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    E. Maraszak: La communication par l’image dans les États latins d’Orient

    discussions 11 (2015)

    Emilie Maraszak

    La communication par l’image dans les États latins d’Orient

    les miniatures de l’»Histoire ancienne jusqu’à César«, Saint-Jean d’Acre, 1260–1291

    Résumé

    En deux siècles d’existence, les États latins d’Orient ont vu la création d’une société latine en Terre sainte développant un art syncrétique aux influences à la fois occidentales et orientales. Si l’architecture religieuse et militaire constitue les exemples les plus connus de l’art croisé, les manuscrits sont également des témoignages précieux de la culture levantine et de la communication par l’image encouragée par les Francs de Terre sainte. En cette seconde moitié du XIIIe siècle, la production se tourne vers des récits historiques, comme l’»Histoire ancienne jusqu’à César«,témoignant du goût des commanditaires pour ce type de littérature. À partir d’un texte venu de Flandre, les nobles francs de Terre sainte et les enlumineurs à leur service créent un cycle de miniatures qui, non seulement, s’inscrit totalement dans la tradition multiculturelle croisée qui se développe depuis le début du XIIe siècle, mais aussi permet à la société latine d’outre-mer d’affirmer son identité sociale et de véhiculer un message politique. Trois processus de personnalisation des images permettent cette adaptation: l’emprunt à différentes traditions artistiques pour la création des miniatures, la mise en lumière de héros liés à la Terre sainte ou aux Francs, et une affirmation visible de l’environnement levantin.

    Abstract

    In den zwei Jahrhunderten ihrer Existenz ist in den Kreuzfahrerstaaten des Orients die Ausbildung einer lateinischen Gesellschaft zu beobachten, in der sich eine synkretistische Kunst entwickelte, die gleichermaßen für westliche und östliche Einflüsse offen war. Auch wenn Zeugnisse kirchlicher und militärischer Architektur als bekannteste Beispiele für die Kreuzfahrerkunst gelten, so sind Handschriften doch auch wertvolle Zeugnisse einer spezifisch levantinischen Kultur und einer von den Franken im Heiligen Land geförderten Kommunikation qua Bild. In der zweiten Hälfte des 13. Jahrhunderts wandte sich die Handschriftenproduktion historischen Erzählungen wie der »Histoire ancienne jusqu’à César« zu und zeugt von der Begeisterung der Auftraggeber für solcherart Literatur. Ausgehend von einem aus Flandern stammenden Text schufen die fränkischen Adligen im Heiligen Land und die von ihnen beauftragten Miniaturisten einen Zyklus von Miniaturen, der sich nicht nur vollständig in die multikulturelle, sich seit dem Beginn des 12. Jahrhunderts entwickelnde Kreuzfahrertradition einfügte, sondern der es der lateinischen Gesellschaft in Outremer erlaubte, ihre soziale Identität zu bekräftigen und eine politische Botschaft zu transportieren. Drei Prozesse der Personalisierung in den Bildern ermöglichten diese Form der Aneignung: die Orientierung an unterschiedlichen künstlerischen Traditionen in der Miniaturherstellung, die Betonung von mit dem Heiligen Land oder den Franken verbundenen Helden und schließlich eine sichtbare Bekräftigung des levantinischen Umfelds.

    Introduction

    <1>

    En reprenant le thème de cette université d’été sur le concept de communication au Moyen Âge, nous nous sommes intéressée à un autre mode de communication que sont les arts, et plus particulièrement les images dans le contexte des États latins d’Orient. Pendant près de deux siècles, de 1099, date de la conquête de Jérusalem par la première croisade, à 1291, date de la chute de Saint-Jean d’Acre, la société latine établie en Terre sainte encourage des projets artistiques au carrefour des mondes latin, byzantin et arabe. Ces œuvres d’art syncrétiques et multiculturelles, qu’elles concernent l’architecture militaire comme le Krak des Chevaliers, l’architecture religieuse comme le Saint-Sépulcre reconstruit par les Francs au XIIe siècle, ou encore les arts figurés (mosaïques, peintures murales, icônes ou manuscrits enluminés), toutes ont la particularité de conserver un héritage occidental en Orient tout en s’inspirant des mondes qui les entourent et en adoptant des motifs orientaux1. En ce qui concerne les manuscrits plus particulièrement, la production s’étend elle aussi sur près de deux siècles2. Au XIIe siècle et jusqu’à la prise de Jérusalem par Saladin en 1187, les manuscrits croisés sont tous, pour ceux que nous avons conservés, des manuscrits liturgiques ou des manuscrits de dévotion privée, comme le »Psautier de Mélisende«3qui demeure l’exemple le plus connu, copiés par les chanoines du Saint-Sépulcre. Après les événements de 1187, à l’image de l’histoire des États latins qui doivent se reconstruire, nous observons un certain temps avant la reprise de l’activité. Et c’est après le séjour de saint Louis en Terre sainte, entre 1250 et 1254, que la production de manuscrits connaît un véritable renouveau artistique et d’importants changements. La seconde moitié du XIIIe siècle voit en effet la délocalisation de la production de Jérusalem à Saint-Jean d’Acre, nouvelle capitale croisée, une multiplication des scriptoria au sein de la ville, et surtout un changement dans le contenu même de ces ouvrages. Après les livres religieux du XIIe siècle, la production se tourne vers des récits historiques qui sont désormais les manuscrits les plus copiés, témoignant du goût des commanditaires pour ce type de littérature. Et nous évoquerons l’un de ces récits historiques et sa mise en image par les scriptoria de Terre sainte: l’»Histoire ancienne jusqu’à César«.

