F. Bretschneider, J. Guilbaud, Les archives en Allemagne
Falk Bretschneider, Juliette Guilbaud
Les archives en
Allemagne
Résumé
Ce qui rend les archives allemandes différentes d 'autres paysages archivistiques, c 'est surtout la structure fédérale du pays et le passé dans lequel celle-ci plonge ses racines. Non seulement l 'Allemagne ne connaît que très peu d 'archives « nationales », mais les archives y sont dans leur ensemble fortement marquées par le morcellement politique qui a longtemps caractérisé l 'histoire du pays. Ce texte donne un aperçu de ce que l 'on peut trouver dans les archives allemandes, présente brièvement les principaux composants de la structure archivistique actuelle et formule, à l 'intention du jeune chercheur, quelques conseils pratiques d 'utilisation.
Principes et missions des archives
Outre-Rhin comme ailleurs, les archives ont un certain nombre de particularités. Celui qui se rend aux archives remarquera très vite que l 'on n 'y trouve pas tout – mais beaucoup, quand on sait bien chercher1. Commençons par quelques définitions : que sont les archives ? Le mot allemand « Archiv » vient, comme le terme français « archive(s) », du latin « archivum », lequel dérive du grec « archeion », qui désigne un bâtiment d 'administration. L 'étymologie nous renseigne déjà sur un aspect très important : les archives entretiennent habituellement des rapports étroits avec le monde de l 'administration. Deuxième aspect : les archives peuvent être définies comme des collections permanentes et structurées de documents qui ne sont pas des bibliothèques (à cause du caractère généralement unique des pièces collectionnées). Malheureusement, cette définition manque de précision. Elle embrasse aussi, par exemple, la base de données d 'un chercheur, les fiches d 'un commerçant ou les fichiers d 'un site web. C 'est pourquoi les archivistes proposent une définition plus exacte : par « archives », on entend toute institution dont la gestion est généralement assurée par un service public et qui conserve des pièces d 'archives (en allemand : Archivalien ou Archivgut) regroupées en différents fonds (Bestände), eux-mêmes conservés dans des dépôts spécifiques2.
Or, il ne
s 'agit pas de pièces
quelconques. En fait, les archives ne collectent
qu 'un certain type de matériau
dont le choix est guidé par des critères d 'acquisition. Les documents
conservés :
- proviennent de l 'action d 'une personne morale ou physique (quand il s 'agit d 'une administration, on dit
souvent en allemand qu 'ils relèvent de son Geschäftsgang) ;
- ne sont plus nécessaires à l 'activité des services qui les ont produits ;
- ont une valeur durable, par exemple pour des raisons
historiques ou patrimoniales.
Par conséquent, les
documents d 'archives :
- résultent de l 'action administrative et non privée (les lettres personnelles
d 'un ministre à ses amis ne
font ainsi, stricto sensu,
pas partie des archives, sauf si elles touchent
également des sujets d 'intérêt public, par exemple des réflexions politiques en
relation avec son activité de ministre3) ;
- sont habituellement uniques (à l 'inverse d 'une bibliothèque qui conserve des documents que
l 'on pourrait retrouver, en
principe, également ailleurs et/ou en plusieurs
exemplaires) ;
- sont liés entre eux, c 'est-à-dire qu 'ils appartiennent à des dossiers et perdraient donc leur
valeur s 'ils se retrouvaient isolés
ou sortis de leur contexte (autrefois, on disait en allemand
qu 'ils étaient
organisch gewachsen).
D 'une manière générale, les
archives ne rassemblent donc pas des documents collectés pour un
intérêt particulier (à l 'inverse, par exemple, d 'un musée ou d 'un centre de documentation), mais elles conservent des
matériaux d 'intérêt public et qui proviennent généralement
d 'une source
administrative.
Ceci nous conduit aux deux grandes méthodes de classement appliquées aux archives. Pendant longtemps, les archives ont été regroupées selon le principe de pertinence (Pertinenzprinzip), c 'est-à-dire à partir du ou des sujets dont elles traitaient, sans tenir compte ni de leur émetteur ni de leur ordre primitif. Aujourd 'hui, ce principe est largement abandonné au profit du respect des fonds ou principe de provenance (Provenienzprinzip). Selon cette méthode, chaque document doit être maintenu (ou, à défaut, replacé) dans le fonds dont il provient et, dans ce fonds même, à sa place d 'origine. Ce principe respecte donc à la fois la provenance des documents, l 'intégrité des fonds et l 'ordre primitif des pièces qui les composent.
