en Allemagne et en Autriche entre le XVIII e et le XX e siècle, ainsi que sur le rôle respectif des praticiens, des chercheurs et des techniciens dans ces mutations 21 .

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    La deuxième direction est l 'histoire religieuse, qui affirme de plus en plus nettement son autonomie par rapport à la Kirchengeschichte. Ce renouveau, d 'abord perceptible en histoire médiévale et moderne, se fait aussi bien dans les sections d 'histoire générale que dans les sections d 'histoire ecclésiastique des facultés de théologie, ainsi que le montrent, pour la période moderne, les travaux de Rebekka Habermas sur les pèlerinages 22 et ceux de Thomas Kaufmann sur la culture luthérienne 23 . Il a gagné maintenant l 'histoire contemporaine et du temps présent, qui ne lui faisait jusqu 'ici qu 'une place marginale, ainsi qu 'on peut le voir aux travaux de Lucian Hölscher sur la culture protestante 24 et de Hubert Wolf sur l 'index 25 .

    <19>

    La troisième direction, enfin, est celle de l 'histoire du rapport au passé et à l 'espace. Pour l 'histoire du rapport au passé et de la mémoire, l 'initiative, une fois de plus, est venue des périodes plus anciennes, en l 'occurrence l 'égyptologie, avec les travaux pionniers de Jan Assmann 26 et l 'histoire médiévale, avec les enquêtes sur la memoria d 'Otto Gerhard Oexle et Johannes Fried 27 . Entre-temps, il s 'agit là d 'un domaine de recherche foisonnant – à preuve la récente synthèse proposée par Herfried Münkler 28 – et qui occupe une place essentielle dans l 'histoire contemporaine et du temps présent (mémoire du nazisme et de la Shoah) ainsi qu 'en témoignent les travaux d 'Aleida Assmann 29 et de Norbert Frei 30 . Longtemps absente (voire bannie) des préoccupations des historiens allemands, l 'histoire du rapport à l 'espace commence enfin seulement d 'émerger. Là encore deux titres récents montrent la fécondité de ce nouveau domaine de recherche : il s 'agit, d 'un côté, du plaidoyer de Karl Schlögel en faveur d 'une prise en compte de l 'espace par les historiens 31 et, de l 'autre, de l 'étude de Bernhard Struck sur la perception comparée de la France et de la Pologne par les auteurs allemands de récits de voyage entre 1750 et 1850 32 .

    <20>

    En mesurant la « déviance allemande » à l 'aune de l 'évolution considérée comme normale de pays occidentaux largement idéalisés, la thèse du Sonderweg avait posé les premiers jalons d 'un nouveau domaine de recherche qui est depuis en plein essor, à savoir l 'histoire comparée. Amorcé par la grande enquête pilotée par Jürgen Kocka sur la bourgeoisie allemande au XIX e siècle dans le contexte européen 33 , cet essor n 'a vraiment démarré qu 'après la chute du Mur et a été porté en avant par l 'intensification des échanges entre l 'ancienne Europe occidentale et l 'ancienne Europe de l 'Est, mais aussi par l 'avancée de la construction européenne. Soutenu par des institutions spécialisées, tel le Berliner Kolleg für Vergleichende Geschichte Europas en particulier, porté en commun par la Freie-Universität et l 'Université Humboldt Berlin, il a débouché sur toute une série de publications authentiquement comparatistes dont trois seulement seront évoquées ici à titre d 'exemple : l 'étude comparée de Manuel Borutta des Kulturkämpfe allemands et italiens, qui propose une nouvelle interprétation de l 'anticatholicisme européen au XIX e siècle 34 ; celle de Jörn Leonhard sur le rôle joué par la guerre et ses perceptions dans la formation et l 'évolution des principales nations européennes et des États-Unis entre 1750 et 1914 35 ; et enfin la grande synthèse de Hartmut Kaelble sur l 'histoire sociale de l 'Europe d 'après la Seconde Guerre mondiale 36 .

    <21>

    L 'essor de l 'histoire comparée a été d 'autant plus fécond qu 'il s 'est accompagné de la reprise en compte par les historiens allemands de l 'approche des transferts culturels 37 . Cette extension en direction d 'une approche mêlant comparaison et transfert dans le sens d 'une Beziehungs- und Verflechtungsgeschichte (Klaus Zernack 38 ) a porté ses fruits les plus intéressants dans les recherches menées sur l 'Europe centrale et orientale en tant qu 'espace par excellence d 'imbrication, d 'interférences et de multiculturalité, ainsi dans l 'enquête menée par Ulrike von Hirschhausen sur Riga dans la seconde moitié du XIX e siècle 39 ou encore dans les recherches de Martin Schulze-Wessel sur nation et religion en Europe centrale et orientale 40 .

