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    L. C. Engh, Gendered Identities in Bernard of Clairvaux’s »Sermons on the Song of Songs« (Anne Paupert)


    Francia-Recensio 2017/2 Mittelalter – Moyen Âge (500–1500)

    Line Cecilie Engh, Gendered Identities in Bernard of Clairvaux’s »Sermons on the Song of Songs«. Performing the Bride, Turnhout (Brepols) 2014, XIV–444 p. (Europa Sacra, 15), ISBN 978-2-503-55003-9, EUR 100,00.

    rezensiert von/compte rendu rédigé par

    Anne Paupert, Paris

    Cette importante étude, issue d’une thèse de doctorat, s’appuie sur une lecture minutieuse et précise du texte latin des 86 »Sermons sur le Cantique« des »›cantiques‹« de saint Bernard de Clairvaux, cité en anglais dans le texte dans une traduction souvent revue par l’auteure, mais toujours accompagnée du texte original en note. Cette attention au texte s’imposait d’autant plus que l’auteure étudie de très près les mots et les images relatifs au genre. En effet, les »Sermons«de Bernard de Clairvaux ont déjà été beaucoup étudiés dans la perspective d’une réflexion théologique sur la relation entre le Verbe ou le Christ en tant qu’Époux et l’Épouse l’âme humaine, et même plus précisément l’âme de Bernard lui-même, devenu l’Épouse du »Cantique des cantiques«. Mais pour Line Cecilie Engh, la critique traditionnelle n’a pas suffisamment pris en compte toutes les implications qu’entraîne le fait qu’un »je«masculin celui de l’auteur endosse le rôle de l’Épouse (d’où le sous-titre du livre: »Performing the Bride«, jouer le rôle de l’Épouse, ou »[l’auteur, saint Bernard] dans le rôle de l’Épouse«). Pour elle, ce changement de genre n’est pas lié à un simple accident grammatical (l’âme ou l’Église, en latin animaet Ecclesia, sont du féminin). Sans ignorer les études classiques et fondatrices d’Henri de Lubac, d’Étienne Gilson et surtout de Dom Jean Leclercq, le grand spécialiste de saint Bernard, elle a choisi de renouveler l’approche du texte des »Sermons«dans une lecture centrée sur cette question du genre, en utilisant les apports d’études récentes inspirées des théories du genre. Dans une introduction théorique assez développée, ainsi que dans son premier chapitre, l’auteure fait appel à des notions empruntées à diverses théories modernes ou postmodernes1, tout en mettant en garde contre l’inadéquation de ces discours théoriques s’ils ne sont pas accompagnés de lectures précises des textes et de la prise en compte du contexte historique. Notons cependant qu’il aurait été utile aussi, pour le lecteur non spécialiste, de rappeler dès le début que les deux lectures les plus couramment admises au Moyen Âge, qui voient dans l’Épouse du »Cantique des cantiques« soit l’Église, soit l’âme individuelle, correspondent aux deux premiers niveaux de l’interprétation exégétique, le sens allégorique et le sens tropologique (ou moral), ce qui sera plusieurs fois repris dans le cours du livre; la brève mention de la première page de l’introduction, avec la référence en note à l’ouvrage fondamental d’Henri de Lubac2, est trop allusive.

    Dans la théorie contemporaine, l’auteure s’inspire plus particulièrement des critiques qui se sont intéressés aux sources médiévales, notamment de Caroline Walter Bynum3, dont elle dit à plusieurs reprises sa dette à son égard, tout en allant plus loin dans son analyse des changements de genre opérés par Bernard de Clairvaux à différents niveaux de sa démarche exégétique. Une autre différence par rapport aux études bernardines traditionnelles, qui s’intéressent avant tout à l’aspect doctrinal des »Sermons«, est le choix d’une approche résolument littéraire, tout en mettant au jour des aspects idéologiques sous-jacents, relatifs au genre. L’auteure affirme dès l’introduction (p. 13): »Ceci est une étude des métaphores et de la rhétorique, et donc du langage«. Elle s’attache en effet de manière extrêmement précise et suivie au texte des »Sermons«, citant de longs passages en traduction anglaise, mais avec en note le texte original latin, dont elle donne de nombreuses analyses très riches et détaillées. Elles sont très intéressantes et utiles pour étayer ses thèses, mais on peut leur reprocher un caractère parfois un peu répétitif.