Enfin, sur le chemin qui mène les documents de leur source aux archives, ils passent par différentes étapes que l 'on appelle les « trois âges » des archives. Ils sont d 'abord versés aux archives courantes (Ablage) – terme désignant des documents qui sont d 'une utilisation encore fréquente pour l 'activité des services, établissements ou organismes dont ils émanent ; ils sont donc conservés dans ces structures, pour le traitement des affaires courantes. Une fois qu 'ils ne sont plus d 'un usage courant, ils sont transférés aux archives intermédiaires (Altablage) qui rassemblent, de manière temporaire, des documents dont on pourrait toujours avoir besoin pour des raisons administratives ou juridiques. Enfin, dernière étape, les archivistes interviennent pour effectuer un tri sélectif débouchant sur les archives définitives (Archivgut), documents qui ne sont plus susceptibles d 'élimination et conservés pour des besoins de gestion, de justification des droits des personnes physiques ou morales, publiques ou privées, et pour servir de documentation à la recherche historique. (De façon indicative : aujourd 'hui, entre trois et dix pour cent seulement des papiers produits par une administration passent dans les archives définitives.) C 'est donc à ces dernières que l 'historien a habituellement affaire, pour construire et valider son travail de chercheur.
Les objectifs de l 'archivage
Comme chaque métier, celui d 'archiviste est guidé par un certain nombre d 'objectifs dont nous n 'évoquons ici que les principaux. Le premier est la chaîne de traitement archivistique : en effet, le travail de l 'archiviste commence bien avant que les documents n 'arrivent sur les lieux habituellement fréquentés par les historiens. De nombreuses structures administratives, mais aussi certaines entreprises ou d 'autres organismes de la vie socio-économique, possèdent leur propre service d 'archives, destiné à la gestion des documents d 'usage courant et au préarchivage éventuel, et qui intervient au moment du passage aux archives intermédiaires.
Mais l 'archiviste, tel que nous le connaissons, s 'occupe surtout de la collecte et de l 'évaluation des documents quand ceux-ci deviennent des archives définitives. Ici, sa tâche consiste en un examen rigoureux de la masse de documents qui émanent de l 'administration – pièces qu 'il s 'agit d 'évaluer dans la perspective d 'une éventuelle conservation pérenne. Les choix à faire sont cruciaux car ils doivent tenir compte non seulement de l 'intérêt administratif, juridique, historique, scientifique ou patrimonial des pièces, mais aussi du coût souvent considérable d 'une conservation adaptée. La responsabilité de l 'archiviste envers la société d 'aujourd 'hui et de demain est d 'autant plus grande que, d 'une part, avec l 'expansion des appareils administratifs depuis le XIXe siècle, la quantité de papiers à évaluer est devenue considérable, et que, d 'autre part, il est très difficile de deviner les orientations de la recherche historique future et donc de retenir les documents susceptibles d 'intéresser les chercheurs de demain. Ainsi de nombreuses approches historiques (la microhistoire par exemple) souffrent-elles aujourd 'hui des décisions des archivistes d 'hier, ayant démantelé des fonds entiers, jugés de peu d 'intérêt au moment de leur évaluation.
Le travail de l 'archiviste ne se cantonne pourtant pas à l 'évaluation des documents. Il doit également les classer, décrire et produire des instruments de recherche qui permettent de les retrouver ultérieurement. Il est également responsable de la protection, de la conservation préventive ou, le cas échéant, de la restauration des documents selon des critères qui sont parfois perçus par les historiens comme des mesures de précaution disproportionnées. Quand les documents ne sont pas interdits à la consultation, leur communication au public fait bien sûr également partie des préoccupations de l 'archiviste. Enfin, ce dernier conseille les usagers et s 'engage dans la valorisation des fonds, que ce soit par l 'intermédiaire des musées, lors d 'expositions par exemple, ou par la collaboration à des projets scientifiques ou des éditions.
