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    B. von Hirschhausen, H. Grandits, C. Kraft, D. Müller, T. Serrier, Phantomgrenzen (Xavier Bougarel)

    Francia-Recensio 2016/4 19.‒21. Jahrhundert ‒ Époque contemporaine

    Béatrice von Hirschhausen, Hannnes Grandits, Claudia Kraft, Dietmar Müller, Thomas Serrier, Phantomgrenzen. Räume und Akteure in der Zeit neu denken, Göttingen (Wallstein) 2015, 224 S. (Phantomgrenzen im östlichen Europa, 1), ISBN 978-3-8353-1658-4, EUR 19,90.

    rezensiert von/compte rendu rédigé par

    Xavier Bougarel, Berlin

    Pourquoi la carte électorale de la Pologne en 2010 reproduit-elle les frontières du partage de la Pologne? Comment différentes traditions juridiques coexistent-elles dans la Grande Roumanie formée après la Première Guerre mondiale? Le taux d’équipement en eau courante des ménages roumains varie-t-il en fonction de différentes traditions impériales? C’est à partir de ces questions que les auteurs de l’ouvrage »Phantomgrenzen«s’interrogent sur les »frontières fantômes« qui traversent l’Europe centrale et orientale. Dans cette entreprise lancée en 2011 et associant géographes et historiens, les auteurs veulent éviter deux écueils, le premier consistant à réifier les régions historiques en en faisant le produit de déterminismes culturels, le second à réduire ces mêmes régions à un simple effet de discours.

    Contre les excès des area studieset des études postcoloniales, les auteurs insistent donc sur le rôle des acteurs dans la (re)production des espaces régionaux. Le concept de »Phantomgrenzen«entend reconsidérer l’historicité de ces espaces à l’aide d’un »regard systématique sur l’espace (et ses frontières) comme processus social« (p. 38). Pour expliquer la permanence de certains traits sociaux et culturels régionaux, y compris là où les populations ont bougé, les auteurs distinguent trois niveaux de (re)production de l’espace: l’imaginaire de l’espace (»Raumimagination«), l’expérience de l’espace (»Raumerfahrung«) et la formation de l’espace (»Gestaltung des Raumes«). La combinaison de ces trois niveaux permet de montrer comment les »Phantomgrenzen«façonnent l’espace: »Les Phantomgrenzensont construites et marquées par la recomposition continue des sociétés, par leur action et leur imagination et agissent en même temps de manière structurantes sur elles. Elles sont donc toujours dans le même temps une partie active et passive de l’espace conçu comme relationnel«(p. 50). C’est fort de ces convictions que les auteurs proposent le concept de »Phantomgrenzen«comme nouveau concept pour étudier la (re)production des différences régionales en Europe centrale et orientale.

    Les cinq chapitres qui suivent l’introduction sont là pour tester la validité du concept de »Phantomgrenzen«et en explorer les applications possibles. Dans le premier chapitre, Dietmar Müller se demande comment, à l’échelle régionale, certains traits structurels spécifiques survivent aux ruptures économiques et politiques. Revenant sur la polémique ayant opposé les historiens Holm Sundhaussen et Maria Todorova à propos des traits structurels réels ou supposés de l’Europe du Sud-Est, Müller utilise le cas de l’unification juridique dans la Roumanie de l’entre-deux-guerres pour étudier les interactions complexes entre institutions existantes et acteurs aux intérêts divergents. Il insiste sur la nécessité d’identifier des acteurs précis, et montre la manière dont »les expériences et les imaginaires pris ensemble constituent le matériel à partir duquel les acteurs constituent un espace d’anticipation régionalement déterminé et délimité par des Phantomgrenzen«(p. 83). Müller s’efforce donc de dépasser le débat Sundhaussen-Todorova en articulant héritages institutionnels et représentations mentales et en offrant ainsi une nouvelle approche des régions historiques intra- ou supra-étatiques.

    Dans le deuxième chapitre, Béatrice von Hirschhausen étudie l’accès à l’eau courante dans deux villages roumains et souligne l’écart apparu dans les années 2000 entre régions de tradition austro-hongroise et ottomane. Pour von Hirschhausen, cet écart n’est dû ni à une simple différence de pouvoir d’achat ni à un infranchissable clivage culturel. Elle nous invite à chercher une explication »qui ne passe pas au-dessus des sujets mais interroge de manière appropriée les sociétés sur la manière dont elles se définissent elles-mêmes et dont elles agissent«(p. 99). Elle emprunte pour cela à Reinhart Koselleck les concepts d’»espace d’expérience«(»Erfahrungsraum«) et d’»horizon d’attente«(»Erwartungshorizont«): les »Phantomgrenzen«apparaissent alors comme »le produit d’interactions complexes entre l’espace constitué et la sphère de l’imaginaire«et les études de cas permettent d’observer »comment les acteurs peuvent construire dans des circonstances ou des conditions de vie similaires des réalités différentes«(p. 106).