    Le propos n’est cependant pas dispersé, puisque l’auteure a organisé ces analyses selon une progression clairement marquée, soulignée par les titres des six chapitres, et des sous-titres aux formulations significatives. Dans le chapitre 1, »Mélange et transgression des genres dans la dévotion prémoderne«(»Gender Blending and Gender Crossing in Premodern Devotion«), elle envisage les exemples d’inversion des genres que constituent la virago(la femme virile) et l’homme-épouse en les replaçant dans le contexte plus large des réflexions médiévales sur la virginité, l’ascétisme, le célibat et l’androgynie. Le chapitre 2 (»Erotic and Maternal Imagery Configuring the Bride«)s’attache plus précisément au texte et étudie l’imagerie érotique et l’imagerie maternelle, liées à l’opposition entre vie contemplative et vie active, incarnée dans l’Ancien Testament par Rachel et Léa et dans le Nouveau Testament par Marthe et Marie, personnages souvent invoqués les deux premières surtout dans les »Sermons sur le Cantique«. La dualité constitutive du personnage de l’Épouse est soulignée à travers tout un jeu d’oppositions, tandis que trois niveaux d’analyse, correspondant dans l’analyse herméneutique aux sens littéral, tropologique et anagogique, se retrouvent sur différents plans, figurés dans un tableau (p. 77), dans différents sermons. Les images analysées dans ce chapitre se regroupent autour de métaphores centrales telles que le banquet, le baiser, les seins, la chambre et le lit nuptiaux, l’étreinte (amplexus), la beauté, la naissance (ce sont les titres des différentes sections du chapitre). Le chapitre suivant (chap. 3) poursuit cette analyse en s’attachant aux figures de la féminité idéalisée que sont, dans les écrits patristiques, la vierge, la veuve et la mère, qui, tout en maintenant la hiérarchie traditionnelle qui place la vierge dans la position la plus haute, se superposent dans la figure de l’Épouse telle que Bernard l’a construite dans son commentaire, en se l’appropriant. Le chapitre 4 envisage précisément comment cette »féminisation du masculin«(»The Feminized Male«), opérée sur lui-même et sur ses moines, représente dans un premier temps un mouvement de déplacement et de dégradation, mais constitue aussi une »stratégie rhétorique d’humilité«qui est la première étape vers la perfection eschatologique. Le chapitre 5 explore les jeux rhétoriques d’inversion et de subversion très développés dans les »Sermons«, pas seulement en ce qui concerne les genres; ils sont à mettre en relation avec le renversement des hiérarchies terrestres et sociales, pour mieux mettre en valeur les idéaux cisterciens. Ce renversement prend tout son sens dans la perspective d’une imitatio Christi (ou Christomimesis), dont l’instabilité dans le genre serait un élément constitutif, une réflexion qui est poursuivie dans le sixième et dernier chapitre, dont une section s’intitule, en jouant sur les mots: »Androgynie divine et saint trouble dans le genre«(6.2, p. 342). En fin de compte, après avoir commencé en s’appropriant la féminité, l’exégète masculin finit par s’identifier à une figure christique de vir perfectus, d’homme parfait dont la masculinité idéalisée absorbe et englobe, subsume la féminité. Cette thèse est longuement développée et renforcée par l’étude d’images marquantes, notamment celle de la pénétration, sur un double plan physique et spirituel, ou celle du »banquet herméneutique: nutrition et fruition«(6.5, p. 379).

    La thèse est intéressante et l’argumentation est convaincante. On retiendra surtout la richesse des analyses du texte, même si elles auraient sans doute gagné à davantage de concision.

    1 Jusqu’à la queer theory dont elle reprend certains termes, sans adhérer à toutes les analyses (voir la longue note 9, p. 4).

    2 Henri de Lubac, Exégèse médiévale. Les quatre sens de l’Écriture, 4 vol., Paris 19591964.

    3 Voir en particulier: Jesus as Mother. Studies in the Spirituality of the High Middle Ages, Berkeley, CA 1987.

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    PSJ Metadata
    Anne Paupert
    Gendered Identities in Bernard of Clairvaux’s »Sermons on the Song of Songs«
    Performing the Bride
    fr
    CC-BY-NC-ND 4.0
    Hohes Mittelalter (1050-1350)
    Europa
    Sozial- und Kulturgeschichte
    6. - 12. Jh.
    1090-1153
    Bernardus Claraevallensis (118509810), Sermones super Cantica Canticorum (1031184783), Geschlechtsidentität (4181116-1), Geschlechtsunterschied (4071781-1)
    PDF document engh_paupert.doc.pdf — PDF document, 449 KB
    L. C. Engh, Gendered Identities in Bernard of Clairvaux’s »Sermons on the Song of Songs« (Anne Paupert)
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    URL: http://www.perspectivia.net/publikationen/francia/francia-recensio/2017-2/ma/engh_paupert
    Veröffentlicht am: 13.06.2017 15:18
    Zugriff vom: 20.08.2017 00:28
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