Pour les historiens, l 'encadrement de la communication des documents au public est certainement la part la plus visible du travail archivistique. Si la consultation des archives elles-mêmes se fait exclusivement sur place, le lecteur peut prendre contact avec les archivistes avant de se déplacer. Il est même fortement conseillé de s 'enquérir au préalable (par téléphone, courrier postal ou électronique) des informations pratiques (heures d 'ouverture, places disponibles, etc.) et de se renseigner, en décrivant brièvement son sujet de recherche, sur les chances de trouver des documents correspondants. Dans un premier temps, l 'archiviste vous dirigera vers différents instruments de recherche consultables à distance ou sur place ; ces outils vous permettront d 'identifier plus précisément les documents susceptibles de vous intéresser. Il sera également à votre disposition pour vous informer sur d 'autres fonds, vous indiquer des outils de travail (usuels, manuels, etc.) ou vous expliquer comment commander les documents repérés.
En revanche, certaines tâches ne relèvent pas du rôle de l 'archiviste. Il n 'explorera pas les fonds pour vous, afin de trouver des documents correspondant à votre recherche, ni ne lira les documents à votre place. Ces deux remarques peuvent paraître évidentes, mais ne le sont pas nécessairement. Par exemple, nombreux sont ceux qui, une fois arrivés aux archives, se rendent compte que les inventaires ou répertoires à disposition suivent des systèmes de classement assez abscons et sont rédigés dans une écriture manuscrite allemande qui, à première vue, ressemble à un amas de pattes de mouche. Pour toute période antérieure à l 'utilisation de la machine à écrire, il est donc indispensable de suivre une formation en paléographie allemande (on en trouve même sur Internet4).
Le paysage archivistique allemand
Comme nous l 'avons déjà vu, le point de départ de toute recherche en archives est une connaissance au moins élémentaire de l 'administration allemande qui a pu produire les documents qui vous intéressent potentiellement. Pour cela, faire un peu d 'histoire administrative n 'est pas une mauvaise idée5. Vous pouvez aussi consulter des thèses ou d 'autres travaux existants, portant – sinon sur votre sujet – du moins sur un sujet proche. Ensuite, l 'organisation des archives allemandes est fortement marquée, à l 'instar d 'autres domaines de la recherche historique, par la structure fédérale du pays. Pour un premier repérage dans ce paysage complexe, il est vivement conseillé de se renseigner sur le site Internet de l 'École archivistique de Marbourg, où vous trouverez, à la rubrique « Archive im Internet », une liste assez complète des archives qui existent actuellement en Allemagne6. Vous constaterez alors que les quelques indications que nous vous donnons ici ne représentent que la partie émergente de l 'iceberg…
Archives fédérales
L 'Allemagne ne connaît
d '« archives
nationales » que depuis son unification, dans la deuxième
moitié du XIXe siècle. Pour toute période antérieure, il faut donc se
tourner vers les archives régionales, qui conservent
l 'héritage des différents
composants du Saint-Empire et des États allemands
jusqu 'en 1867 (et au-delà, pour
tout ce qui relève des compétences gouvernementales des länder
allemands). Ainsi, il n 'existe que trois centres d 'archives au niveau national ou fédéral :
- le Bundesarchiv à Coblence7,
et ses dépendances à Bayreuth, Berlin, Fribourg/Br., Ludwigsburg,
Rastatt et St. Augustin où l 'on trouve, entre autres, les fonds des gouvernements fédéraux
depuis 1867 et ceux du gouvernement central de la RDA, les
archives militaires des deux États allemands, la documentation
centrale sur les crimes de la période nazie, les archives des
partis et organisations de masse de la RDA, ainsi que quelques
fonds issus des institutions du Saint-Empire (rappelons que la
majeure partie des documents provenant de la Cour et du
gouvernement impérial avant 1867 est conservée au Haus-, Hof- und
Staatsarchiv à Vienne8) ;
- le Politisches Archiv des Auswärtigen Amtes à
Berlin9,
qui conserve les archives diplomatiques et tous les traités
internationaux de l 'Allemagne depuis 1867 ;
- les archives du Bundesbeauftragte für die Unterlagen des
Staatssicherheitsdienstes der ehemaligen DDR10 (communément
appelées « Gauck-Behörde »,
« Birthler-Behörde », puis « Jahn-Behörde »,
du nom de leurs trois responsables successifs) conservent le
sombre héritage de la Stasi, service secret de la RDA.