    »Histoire ancienne jusqu’à César«

    <2>

    L’»Histoire ancienne jusqu’à César« est un récit d’histoire universelle en français racontant l’histoire du monde depuis sa création, d’après le texte de la Genèse et son commentaire par Pierre le Mangeur, jusqu’aux premières campagnes de Jules César en Gaule, avec une trame historique associant récits bibliques et histoire païenne. Elle trouve ses origines dans les cours princières du nord de la France, mais, très rapidement, probablement au moment de la septième croisade menée par Louis IX entre 1248 et 1254, le récit traverse la Méditerranée et rencontre un succès certain dans les États latins d’Orient, d’après le nombre de manuscrits copiés pendant cette période troublée du déclin des Francs en Orient. Car trois manuscrits ont été retrouvés dans les fonds des bibliothèques occidentales, sans doute ramenés après la chute de Saint-Jean d’Acre en 1291:

    – Dijon, bibliothèque municipale, ms. 562 (Saint-Jean d’Acre, 1260–1270), sans doute la plus ancienne copie du texte que nous ayons conservée;

    – Bruxelles, Bibliothèque royale Albert Ier, ms. 10.175 (Saint-Jean d’Acre, 1270–1280), légèrement postérieure à celle de Dijon mais très proche d’un point de vue iconographique;

    – Londres, British Library, ms. 15 268 (Saint-Jean d’Acre, 1285–1286), une luxueuse copie sans doute réalisée à l’occasion du couronnement du dernier roi de Jérusalem à Tyr, Henri II de Lusignan.

    <3>

    À partir d’un texte venu d’Occident, les nobles francs de Terre sainte et les enlumineurs à leur service créent un cycle de miniatures qui, non seulement, s’inscrit totalement dans la tradition multiculturelle croisée qui se développe dans le Royaume latin de Jérusalem depuis le début du XIIe siècle, mais aussi permet à la société latine d’outre-mer d’affirmer son identité sociale et de véhiculer un message politique. La conception de ces images suppose donc plusieurs niveaux de communication: communication entre les commanditaires et les artistes pour définir les projets artistiques, communication entre artistes de plusieurs origines pour s’imprégner de diverses cultures en vue de les réinterpréter et de se les réapproprier. Mais nous émettrons également l’hypothèse d’une communication plus large encore à travers les images, en plus du contenu textuel, dans un objectif politique. Depuis le XIIe siècle, les Francs de Terre sainte ont en effet développé un mode de vie qui les éloigne de l'Occident, au risque de choquer les voyageurs occidentaux, pour s'inscrire totalement dans leur environnement oriental. Il faut dire qu’à leur arrivée au Proche-Orient, les Francs entrent directement en contact avec Byzantins, chrétiens orientaux et musulmans. Entre fascination et rejet, ils se sont accommodés en quelques années et ont adopté certaines caractéristiques de ces cultures dans leur mode de vie, en particulier les milieux aisés dans leur espace privé. L’étude des mœurs et des habitudes des Francs de Terre sainte pousse donc un certain nombre de chercheurs, parmi lesquels Michel Balard4, à parler d’acculturation pour évoquer cette adaptation. Une adaptation que nous retrouvons dans les trois manuscrits de Terre sainte à travers les images des enlumineurs pour répondre à la volonté des commanditaires d’en faire des projets artistiques croisés.

