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    J.-D. Delle Luche: »vmb vnsern willen euwer schieß gesellen her zu vns senden«

    discussions 11 (2015)

    Jean-Dominique Delle Luche

    »vmb vnsern willen euwer schieß gesellen her zu vns senden«

    La communication entre les villes du Saint-Empire à l’occasion des concours de tir (XVe siècle)

    Résumé

    Cet article aborde l’étude des lettres d’invitation aux concours de tir (Schützenbriefe) au XVesiècle. L’étude d’un corpus de plus de deux cents lettres conservées permet de comprendre la stratégie de communication entreprise pour situer la ville organisatrice dans la compétition symbolique et également économique que se livrent les villes du sud du Saint-Empire. Tout en transmettant un message prônant l’amitié mutuelle, nécessaire pour assurer le succès de la compétition sportive, les organisateurs font de leur lettre une véritable arme communicative, particulièrement dans le dernier quart du siècle. En annonçant un prix prestigieux, en choisissant d’imprimer leurs lettres, de les envoyer plusieurs mois à l’avance et d’organiser en parallèle des loteries, des villes comme Nördlingen ou Nuremberg cherchent ainsi à se placer dans la continuité des concours accueillis par leurs homologues, et à distancer les villes moins bien placées dans cette hiérarchie symbolique.

    Abstract

    Vorliegender Artikel widmet sich der Analyse von sogenannten Schützenbriefen, Einladungsschreiben zu Schützenfesten im 15. Jahrhundert. Das Studium eines Quellencorpus, das mehr als 200 erhaltene Schützenbriefe umfasst, gewährt Einblick in Kommunikationsstrategien, durch die sich die organisierende Stadt im symbolischen, aber auch wirtschaftlichen Kräftemessen der Städte im Süden des Heiligen Römischen Reiches positionierte. Zwar versichert man sich in den Schützenbriefen der gegenseitigen, unverbrüchlichen Freundschaft – um so notwendiger, als sie der Garant für ein Gelingen des sportlichen Wettstreits ist –, doch darüber hinaus lassen die Organisatoren ihre Briefe zu veritablen kommunikativen Waffen werden. Dies gilt insbesondere für das letzte Viertel des Jahrhunderts. Man kündigte einen prestigeträchtigen Preis an, druckte die Schützenbriefe, versandte sie mit mehreren Monaten Vorlauf und organisierte gleichzeitig Lotterien: Städte wie Nördlingen oder Nürnberg versuchten damit, sich innerhalb einer Kontinuität von Wettbewerben, wie sie andere vergleichbare Städte im Reich seit längerem praktizierten, zu verorten und sich von denjenigen Städten abzugrenzen, deren Platz innerhalb dieser symbolischen Hierarchie weniger prominent war.

    Introduction

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    Le 29 avril 1478, le conseil de la ville de Nördlingen écrit à ses voisins de Donauwörth à propos du concours de tir qui doit se dérouler trois semaines plus tard, au moment de la foire de Nördlingen. Les tireurs de Donauwörth, inquiets de ne pas avoir reçu la lettre d’invitation qui aurait dû leur être transmise, s’étaient enquis auprès de leurs voisins. Ceux de Nördlingen désirent savoir si la lettre a bien été reçue à Donauwörth avant d’être égarée (»verlegt«) ou si le messager ne l’a pas délivrée1. Leurs correspondants ne se souviennent pas avoir reçu de lettre d’invitation et qu’ils l’ont cherchée en vain: celui qui pourrait en savoir davantage, le secrétaire de la ville, est décédé peu de temps auparavant2. Quoi qu’il en soit, Nördlingen décide de renvoyer de nouvelles invitations. Il faut dire que l’enjeu est de taille: depuis plus d’un an, Nuremberg tente de concurrencer la foire annuelle de la ville souabe en organisant la sienne à la même période3. Pour assurer la survie de sa foire et demeurer une des grandes villes du réseau politique et économique du sud de l’Empire, Nördlingen met en place une communication à outrance qui passe non seulement par une protestation officielle auprès des villes et des princes de l’Empire, mais également par un moyen détourné, celui d’un concours exceptionnel. Pour ce faire, un an après un concours semblable organisé à Nuremberg (1477)4, Nördlingen annonce le sien par la première lettre d’invitation publiée sous forme imprimée. En utilisant cette technique encore rare, le conseil fait ainsi un coup publicitaire, et, pour mettre toutes les chances de son côté, envoie la lettre plus de neuf mois avant la tenue du concours. Mais, par une annonce si précoce, la ville s’expose au risque vérifié ici pour Donauwörth: le conseil a vraisemblablement égaré les lettres et demande une nouvelle invitation officielle. On trouve également dans les mêmes registres de Nördlingen une série de lettres et de brouillons à propos de la loterie qui avait été organisée parallèlement au concours. Pendant plus d’un an sont ainsi échangés de nombreux documents renvoyant tous à un thème commun, celui des concours de tir5.

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    Le thème de la communication entre les villes au Moyen Âge a reçu les faveurs non seulement de l’histoire urbaine proprement dite6, mais également de l’histoire régionale7. Les collections importantes des lettres et brouillons conservés dans les archives municipales sont des outils de première importance pour l’étude du Moyen Âge tardif, particulièrement pour l’histoire des ligues urbaines et des diètes d’Empire. Le nombre de travaux consacrés à la communication au niveau territorial ou à la correspondance des princes est en revanche plus réduit8. Le système même de la circulation des informations a fait l’objet d’études récentes9. La remise au goût du jour des analyses du géographe Walter Christaller a porté ses fruits dans les dernières décennies avec la mise en valeur des réseaux de correspondance urbaine10. Dans le cadre de cette redécouverte générale de l’espace et de la communication entre les villes, les concours de tir, ces rassemblements festifs et sportifs entre tireurs de dizaines de localités différentes, représentent un objet d’étude pertinent et à renouveler.