Enfin, une quatrième institution, le Geheimes Staatsarchiv
Preußischer Kulturbesitz à Berlin11,
relève aussi du niveau fédéral. Tout en ayant le statut juridique
d 'une fondation, ce centre
conserve les archives de la Prusse et en partie celles du
Brandebourg depuis le Moyen Âge. La nature de ses fonds le
rapproche finalement des archives régionales.
Archives régionales
Les archives régionales12 datent, pour la plupart, du XIXe siècle, où elles se sont greffées sur la structure politique de la Confédération allemande (Deutscher Bund, 1815–1866), un groupement d 'États en principe indépendants (d 'où le nom fréquent de Staatsarchive). On y trouve tout ce qui relève des autorités territoriales, du Moyen Âge à l 'époque moderne (y compris, pour toute période avant la séparation de l 'État et des Églises, des pièces qui concernent l 'administration ecclésiastique), et tous les fonds qui proviennent des institutions gouvernementales et administratives des structures politiques non fédérales de l 'Allemagne du XIXe siècle jusqu 'à nos jours.
A l' Est de l'Allemagne, elles conservent également les archives des entreprises nationalisées (volkseigene Betriebe) et de leurs prédécesseurs. Chaque land dispose d 'une telle structure archivistique, souvent divisée en un département central (Hauptstaatsarchiv ou Landeshauptarchiv), conservant les fonds de l 'administration centrale, et des dépendances régionales abritant les fonds des structures administratives dépendantes. Enfin, les archives des länder sont aussi le lieu où il faut souvent chercher les archives d 'entités politiques disparues, comme les centaines de principicules du Saint-Empire.
Archives communales
Les archives communales (Kommunal- ou Stadtarchive)13, quant à elles, conservent des documents provenant de l 'activité des autorités urbaines depuis le Moyen Âge (parfois, comme dans le cas de Brême ou de Hambourg, villes-États, elles font aujourd 'hui partie des archives régionales). Formant un paysage riche et très varié, elles rassemblent des chroniques et des fonds issus de l 'activité d 'instances politiques, de services municipaux, d 'entreprises publiques, de juridictions, etc. Souvent on y trouve aussi des collections particulières (journaux, photographies, cartes…) et d 'autres fonds issus d 'établissements culturels, d 'entreprises privées ou de la vie associative.
Les fonds varient fortement en fonction de l 'importance politique, économique, sociale et culturelle de la ville concernée. Malheureusement, les services sont désormais de plus en plus souvent payants ; par conséquent, il est vivement conseillé de se renseigner au préalable sur les conditions d 'accès et sur les possibilités d 'exonération des frais de consultation pour les chercheurs. Enfin, au niveau local, on peut trouver encore d 'autres archives concernant l 'histoire d 'un village ou d 'un quartier urbain. Ces archives dépendent souvent de l 'administration locale, mais parfois aussi de structures privées ou associatives, et ne sont donc pas toujours d 'un accès facile.
Archives ecclésiastiques
Les archives ecclésiastiques (Kirchenarchive)14 permettent, quant à elles, de consulter des fonds provenant des diocèses catholiques et des églises protestantes des différentes régions allemandes, des archives paroissiales ou des archives d 'ordres religieux, d 'œuvres charitables, de missions, mais souvent aussi de successions privées. On y trouve notamment les Kirchenbücher, qui font office de registres d 'état civil pour les époques antérieures à la fin du XIXe siècle, mais aussi des sources qui servent à l 'histoire de l 'éducation ou de l 'assistance aux pauvres. Administrés par les instances ecclésiastiques, ces dépôts présentent des situations très diverses quant à leur accessibilité, à l 'état de leurs fonds et aux moyens de s 'y orienter. Ces archives peuvent être tantôt administrées – et avec rigueur – par les diocèses, tantôt conservées au sein des paroisses, parfois simplement au presbytère même. Enfin, le Conseil central des juifs en Allemagne entretient depuis 1987 un centre d 'archives liées à l 'histoire du judaïsme en Allemagne15.