    <4>

    Ce rattachement à la culture croisée et la communication politique des Francs d’Orient passent par trois choix conscients de la part de ces artistes dans la réalisation des miniatures, des choix que nous allons développer à présent.

    Des influences multiculturelles

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    Le premier de ces choix, et la première particularité des trois manuscrits de Terre sainte de l’»Histoire ancienne jusqu’à César«,repose sur l’association de plusieurs influences pour créer un cycle iconographique unique, inédit, à partir des influences occidentales, byzantines, et parfois même arabo-musulmanes.

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    Le maintien de leur identité en tant que Francs passe d’abord par la conservation de leur héritage occidental que nous retrouvons dans le choix d’un texte en langue française, une langue minoritaire au Proche-Orient où l’arabe, le syriaque et le grec sont les langues les plus parlées. Les premières influences occidentales reposent aussi sur les thèmes des miniatures à travers le répertoire des personnages et des gestes inspirés d’un manuscrit originaire du nord de la France probablement. Une influence que nous retrouvons dans la relation des personnages avec les éléments du décor passant par la codification des éléments architecturaux et végétaux pour être réutilisés sur l’ensemble du cycle. Nous avons ainsi évoqué l’exemple des arbres dont le motif est simplifié, stylisé dans chaque manuscrit pour devenir un élément récurrent du décor, mais aussi un élément contribuant à l’identification de chaque copie. Nous ajouterons à ce registre occidental quelques motifs iconographiques, telles les couronnes fleurdelisées de l’»Histoire ancienne« de Londres que nous retrouvons pour divers personnages royaux dans l’Ancien Testament avec Pharaon ou Nabuchodonosor, comme dans l’histoire païenne avec Polybe, Adraste, Pélas, Penthésilée… Enfin, au cœur de cette influence occidentale, mentionnons les scènes de combat et l’usage de l’héraldique de plus en plus maîtrisé au fil des copies. Ce vocabulaire iconographique permet ainsi aux enlumineurs de mettre en image des combattants dont l’équipement militaire rappelle celui des croisés du XIIIe siècle, passant la représentation de l’histoire païenne au prisme de l’anachronisme.


    Figure 1. Œdipe affrontant le Sphinx, Dijon, bibliothèque municipale, ms. 562, fol. 67v.

    Tradition artistique byzantine

    <7>

    Tout l’art des enlumineurs de Terre sainte, depuis le XIIe siècle et tout particulièrement en cette seconde moitié du XIIIe siècle, est d’avoir su associer ces références occidentales, parfois contemporaines, à des influences orientales de diverses origines. Une insertion de motifs, de traits orientaux, apportée avec subtilité par ces artistes totalement imprégnés d’un savoir-faire misant sur ce parti pris depuis l’établissement du scriptorium du Saint-Sépulcre dans les années 1110. Plusieurs influences orientales sont présentes mais la plus importante est byzantine. Elle apparaît dans les miniatures de la Genèse, où le personnage principal demeure le patriarche, sous les traits d’un vieil homme barbu portant un vêtement aux draperies tubulaires. Toutes les figures patriarcales sont représentées sous le même motif, que le personnage soit Noé, Abraham, Loth, Isaac, et enfin Jacob sur l’image ci-dessous.


    Figure 2. Pharaon demandant l'âge de Jacob, Dijon, bibliothèque municipale, ms. 562, fol. 58v.

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    L’influence byzantine se retrouve ensuite dans d’autres aspects des trois manuscrits du corpus, une fois encore dans des motifs iconographiques ponctuels. Nous avons ainsi observé le rendu de la mer par une accumulation de traits circulaires pour figurer les eaux du Déluge sous l’Arche de Noé des trois manuscrits, et les flots sous les navires des Argonautes et des compagnons d’Énée.


    Figure 3. Arche de Noé, Dijon, bibliothèque municipale, ms. 562, fol. 6.

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    Nous retrouvons également l’influence byzantine dans la figuration du buste d’un Christ pantocrator sur les médaillons de la création du monde des manuscrits de Dijon et Londres comparable aux images, anciennes ou plus récentes, présentes dans les coupoles des églises byzantines comme de celle de la déisis de la basilique Sainte-Sophie à Constantinople, de Monreale ou celle de la cathédrale de Cefalù en Sicile.


    Figure 4. La création du monde en huit médaillons, Dijon, bibliothèque municipale, ms. 562, fol. 1.