    <22>

    Ce sont les mêmes approches, enrichies par la réception des théories postcoloniales, de l 'histoire croisée, de l ' entangled history et des débats autour de la global history, que l 'on retrouve dans le dernier domaine de recherche esquissé ici – à savoir l 'histoire transnationale, l 'histoire des mondes non européens et plus généralement l 'histoire mondiale. De tous les domaines abordés jusqu 'ici, celui-ci est le plus récent, si bien que les débats d 'ordre théorique et méthodologique y occupent une large place. Quatre publications récentes montrent néanmoins l 'élargissement des perspectives et le renouvellement des problématiques apportés par ce courant : à titre d 'exemple, on citera ainsi la synthèse de Gudrun Krämer sur l 'histoire de l 'islam 41 , la monographie de Margrit Pernau sur les musulmans à Delhi au XIX e siècle 42 , la réinterprétation de l 'histoire de l 'Allemagne d 'entre 1870 et 1914 dans le contexte de la globalisation de l 'époque proposée par Sebastian Conrad 43 , et enfin l 'impressionnante synthèse sur l 'histoire et la métamorphose du monde au XIX e siècle écrite par Jürgen Osterhammel, et que beaucoup s 'accordent à considérer comme un des livres d 'histoire les plus importants parus durant les dernières décennies 44 .

    En guise de conclusion

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    Que ces quelques observations ne fassent pas le tour de la question est trop évident pour qu 'il soit besoin de le rappeler. L 'histoire de l 'art, pour ne citer que cet unique exemple, brille ici par son absence alors qu 'elle constitue, elle aussi, un secteur en plein renouvellement depuis qu 'elle se définit elle-même comme une historische Bildwissenschaft. Deux remarques serviront simplement de conclusion provisoire à ce qui n 'a d 'autre prétention que d 'être une entrée en matière mettant en évidence la vitalité et la variété de la recherche historique allemande. La première remarque sera pour constater les parentés fortes entre les nouvelles orientations de la recherche entre France et Allemagne – à ce niveau, manifestement, les différences sont moindres que celles précédemment évoquées entre les cultures historiques et universitaires des deux pays. On relèvera, dans une seconde remarque, que comme en France, et peut-être encore même plus qu 'en France, l 'histoire du XX e siècle et l 'histoire du temps présent occupent une position de plus en plus dominante sur l 'ensemble de la discipline, tant en termes de rayonnement qu 'en nombre de postes et moyens de recherche : nulle part ailleurs les institutions de recherche extra-universitaires n 'occupent une place aussi étendue 45 . Cet état de choses est indissociable de l 'intensité et de l 'actualité des débats sur le rapport au passé qui caractérisent la société allemande. Il reste simplement à espérer qu 'il n 'aura pas pour conséquence un rétrécissement de l 'horizon chronologique dans le sens d 'un « présentisme » (François Hartog) de mauvais aloi.

    Auteur

    Étienne François
    Professeur émérite à la Freie Universität Berlin
    etienne.francois@fu-berlin.de

    1 Fritz Stern, Fünf Deutschland und ein Leben. Erinnerungen, Munich 2007.

    2 Christopher M. Clark, Preußen. Aufstieg und Niedergang 1600–1947, Munich 2007.

    3 Hans Ulrich Wehler, Deutsche Gesellschaftsgeschichte. 5 vol., Munich 1987–2008.

    4 Heinrich August Winkler, Der lange Weg nach Westen. 2 vol., Munich 2000. Voir à ce sujet l 'article particulièrement perspicace de Jean Solchany, L 'histoire vue d 'en haut. Le XX e siècle allemand à l 'échelle des grandes synthèses, in : Revue d 'histoire moderne et contemporaine 1 (2006), p. 156–167.

    5 Peter Reichel, Harald Schmid, Peter Steinbach (dir.), Der Nationalsozialismus – Die zweite Geschichte. Überwindung, Deutung, Erinnerung, Munich 2009.

    6 Voir à ce sujet l 'excellent article de Florent Brayard, La longue fréquentation des morts. À propos de Browning, Kershaw, Friedländer – et Hilberg, in : Annales. Histoire Sciences sociales 64 (2009) 5, p. 1053–1090.

    7 Ulrich Herbert, Best. Biographische Studien über Radikalismus, Weltanschauung und Vernunft, 1903–1989, Bonn 1996.

    8 Michael Wildt, Generation des Unbedingten. Das Führungskorps des Reichssicherheitshauptamtes, Hambourg 2002.

    9 Peter Longerich, Heinrich Himmler. Eine Biographie, 3 e édition, Munich 2008.

    10 Jürgen Kocka 1992, Dieter Langewiesche et Winfried Schulze 1996, Ute Frevert et Hermann Parzinger 1998, Ulrich Herbert 1999, Christoph Markschies 2001, Hubert Wolf 2004, Barbara Stollberg-Rilinger 2006, Bernhard Jussen 2007, Jürgen Osterhammel 2010.