Archives de la noblesse
Les archives de la noblesse (Adelsarchive) sont de qualité encore plus variable. Elles sont généralement intégrées aux archives des länder (notamment pour les lignées éteintes). Mais elles sont parfois restées entre les mains de la famille concernée, qui en assure la conservation. Dans ce cas, leur état et leur accessibilité dépendent des moyens financiers que leur propriétaire veut bien allouer à cette tâche et de sa volonté de rendre publique ou non l 'histoire familiale. La structure de ces archives s 'apparente, pour l 'Ancien Régime, à celle des documents de l 'administration territoriale, conservés aux archives régionales. À partir du XIXe siècle et de l 'intégration successive des fiefs féodaux dans la structure politique de l 'État, ces archives se réduisent davantage à des documents relevant de l 'activité économique de la noblesse.
Archives économiques
Pour se renseigner sur l 'histoire des entreprises, on peut se référer aux archives économiques (Wirtschaftsarchive)16, dont la conservation s 'opère dans deux cadres différents : d 'une part, quelques grandes entreprises conservent leurs propres archives ; d 'autre part, certains länder (notamment le Bade-Wurtemberg, la Bavière, la Hesse, la Rhénanie-du-Nord et la Saxe) possèdent des centres régionaux d 'archives économiques, qui collectent des fonds provenant de l 'activité économique de la région. Les entreprises ne sont pas tenues de déposer leurs fonds, mais elles le font généralement sous la forme d 'un contrat privé : elles restent donc propriétaires des documents qui, en outre, ne sont pas toujours classés et sont parfois d 'un accès limité.
En revanche, le paysage des archives allemandes est riche et très accessible dans le domaine de l 'histoire politique contemporaine17. Là aussi, il convient de distinguer deux catégories : d 'une part, les archives publiques des institutions parlementaires (celles du Bundestag et celles des parlements des länder) qui conservent, entre autres, la documentation des sessions plénières et des commissions parlementaires ; d 'autre part, les archives des partis politiques, qui se trouvent habituellement intégrées dans leurs fondations respectives et donnent accès au travail des groupes parlementaires, aux délibérations des différentes instances des partis et à des fonds privés d 'hommes et de femmes politiques importants.
Autres types d 'archives
Enfin, à côté des principaux groupes d 'archives que nous venons de présenter, on trouve outre-Rhin une grande variété d 'institutions conservant des fonds susceptibles d 'intéresser l 'historien. On pourrait mentionner les archives des universités et d 'autres organismes à vocation scientifique18, ou les archives des médias19 – mais le choix ne s 'arrête pas là. En fait, en raison de son riche tissu culturel et associatif, l 'Allemagne propose au chercheur prêt à s 'engager dans la quête de sources une multitude d 'archives de taille et de qualité fort variables, souvent spécialisées dans un domaine particulier (ce qui, d 'ailleurs, jette quelquefois le flou sur la frontière entre « archives » et « collection »). Souvent sous administration privée, ces dépôts peuvent présenter quelque difficulté d 'accessibilité et des instruments de recherche peu commodes pour le chercheur. Mais il n 'est pas rare que l 'on y trouve de vrais trésors… et un accueil chaleureux, que l 'on ne rencontre pas toujours dans une institution publique.
Archives – petit mode d 'emploi20
Au risque de nous répéter, nous insistons encore une fois sur le fait que, pour trouver les « bonnes » archives, il est généralement nécessaire de comprendre l 'ancrage de son sujet dans l 'histoire politique et administrative. En vertu du principe de l 'Archivfolge (pour faire bref : les archives suivent le pouvoir), il faut vous renseigner sur les instances politiques et administratives dont relèvent les sujets ou domaines auxquels vous vous intéressez. Pour cela, il convient (notamment dans le cas des archives régionales) de vous informer aussi sur le territoire de compétence de tel ou tel service d 'archives (autrement dit, sur son Archivsprengel) et sur les principes d 'acquisition appliqués en son sein (les fonds de l 'institution à laquelle vous vous intéressez sont-ils vraiment déposés ici, ou ailleurs ?).