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    Au cours de cette présentation, je désire aborder les formes écrites de la communication produite à l’occasion des concours. La forme écrite suppose une distance – au moins momentanée – entre auteurs et destinataires du message et n’est qu’une des phases d’un processus complexe. Si le concours de tir est en lui-même un événement rassemblant, en un lieu et un espace donnés, des individus et par leur truchement des communautés généralement distantes, la communication produite en amont et en aval précède et prolonge le partage d’un espace commun. Le Schützenbrief, la lettre d’invitation, constitue une source de premier ordre pour l’étude des concours de tir. Nous étudierons dans un premier temps le traitement consacré à ces lettres dans l’historiographie du tir. Nous aborderons par la suite la situation communicationnelle caractéristique des Schützenbriefe ainsi que leurs aspects matériels. Enfin, nous approfondirons l’analyse du corpus des lettres du XVe siècle en mettant en valeur les stratégies de communication dont font preuve les villes organisatrices.

    La communication et l’historiographie du tir

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    Née au XVIIIesiècle, l’historiographie du tir a longtemps méconnu les aspects de la communication entre les villes. En effet, par une approche monographique à partir des archives d’une ville en particulier, les auteurs privilégiaient les informations sur la société locale, les lettres ne servant qu’à illustrer la renommée et de la ville invitée à des concours lointains11. De même, en raison de l’intérêt porté au contenu purement sportif des lettres, tel que le nombre de coups, la distance et le diamètre des cibles, bien des aspects ont été négligés. L’édition des lettres d’invitation est la conséquence de l’émulation historiographique entre sociétés de tir ou sociétés historiques, accompagnée au tournant du XXe siècle de photos ou de fac-similés12. Ont été ainsi été éditées tant les lettres conservées dans les archives locales que, plus rarement, les lettres produites par les villes-hôtes13. L’attestation de ces documents dans la bibliographie du XIXe et du début du XXe siècle a permis ainsi une approche précise de fonds d’archives qui ont parfois été perdus depuis14.

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    Bien que ces lettres d’invitation soient les documents les plus utilisés dans les études sur le tir dans les villes de l’Empire, une liste, sinon exhaustive, du moins de grande ampleur, n’a jamais été établie. Les discours sur les concours de tir restent imprécis, empêchant toute comparaison objective. La faible quantité de Schützenbriefe émises ou conservées dans le nord de l’Empire donne l’impression que les concours de tir annoncés par ces invitations écrites sont davantage un phénomène du sud de l’Empire (Rhin supérieur, Souabe, Suisse, Bavière et Franconie). Une seule tentative de recollection de lettres a été effectuée par Ernst Freys, lequel a reproduit en fac-similé la totalité des incunables recensés en 191115. Marcus Ostermann a opéré depuis une analyse récente de ce corpus de lettres incunables sur lequel nous nous reposons en partie16.

    <6>

    On présentera ici le corpus de plus de deux cents lettres d’invitation du XVe siècle17 répertoriées au cours de recherches bibliographiques et en archives18. S’il est toujours possible d’enrichir ce corpus par la suite, il faut raisonnablement considérer qu’il n’évoluera que dans de faibles proportions19. Il n’entre cependant pas dans nos objectifs pour cette présentation d’établir la part de lettres conservées et de lettres perdues. Nous pouvons cependant supposer que tout concours proposant des prix relativement importants a été annoncé par écrit. Seule l’étude complémentaire des comptes municipaux, des procès-verbaux du conseil et des chroniques permet de donner une idée générale du nombre des concours qui ont effectivement eu lieu dans certaines régions.

    <7>

    En ce qui concerne le XVe siècle, trois archives municipales en particulier concentrent la plus grande partie des lettres (Nördlingen, Kitzingen et Strasbourg). La situation change cependant pour le XVIe siècle20. Par le biais d’achats au cours du XIXe siècle ou de transferts d’archives, des lettres peuvent avoir quitté le lieu de destination initial21. De même, quelques lettres nous sont parvenues sous la forme de brouillons ou de copies contemporaines ou postérieures, ou ont été reprises dans des Formularbücher22.

    Communication entre émetteurs et récepteurs et usages du document

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    Joseph Morsel a décrit le processus de communication triple et asymétrique qui s’effectuait via un document de type »Brief« par opposition à »Schrift«. L’émetteur transmet le document (la lettre) à un premier destinataire, mais celui-ci en transmet le contenu (le message), et parfois transmet la lettre elle-même, aux principaux intéressés23. Ce schéma se vérifie assez bien pour le Schützenbrief, terme qui apparaît dès le XVe siècle comme catégorie de document24.

    <9>

    Le destinataire du Schützenbrief est individualisé, à de très rares exceptions près25. Avec l’imprimerie, un espace est laissé libre afin d’effectuer à la main les changements nécessaires (nom du destinataire, titre et formules spécifiques aux autorités et aux destinataires, cf. illustrations n°1 et 2). La lettre est adressée le plus souvent en priorité au conseil de la ville (»Bürgermeister«/»Ammeister und Rat«). Les tireurs (»Schützenmeister und Schießgesellen«) sont le plus souvent indiqués comme seconds destinataires, et seulement trente-sept fois (sur l’ensemble du corpus) comme seuls destinataires. On ne spécifie l’arme utilisée qu’à partir des années 1460, quand les concours d’arquebuse se développent en plus de ceux d’arbalète.