    11 Alf Lüdtke, Alltagsgeschichte. Zur Rekonstruktion historischer Erfahrungen und Lebenswelten, Francfort/M. 1989 (traduction française 1994). Voir également : Belinda Davis, Thomas Lindenberger, Michael Wildt (dir.), Alltag, Erfahrung, Eigensinn. Historisch-anthropologische Erkundungen, Francfort/M. 2008.

    12 Hans Medick, Weben und Überleben in Laichingen 1650–1900. Lokalgeschichte als allgemeine Geschichte, Göttingen 1996 (Veröffentlichungen des Max-Planck-Instituts für Geschichte, 126).

    13 Valentin Groebner, Der Schein der Person. Steckbrief, Ausweis und Kontrolle im Europa des Mittelalters, Munich 2004. D 'origine autrichienne, Valentin Groebner enseigne actuellement à Lucerne.

    14 Claudia Ulbrich, Shulamit und Margarete. Macht, Geschlecht und Religion in einer ländlichen Gesellschaft des 18. Jahrhunderts, Vienne 1999 (Aschkenas Beiheft, 4). Voir également la synthèse de Wolfgang Reinhard, Lebensformen in Europa. Eine historische Kulturanthropologie, Munich 2004.

    15 Thomas Lindenberger, Volkspolizei. Herrschaftspraxis und öffentli che Ordnung im SED-Staat, 1952–1968, Cologne, Weimar, Vienne 2003 (Zeithistorische Studien, 23).

    16 Bernhard Jussen, Der Name der Witwe. Erkundungen der Semantik der mittelalterlichen Bußkultur, Göttingen 2000 (Veröffentlichungen des Max-Planck-Instituts für Geschichte, 158).

    17 Olaf Rader, Grab und Herrschaft. Politischer Totenkult von Alexander dem Großen bis Lenin, Munich 2003.

    18 Barbara Stollberg-Rilinger, Des Kaisers alte Kleider. Verfassungsgeschichte und Symbolsprache des Alten Reiches, Munich 2008.

    19 Sabine Doering-Manteuffel, Das Okkulte. Eine Erfolgsgeschichte im Schatten der Aufklärung, von Gutenberg bis zum World Wide Web, Munich 2008.

    20 Ute Frevert (dir.), Vertrauen. Historische Annäherungen, Göttingen 2003.

    21 Janina Wellmann, Die Form des Werdens. Eine Kulturgeschichte der Embryologie, 1760 1830, Göttingen 2010 ; Jakob Vogel, Ein schillerndes Kristall. Eine Wissensgeschichte des Salzes zwischen Früher Neuzeit und Moderne, Cologne 2008 (Industrielle Welt, 72).

    22 Rebekka Habermas, Wallfahrt und Aufruhr. Z ur Geschichte des Wunderglaubens in der frühen Neuzeit, Francfort/M. 1991 (Historische Studien, 5).

    23 Thomas Kaufmann, Konfession und Kultur. Lutherischer Protestantismus in der zweiten Hälfte des Reformationsjahrhunderts, Tübingen 2006 (Spätmittelalter und Reformation, nouv. sér. 29).

    24 Lucian Hölscher, Geschichte der protestantischen Frömmigkeit in Deutschland, Munich 2005.

    25 Hubert Wolf, Index. Der Vatikan und die verbotenen Bücher, Munich 2006. Sur les différences d 'approche, entre France et Allemagne, en matière d 'histoire religieuse, voir: Philippe Büttgen, Christophe Duhamelle (dir.), Religion ou confession. Un bilan franco-allemand sur l 'époque moderne (XVI e XVIII e siècles), Paris 2010.

    26 Jan Assmann, Das kulturelle Gedächtnis. Schrift, Erinnerung und politische Identität in frühen Hochkulturen, Munich 1992.

    27 Otto Gerhard Oexle, Erinnern, Bewahren, Erinnerung fruchtbar machen, Göttingen 2007 ; Johannes Fried, Der Schleier der Erinnerung. Grundzüge einer historischen Memorik, Munich 2004.