De nombreux services d 'archives proposent aujourd 'hui un premier aperçu de leurs fonds sur Internet. Même si la numérisation ne concerne que rarement les documents eux-mêmes (pour les consulter, il faut toujours se rendre sur place), de plus en plus d 'inventaires (Bestandsübersichten) et même de répertoires (Findbücher) sont désormais accessibles par voie électronique et permettent ainsi de se renseigner assez facilement sur la nature des fonds et sur leur plan de classement (cf. illustration 1). L 'entreprise Augias prépare actuellement un projet regroupant potentiellement sur Internet les instruments de recherche de toutes les archives en Allemagne. Pour l 'instant, on y trouve surtout des archives communales et celles d 'autres petites institutions, les archives régionales préférant mettre leurs fonds en valeur sur leurs propres sites web21.

Illustration 1 : Geheimes Staatsarchiv Preußischer Kulturbesitz, Archivdatenbank : Beständeübersicht (inventaire). Source : http://www.gsta.pk.findbuch.net (19/4/2011).
Vient ensuite la consultation des instruments de recherche. Contrairement aux archives en France, où un cadre de classement systématique par séries est appliqué aux différentes échelles des services d 'archives (archives nationales, archives départementales, etc.), les archives allemandes ne connaissent pas de plan de classement homogène. En effet, chaque institution a développé son propre système de cotation, qui se greffe généralement sur les structures politiques dont émanent les documents. Cela dit, on retrouve malgré tout un plan de classement unique dans les différentes unités d 'un même service d 'archives. Par exemple, les fonds sont classés de façon identique au Hauptstaatsarchiv à Dresde et au Staatsarchiv à Leipzig, tous les deux appartenant aux archives d 'État de la Saxe ; en revanche, la structure des archives communales de Leipzig est bien différente de celle des archives communales de Dresde. On ne peut donc guère prévoir quels fonds sont susceptibles de concerner le sujet que l 'on traite ; bien plus, il faut toujours intégrer à son programme un temps suffisant de repérage des fonds avant tout dépouillement.
Parfois, comme au Geheimes Staatsarchiv Preußischer Kulturbesitz (cf. illustration 2), les ressources électroniques à la disposition du lecteur permettent, pour un choix de fonds, de descendre au niveau des liasses en proposant, par exemple, une recherche par mots-clés. Plus souvent cependant, il faut se rendre sur place et demander aux archivistes de vous présenter les instruments de recherche disponibles sous forme papier. Généralement, un inventaire vous indique d 'abord tous les fonds conservés à cet endroit, avec des informations précises sur le nom du fonds, sa position dans le plan de classement et sa cote (qu 'il faut soigneusement noter pour pouvoir la citer correctement plus tard), la période qu 'il couvre et son importance quantitative (mesurée en laufende Meter ou lfm = mètres linéaires). Fréquemment, on trouve aussi une présentation sommaire du fonds et une brève histoire de l 'institution qu 'il représente. Enfin, des informations supplémentaires (instruments de recherche plus précis, documents numérisés ou microfilmés) peuvent être données.

Illustration 2 : Geheimes Staatsarchiv Preußischer Kulturbesitz, Archivdatenbank : Akteneinheit (liasse). Source : http://www.gsta.pk.findbuch.net (19/4/2011).
Une fois que l 'on a choisi les fonds susceptibles de concerner son sujet, il faut se reporter aux répertoires qui proposent, pour chaque fonds, une description souvent détaillée des liasses qui le composent – appelées en allemand, et selon les régions : Akteneinheit, Aktenband, Aktenheft, Büschel, Faszikel, Konvolut… – (cf. illustration 3) : la cote de la liasse (nécessaire pour la commander), son titre, la période qu 'elle couvre et parfois aussi une description sommaire des documents qu 'elle contient. Bien sûr, ces répertoires sont de qualité très diverse d 'un service d 'archives à l 'autre, et souvent au sein d 'une même institution. La règle générale est que plus un fonds est considéré comme important, plus il y a de chance que le répertoire qui le concerne ait été retravaillé dans un passé proche, voire mis sur Internet. Si vous travaillez sur un sujet plus spécifique, en revanche, vous aurez plus souvent affaire à de vieux répertoires manuscrits établis il y a 150 ans et qui peuvent représenter à eux seuls un véritable défi (mais aussi un motif de satisfaction une fois déchiffrés).

Illustration 3 : Staatsarchiv Hamburg : Findbuch (répertoire) Frauenstrafanstalt Fuhlsbüttel. Source : http://www.hamburg.de/staatsarchiv (19/4/2011).