    Dans le troisième chapitre, Thomas Serrier cherche à relier le concept de »Phantomgrenzen«aux débats existant sur les espaces mémoriels (»Erinnerungsräume«) et les lieux de mémoire (»Erinnerungsorte«). Il s’intéresse en particulier aux confins germano-polonais, marqués par de nombreux changements de frontières et déplacements de population, et imprégnés encore aujourd’hui par des mémoires douloureuses. Il oppose alors à la »compréhension cumulative, presque immobile de la longue durée à la manière d’un Braudel« une analyse de la résurgence des espaces disparus tenant compte du jeu des intérêts contemporains (p. 110). De même, Serrier reproche aux lieux de mémoire de Pierre Nora leur dimension trop stato-nationale, et se prononce pour une attention accrue pour les mémoires urbaines, dans la mesure où »précisément dans l’espace urbain scintillent aussi les fantômes de temps sinistres que nous n’avons pas l’habitude, la volonté ou la compétence de lire«(p. 127).

    Dans le quatrième chapitre, Hannes Grandits s’intéresse à la résurgence de certaines »Phantomgrenzen« en Europe du Sud-Est après 1989. Pour lui, cette question doit être resituée dans le cadre des politiques de la nostalgie qui se sont développées en Europe centrale et orientale, car »il s’agissait en fait pour beaucoup des nouvelles/anciennes élites en Europe centrale orientale après 1989 d’utiliser comme ressources dans la compétition politique des imaginaires du passé construits sur un mode nostalgique«(p. 148). Ce processus est particulièrement flagrant en Croatie, conçue par certains comme la frontière civilisationnelle de l’Europe, mais se retrouve aussi à la frontière gréco-albanaise, avec la réémergence des »régions fantômes« de Tchamerie et d’Épire du Nord: »Dans les deux cas des tracés de frontière historiqueset oubliés depuis longtemps purent redevenir aux yeux de nombreux individus des éléments de référence » (p. 165), même si le principe juridique de »uti possidetis«a fini par s’imposer et à consolider les frontières existantes.

    Dans le cinquième et dernier chapitre, Claudia Kraft se demande dans quelle mesure »l’Europe de l’Est comme objet de recherche des area studies et de la nouvelle histoire globale doit être prise en compte dans sa constitution spatiale spécifique […] dans quelle mesure elle peut contribuer à un décentrement des points de vue occidentalo- et eurocentristes«(p. 167). Elle s’intéresse donc à la rencontre entre Osteuropa-Forschunget études postcoloniales et propose un vaste panorama de la littérature existante sur le sujet. Kraft rejette les représentations du postcommunisme en termes de tabula rasa ou de transition, »selon [lesquels] est inaugurée avec 1989 une nouvelle ère et toute l’Europe est placée sous un régime rigide de temporalité«(p. 176). Elle insiste sur les continuités historiques d’une part, sur l’agencydes acteurs d’autre part, avant de nous inviter à »parvenir à une nouvelle prise en considération des temps socialistes, qui ne les essentialisent pas ni ne les insèrent pas dans des récits universalisants«(p. 180).

    Les cinq chapitres individuels de l’ouvrage »Phantomgrenzen«constituent autant de contributions riches et novatrices sur la (re)production de l’espace en Europe centrale et orientale. L’effort pour articuler espace imaginé, espace vécu et espace construit s’avère particulièrement productif dans les chapitres de Dietmar Müller et Béatrice von Hirschhausen. Il serait donc intéressant de savoir si de telles »Phantomgrenzen« se retrouvent dans d’autres parties du monde, entre les anciens Cameroun français et britannique ou entre les anciens Maroc français et espagnol par exemple. Mais la définition du concept de »Phantomgrenzen«reste hésitante : s’agit-il de »phénomènes rémanents qui se matérialisent comme la continuation d’anciennes frontières«(Thomas Serrier, p. 119) ou, beaucoup plus largement, de tout ce qui concerne la manière dont »le temps se lit dans l’espace«(Thomas Serrier citant Karl Schlögel, p. 110)? Dans le premier cas, l’objet est bien cerné, mais certains chapitres tendent à sortir de cette définition. Dans le second cas, l’objet se dilue dans l’inépuisable question des rapports entre temps et espace, et il apparaît que nous parlons tous de »Phantomgrenzen«, de la même façon que, en son temps, monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir.

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    PSJ Metadata
    Xavier Bougarel
    Phantomgrenzen
    Räume und Akteure in der Zeit neu denken
    fr
    CC-BY-NC-ND 4.0
    Neuzeit / Neuere Geschichte (1789-1918), Zeitgeschichte (1918-1945), Neuere Zeitgeschichte (1945-heute)
    Osteuropa, Ostmitteleuropa, Südosteuropa, Balkanhalbinsel, Jugoslawien (1918-1991)
    Sozial- und Kulturgeschichte
    19. Jh., 20. Jh.
    1800-2000
    Osteuropa (4075739-0), Südosteuropa (4058449-5), Ostmitteleuropa (4075753-5), Geografischer Raum (4156686-5), Grenze (4130793-8), Regionale Identität (4275671-6), Kollektives Gedächtnis (4200793-8)
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    B. von Hirschhausen, H. Grandits, C. Kraft, D. Müller, T. Serrier, Phantomgrenzen (Xavier Bougarel)
    In: Francia-Recensio 2016/4 | 19.-21. Jahrhundert - Époque contemporaine | ISSN: 2425-3510
    URL: http://www.perspectivia.net/publikationen/francia/francia-recensio/2016-4/zg/hirschhausen_bougarel
    Veröffentlicht am: 12.12.2016 13:49
    Zugriff vom: 19.09.2017 15:35
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