    <10>

    Le cycle d’Abraham est largement inspiré de la tradition byzantine avec d’abord l’Hospitalité du patriarche à Mambré. Les trois miniatures des Histoires anciennes de Terre sainte font le choix de figurer la scène du repas préparé par le prophète, se distinguant totalement de la tradition occidentale qui préfère souvent l’apparition des trois anges à Abraham devant sa porte, comme le suggère la miniature d’une »Bible historiale« conservée à la Bibliothèque nationale de France5. Les trois manuscrits de Terre sainte reprennent un autre motif dans ce cycle: la scène du sacrifice d’Isaac par son père Abraham, une scène qui fait écho à celui du Christ puisque le père est prêt à sacrifier son fils de son poignard. Et c’est sur cette arme que se concentre l’influence byzantine puisque la tradition occidentale lui préfère le glaive ou l’épée comme le montre la miniature sur le même thème du »Psautier de saint Louis«6.


    Figure 5. Sacrifice d’Isaac par Abraham, Bruxelles, Bibliothèque royale Albert Ier, ms. 10 175, fol. 45.

    <11>

    L’»Histoire ancienne« de Londres est enfin le seul manuscrit à développer un motif très spécifique de la tradition byzantine, celui du vêtement impérial composé de la couronne à pendentifs et du loros, une longue bande de tissu brodée passant sur les épaules pour se croiser sur la poitrine de l’empereur, porté par certaines figures royales des miniatures: le roi Ninus au folio 16, Pélas au folio 105v, Nabuchodonosor au folio 179v, Alexandre le Grand au folio 203. Copiant des représentations connues dans le monde byzantin, cette reprise du motif impérial byzantin est donc délibérée, elle revêt un sens politique majeur pour ce manuscrit à destination royale qu’est le manuscrit de Londres. Le portrait du roi Ninus en trône peut ainsi être interprété comme une représentation idéale du souverain croisé, mais il s’agit aussi de redonner tout son prestige à la dynastie des rois de Jérusalem, et un rôle de premier plan en Orient à Henri II de Lusignan, le souverain nouvellement couronné, en l’inscrivant dans la lignée des grands empereurs orientaux.


    Figure 6. Le roi Ninus d'Assyrie en trône, Londres, British Library, Add. 15 268, fol. 16.

    Tradition artistique arabo-musulmane

    <12>

    La dernière tradition orientale présente dans la région n’est autre que la tradition artistique arabo-musulmane. Un seul des trois manuscrits de l’»Histoire ancienne de Terre sainte« présente des motifs influencés par cette tradition: le manuscrit de Londres, qui reprend ponctuellement certains motifs, si bien que leur présence marque à nouveau des insertions intentionnelles des commanditaires et des artistes. Nous les retrouvons sur la bordure du frontispice de la Création avec, dans la partie supérieure, une scène de banquet composée d’un dignitaire assis en tailleur tenant un gobelet dans la main droite, entouré d’une danseuse et de musiciens dans un jardin, et des scènes de chasse sur les autres pans de la bordure.


    Figure 7. La création du monde en huit médaillons, Londres, British Library, Add. 15 268, fol. 1v.

    <13>

    Ces éléments sont empruntés à la tradition picturale des cours islamiques, aux cycles princiers tels que nous les retrouvons sur certains fragments de sculptures en ivoire pour un trône conservés au musée du Louvre7. Ils témoignent d’une certaine fascination des enlumineurs levantins pour cette tradition arabo-musulmane, mais pas seulement. En plaçant ces scènes à l’extérieur de la Création, à l’extérieur du Paradis terrestre, ces mêmes enlumineurs détournent la tradition islamique pour placer les dignitaires musulmans figurés en dehors de la Rédemption offerte par le sacrifice du Christ présent sur les médaillons. Il s’agit donc pour les artistes de présenter des identités opposées dès la Genèse, avec un peuple pouvant se racheter après le péché originel, face à une population orientale à laquelle ils s’opposent quotidiennement hors du Paradis terrestre.

    <14>

    Il y a d’autres références aux musulmans dans le programme pictural de l’»Histoire ancienne«de Londres, qui sont autant d’autres lectures des motifs islamiques. Les miniatures sont engagées, dépeignant les musulmans comme des ennemis. Mentionnons d’abord Holopherne, assis en tailleur à la manière d’un chef musulman, recevant Judith sous sa tente (fol. 181) ornée d’un lion en son sommet, rappelant peut-être l’emblème des sultans mamelouks, et celui du sultan Baîbars tout particulièrement.