Enfin, beaucoup de services d 'archives proposent aujourd 'hui des recueils de sources thématiques (sachthematische Inventare) qui regroupent des informations issues de plusieurs fonds sur un même thème (cf. illustration 4). Souvent, ces instruments sont le fruit d 'un projet de recherche antérieur. Si vous travaillez sur un sujet touchant le thème d 'un tel recueil, d 'autres ont donc déjà fait (en partie !) le travail pour vous, en explorant les fonds d 'un service d 'archives afin de dénicher, en principe, tous les documents relevant de la question. On trouve aussi des inventaires thématiques, généralement sous forme imprimée, qui recensent des documents conservés dans plusieurs dépôts.

Illustration 4 : Stadtarchiv Münster : Beständeübersicht (inventaire), Sachthematisches Inventar Zwangsarbeit. Source : http://www.archive.nrw.de/Kommunalarchive/KommunalarchiveM-P/M/Muenster/ (19/4/2011).
Une fois les documents repérés, il faut encore se montrer patient. Si, dans les petites institutions (comme les archives communales), les pièces commandées peuvent être consultées assez rapidement, dans les centres plus importants (et notamment aux archives régionales), les délais de communication (Aushebezeiten) peuvent atteindre plusieurs jours (surtout quand les documents ne sont pas conservés dans le même bâtiment). Généralement, il est possible de faire une commande le matin qui sera mise à votre disposition l 'après-midi même, ou le lendemain. En revanche, de plus en plus d 'archives limitent le nombre quotidien de liasses à quatre ou cinq. Pour vous aider, les archivistes acceptent souvent les commandes à distance, pour peu que vous ayez déjà identifié précisément les documents qui vous intéressent (et leur cote, évidemment).
Enfin,
d 'autres restrictions peuvent
parfois freiner votre enthousiasme :
- outre le fait que la consultation de certaines archives
(archives privées mais aussi archives communales) peut être
payante et que, pour des raisons de conservation et de
protection, tous les documents ne sont pas toujours disponibles,
la recherche – notamment en histoire
contemporaine – est souvent tributaire des délais de
communicabilité (Sperrfristen). De manière
générale, on peut considérer qu 'un dossier devient communicable trente ans après la date de
production de sa pièce la plus récente, et un document pouvant
toucher des intérêts personnels quatre-vingt-dix ou cent dix ans
après la naissance de la personne concernée. Là aussi, il
convient de se renseigner au préalable car, dans une Allemagne
fière de sa structure fédérale, les règles en vigueur varient
d 'un land à
l 'autre22 ;
- en arrivant aux archives, il faut remplir un formulaire
(Benutzungsantrag) par
lequel on confirme, entre autres, le caractère scientifique de
ses recherches (pour cette formalité, on peut vous demander une
pièce d 'identité). Rigueur
allemande oblige, chaque centre prévoit en outre sa propre
Benutzungsordnung, stipulant par exemple d 'écrire exclusivement au crayon et de ne pas manger ni boire
en salle de lecture. De même, il va de soi que tous les documents
communiqués (répertoires, inventaires et, a
fortiori,les archives elles-mêmes) sont à
manipuler avec respect et précaution ;
- ces règles comprennent souvent des restrictions qui concernent
la reproduction des documents. Chaque centre ayant toutefois un
règlement propre en ce domaine, il importe de se renseigner au
préalable. Si quelques archives autorisent librement et sans
frais la photographie des documents, quand leur état le permet,
cette pratique est loin d 'être généralisée : photocopies, photographies et
reproductions numériques sont généralement payantes et effectuées
par le personnel23 ;
- enfin, en acceptant les règles d 'utilisation d 'un service d 'archives, vous vous engagez à mettre à la disposition de
celui-ci un exemplaire gratuit de chaque contribution publiée
après avoir eu recours à des documents qui y sont conservés. Les
livres et articles ainsi offerts servent habituellement à
constituer une bibliothèque de service dont peuvent aussi
profiter les usagers.
Que ces consignes ne vous découragent pas ! En les respectant et en suivant les quelques recommandations que nous venons de formuler dans cet article, nous sommes sûrs que vous trouverez vite les moyens de vous repérer dans le monde des archives – un monde certes labyrinthique, mais gage de découvertes ô combien fascinantes.