    28 Herfried Münkler, Die Deutschen und ihre Mythen, Berlin 2009.

    29 Aleida Assmann, Der lange Schatten der Vergangenheit. Erinnerungskultur und Geschichtspolitik, Munich 2006.

    30 Norbert Frei, 1945 und wir. Das Dritte Reich im Bewusstsein der Deutschen, Munich 2005.

    31 Karl Schlögel, Im Raume lesen wir die Zeit. Über Zivilisationsgeschichte und Geopolitik, Munich 2003.

    32 Bernhard Struck, Nicht West nicht Ost. Frankreich und Polen in der Wahrnehmung deutscher Reisender zwischen 1750 und 1850, Göttingen 2006.

    33 Jürgen Kocka (dir.), Bürgertum im 19. Jahrhundert. Deutschland im europäischen Vergleich. 3 vol., Munich 1988.

    34 Manuel Borutta, Antikatholizismus. Deutsc hland und Italien im Zeitalter der europäischen Kulturkämpfe, Göttingen 2010 (Bürgertum, nouv. sér. 7).

    35 Jörn Leonhard, Bellizismus und Nation. Kriegsdeutung und Nationsbestimmung in Europa und den Vereinigten Staaten, 1750–1914, Munich 2008 (Ordnungssysteme, 25).

    36 Hartmut Kaelble, Sozialgeschichte Europas. 1945 bis zur Gegenwart, Munich 2007. Voir également le volume publié sous la direction du même auteur : Vergleich und Transfer. Komparatistik in den Sozial-, Geschichts- und Kulturwissenschaften, Francfort/M. 2003.

    37 On renverra dans ce contexte à titre d 'exemple à la collection Transfer. Deutsch-Französische Kulturbibliothek lancée en 1993 par Matthias Middell et le Leipziger Universitätsverlag, et qui en est déjà à son 28 e volume.

    38 Michael G. Müller (dir.), Osteuropäis che Geschichte in vergleichender Sicht. Festschrift für Klaus Zernack zum 65. Geburtstag, Berlin 1996 (Berliner Jahrbuch für osteuropäische Geschichte, 1).

    39 Ulrike von Hirschhausen, Die Grenzen der Gemeinsamkeit. Deutsche, Letten, Russen und Juden in Riga 1860–1914, Göttingen 2006 (Kritische Studien zur Geschichtswissenschaft, 172).

    40 Martin Schulze-Wessel (dir.), Nationalisierung der Religion und Sakralisierung der Nation im östlichen Europa, Stuttgart 2006 (Forschungen zur Geschichte und Kultur des östlichen Mitteleuropa, 27).

    41 Gudrun Krämer, Geschichte des Islam, Munich 2005.

    42 Margrit Pernau, Bürger mit Turban. Muslime in Delhi im 19. Jahrhundert, Göttingen 2008 (Bürgertum, nouv. sér. 5).

    43 Sebastian Conrad, Globalisierung und Nation im Deutschen Kaiserreich, Munich 2006.

    44 Jürgen Osterhammel, Die Verwandlung der We lt. Eine Geschichte des 19. Jahrhunderts, Munich 2009 .

    45 Les principales sont l 'Institut für Zeitgeschichte de Munich (avec son antenne à Berlin), la Forschungsstelle für Zeitgeschichte ainsi que le Hamburger Institut für Sozialforschung, tous deux implantés à Hambourg, et enfin le Zentrum für zeithistorische Forschung de Potsdam, créé après la réunification allemande pour faire travailler ensemble des historiens de l 'Est et de l 'Ouest et qui est devenu le centre de recherche en histoire allemande et européenne du temps présent le plus actif du pays.

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    PSJ Metadata
    Étienne François
    Tendances actuelles de la recherche historique
    Dans une première partie, l 'article évoque brièvement les modalités de la recherche historique en Allemagne et ce en quoi elles diffèrent du cas français. La seconde partie de l 'article propose un survol des inflexions et nouvelles orientations de la recherche historique allemande durant les quinze dernières années (histoire culturelle et anthropologie historique, histoire des sciences, histoire religieuse, histoire du rapport au passé et à l 'espace, histoire comparée et des transferts, histoire globale). Et de ce point de vue, les convergences avec le cas français l 'emportent sur les divergences.
    CC-BY-NC-ND 3.0
    Neuere Zeitgeschichte (1945-heute)
    Deutschland / Mitteleuropa allgemein, Frankreich und Monaco
    Theorie und Methode der Geschichtswissenschaften
    2000 - 2019
    Allemagne historiographie histoire historien Deutschland Geschichtsschreibung Geschichte <fach> Historiker</fach>
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    É. François, Tendances actuelles de la recherche historique
    In: Étienne François: Tendances actuelles de la recherche historique.
    URL: http://www.perspectivia.net/publikationen/scholar-guide/histoire-en-allemagne/francois_tendances/index_html
    Veröffentlicht am: 02.05.2011 16:20
    Zugriff vom: 27.07.2017 06:32
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