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    S. Doering-Manteuffel, L'occulte. Histoire d'un succès à l'ombre des Lumières (Jean-Pierre Brach)

    Francia-Recensio 2013/1 Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815)

    Sabine Doering-Manteuffel, L’occulte. Histoire d’un succès à l’ombre des Lumières. De Gutenberg au World Wide Web, Paris (Éditions de la Maison des sciences de l’homme) 2011, 288 p., 30 ill. (Bibliothèque allemande), ISBN 978-2-7351-1408-5, EUR 38,00.

    rezensiert von/compte rendu rédigé par

    Jean-Pierre Brach, Paris

    Le présent ouvrage, œ uvre de la titulaire de la chaire d’ethnologie européenne de l’université d’Augsbourg, se recommande par une perspective relativement originale. De fait, la thématique y est abordée non selon l’histoire classique des idées ou des documents, ni dans le sillage des cultural studies anglo-saxonnes, mais sous l’angle de la réception sociétale et des vecteurs de diffusion (y compris médiatiques) d’un complexe de croyances et de savoirs dits » occultes « . Ainsi que son intitulé le laisse d’emblée entendre, l’auteur s’attache à montrer que l’ampleur de cette réception est tout autre que marginale, et qu’elle atteint en fait les milieux culturels les plus divers, à toutes époques de l’histoire européenne moderne et contemporaine.

    S’appuyant, avec une érudition enviable, sur des sources très variées, S. Doering-Manteuffel examine l’impact de la circulation de tels matériaux sur des couches diverses de la société, impact évidemment lié – selon les époques et les conjonctures politico-économiques – aux circuits et instruments de diffusion, qui s’étendent en l’espèce de l’imprimerie à la presse, de l’image à la photographie ou au film et, plus récemment, au cyberspace .

    Le rôle important, dans le recours aux phénomènes dits » occultes « , des périodes de crise collective n’est pas oublié, qu’il s’agisse des guerres, des épidémies ou des perturbations économiques. Pour autant, les savoirs et pratiques en question ne sont pas envisagés isolément mais dans l’étendue de leurs interactions avec les religions et les savoirs institutionnels, dans leur rapport aussi à la production économique et aux tensions idéologiques propres à un contexte socio-historique donné. La part prise par l’ » occulte « dans l’émergence de courants spiritualistes non confessionnels et intégrant, le cas échéant, des composantes orientales ou relevant de la psychologie clinique, est également mise en relief.

    L’ensemble de l’ouvrage couvre ainsi huit champs thématiques illustrant la » réalité de masse « qu’est censément devenu l’ » occulte « , en fonction de l’accroissement progressif de l’information et de son accessibilité, accroissement orchestré au sein de la société européenne à des fins à la fois pédagogiques et idéologiques, au moins depuis le XVIII e siècle, et dont l’auteur veut montrer qu’il a parfois profité, au rebours de ses intentions fondatrices, à la propagation de l’irrationnel sous toutes ses formes. Le premier champ concerne ainsi l’alchimie, considérée avant tout dans son évolution vers des usages thérapeutiques et son adaptation aux procédés et recettes médicaux popularisés, à l’occasion des grandes crises sanitaires, par une littérature vernaculaire ad hoc, démultipliée par les presses locales. Appliquée cette fois aux manuels astrologiques et divinatoires, cette prolifération éditoriale qui échappe par sa masse même aux contrôles institutionnels, contribue selon l’auteur à la diffusion, en pleine époque des Lumières, d’une sorte de contretype du modèle pédagogique » éclairé « et antisuperstitieux promu par ces dernières.

    Ce chapitre, le troisième, fait suite à un examen du regain, à la même période, de récits d’apparitions spectrales présentées comme contribuant à (re)légitimer la croyance de certains publics dans les manifestations diaboliques et les phénomènes de possession.

    Le quatrième chapitre envisage les conséquences littéraires et philosophiques des ambiguïtés concentrées autour de la notion (et du vocable) d’ » esprit(s) « ( Geist [ er ]) et de la propagation qui a résulté en fin de compte tant de leur discussion critique que de leur promotion à des fins spiritualistes. Le cinquième champ prend en compte la production éditoriale prophético-prédictive suscitée par la Première Guerre mondiale et ses prolongements dans la société européenne de l’entre-deux-guerres, tandis que le suivant traite de l’occultisme völkisch et de certaines réadaptations contemporaines de l’aryosophisme germanophile, combiné à une mythologie pseudo-scientifique elle aussi passablement délétère. Les deux derniers chapitres évoquent respectivement le phénomène dit des crop circles ( » cercles de culture « , agroglyphes), apparu dans les années 1960 en pays anglo-saxons, et la présence de l’ » occulte « sur Internet, ainsi que son rôle dans les mises en réseaux et interactions virtuelles globales qui dominent et façonnent aujourd’hui l’univers des productions culturelles.

    Même si l’on garde présent à l’esprit que S. Doering-Manteuffel traite délibérément des prestataires de services de l’ » occulte « , davantage que de celui-ci considéré en soi, et que l’Histoire – culturelle ou autre – ne constitue pas la perspective dominante de l’ouvrage, les huit parties que nous venons d’énumérer ne laissent pas d’apparaître malgré tout quelque peu hétérogènes. Elles le paraissent d’autant plus que, fait éminemment regrettable, l’auteur omet de définir avec précision ce qu’elle entend par des termes supposément fédérateurs comme » occulte « , » occultisme « ou » ésotérisme « par exemple, qu’elle emploie indifféremment comme quasi synonymes d’ » irrationnel « et applique à des champs ou des contextes à propos desquels leur usage constitue soit une impropriété, soit un anachronisme grossier (sous ce rapport, la liste de la page 132, même si elle n’est pas en tant que telle imputable à l’auteure, est éloquente). De fait, la littérature critique consacrée de date récente à des tentatives de définition académique de ces vocables par des historiens ou des sociologues (Antoine Faivre, Wouter Jacobus Hanegraaff, Jean-Pierre Laurant, Kocku von Stuckrad, Pier Luigi Zoccatelli et d’autres) des courants ésotériques occidentaux modernes – au nombre desquels l’occultisme – est complètement ignorée, à l’exception de quelques rappels isolés dans la préface lucide de Christine Maillard. On admettra, pensons-nous, que même si l’on entend se concentrer sur les vecteurs de transmission et leur impact socio-culturel, une appréhension claire et historiquement motivée de la nature et du contenu des matériaux transmis n’en devient pas pour autant superflue. Sous ce rapport, l’intitulé retenu pour l’ouvrage est, au moins en français, assez malencontreux, l’ » Occulte « étant en effet un mot-valise dépourvu de signification précise et qui rappelle fâcheusement, au passage, un best-seller du romancier Colin Wilson, paru en 1971 et ayant beaucoup contribué à constituer définitivement ce vocable en fourre-tout hétéroclite.

    Il n’est naturellement pas question d’exiger de Mme Doering-Manteuffel la maîtrise des divers secteurs de l’histoire culturelle européenne de l’époque moderne à nos jours, ni par conséquent la capacité de relier ou de traiter en continu, sur l’ensemble de la période, les champs thématiques distingués par elle. Nous n’avons pas compétence pour juger de la pertinence proprement ethnologique de son approche mais il nous semble néanmoins que l’outillage méthodologique et critique mis en œ uvre dans le présent travail pour analyser les phénomènes et dynamiques culturels faisant l’objet de la recherche est daté et insuffisamment performant. Présenter ces matériaux comme constituant essentiellement l’ombre portée de la rationalité montante des Lumières, ombre qui aurait bénéficié d’une relégitimation idéologique et d’une rémanence culturelle paradoxales grâce à la diffusion massive assurée par la presse et l’image en dépit des régulations institutionnelles, n’est pas faux, sans doute, mais paraît cependant une analyse trop convenue et trop limitée.

    Il nous semble que, même abordée sous l’angle en soi pertinent des médias et des vecteurs de diffusion des savoirs, l’une des problématiques centrales du présent ouvrage, à savoir les rapports entre thématiques ésotériques ou occultistes (et quoique certains matériaux étudiés ne relèvent malheureusement pas de celles-ci, nous l’avons dit) et différents aspects – scientifiques ou religieux – de la culture dominante, dans tel ou tel contexte sociétal, aurait gagné en épaisseur analytique si davantage de travaux ressortissant malgré tout à l’histoire des idées et/ou des mentalités avaient été convoqués et utilisés. Alors même que l’auteur mobilise à certains égards beaucoup d’érudition et d’assez larges perspectives, l’impression reste parfois d’une ethno-sociologie sans réelle profondeur, couplée à une histoire culturelle à la limite de l’anecdotique. Autre facteur, l’absence de prise en compte des spécialistes des religious studies pèse lourdement sur ce bilan. Un seul exemple: aucune allusion aux travaux de Christopher Hugh Partridge sur l’occulture 1 contemporaine, pas plus – dans un autre registre – qu’à l’enquête célèbre d’Adorno sur » Des étoiles à terre « 2 .

    Valide au demeurant dans sa perspective d’ensemble ou son effort de rassemblement des sources primaires, le présent travail démontre malheureusement, une fois de plus, qu’on ne saurait faire de bonne ethnologie (ni de bonne sociologie), en ce qui concerne du moins nos sociétés européennes, sans être d’abord et avant tout historien.

    2 Theodor W. Adorno, Des étoiles à terre. La rubrique astrologique du » Los Angeles Times « . Étude sur une superstition secondaire, trad. de l’américain par Gilles Berton, Paris 2000.

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    PSJ Metadata
    Jean-Pierre Brach
    S. Doering-Manteuffel, L'occulte. Histoire d'un succès à l'ombre des Lumières (Jean-Pierre Brach)
    CC-BY-NC-ND 3.0
    Frühe Neuzeit (1500-1789)
    Europa
    Kultur- und Mentalitätsgeschichte
    18. Jh., 19. Jh., 20. Jh.
    4015701-5
    1700-2000
    Europa (4015701-5)
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    S. Doering-Manteuffel, L'occulte. Histoire d'un succès à l'ombre des Lumières (Jean-Pierre Brach)
    In: Francia-Recensio 2013/1 | Frühe Neuzeit - Revolution - Empire (1500-1815)
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    Veröffentlicht am: 18.03.2013 14:05
    Zugriff vom: 20.11.2017 14:52
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