AuteursFalk
Bretschneider
Maître de conférences à l 'École des hautes études en sciences sociales
Paris (EHESS)
Falk.Bretschneider@ehess.fr
Juliette
Guilbaud
Chercheur post-doc à l 'Institut français d 'histoire en Allemagne (IFHA),
Francfort/M.
jul_guilbaud@yahoo.fr
1 L 'une des meilleures réflexions sur l 'aventure que proposent les archives au chercheur – même si, évidemment, l 'Allemagne n 'y joue aucun rôle – reste le livre d 'Arlette Farge, Le Goût de l 'archive, Paris 1989.
2 Pour toute question de terminologie, nous renvoyons le lecteur au glossaire (en allemand, français, anglais et espagnol) disponible sur Clio-online : Archive – Guide, Virtuelles Tutorium zur Vorbereitung eines Archivbesuchs, http://www.clio-online.de/site/lang__de/mid__11088/ModeID__0/PageID__162/40208135/default.aspx (19/4/2011).
3 Pour qui s 'intéresse à des successions privées ou à des autographes allemands, nous recommandons de consulter le portail Kalliope, une base de données rassemblant plus d 'un million de références : http://www.kalliope-portal.de/ (19/4/2011).
4 Par exemple le service Geschichte Online, à l 'université de Vienne : Geschichte Online, Erste Schritte im Kurrent-Lesen, http://gonline.univie.ac.at/htdocs/site/browse.php?a=2255&arttyp=k (19/4/2011), le cours Adfontes proposé par l 'université de Zurich, http://www.adfontes.uzh.ch (19/4/2011) et le guide de Sebastian Barteleit, Archive – Guide, Virtuelles Tutorium zur Vorbereitung eines Archivbesuchs, in : Clio-online [3/2005], http://www.clio-online.de/guides/archive (19/4/2011).
5 Pour commencer cf. Kurt G.A. Jeserich, Hans Pohl, Georg-Christoph von Unruh, Deutsche Verwaltungsgeschichte, Stuttgart 1983.
6 Archivschule Marburg, Deutsche Archive im Internet, http://www.archivschule.de/service/archive-im-internet/archive-in-deutschland/deutsche-archive-im-internet.html (19/4/2011).
7 Bundesarchiv, http://www.bundesarchiv.de (19/4/2011).
8 Haus-, Hof- und Staatsarchiv : Österreichisches Staatsarchiv, http://www.oesta.gv.at/site/4980/default.aspx (19/4/2011).
9 Auswärtiges Amt – Politisches Archiv, http://www.auswaertiges-amt.de/DE/AAmt/PolitischesArchiv/Uebersicht_node.html (19/4/2011).
10 BStU – Homepage der Bundesbeauftragten für die Unterlagen des Staatssicherheitsdienstes der ehemaligen DDR, http://www.bstu.bund.de (19/4/2011).
11 Geheimes Staatsarchiv Preußischer Kulturbesitz, http://www.gsta.spk-berlin.de/index.html (19/4/2011).
12 Archivschule Marburg, Staatsarchive im Internet, http://www.archivschule.de/service/archive-im-internet/archive-in-deutschland/staatsarchive/staatsarchive.html (19/4/2011).
13 Archivschule Marburg, Kommunalarchive im Internet, http://www.archivschule.de/service/archive-im-internet/archive-in-deutschland/kommunalarchive/ (19/4/2011).
14 Archivschule Marburg, Archive von Kirchen und Religiongemeinschaften im Internet, http://www.archivschule.de/service/archive-im-internet/archive-in-deutschland/kirchenarchive/ (19/4/2011).
15 Zentralarchiv zur Erforschung der Geschichte der Juden in Deutschland, http://www.uni-heidelberg.de/institute/sonst/aj/ (19/4/2011).
16 Archivschule Marburg, Wirtschaftsarchive im Internet, http://www.archivschule.de/service/archive-im-internet/archive-in-deutschland/wirtschaftsarchive/ (19/4/2011).
17 Archivschule Marburg, Parlaments-, Partei- und Stiftungsarchive im Internet, http://www.archivschule.de/service/archive-im-internet/archive-in-deutschland/archive-polit-stiftungen/ (19/4/2011).
18 Archivschule Marburg, Universitäts- und Wissenschaftsarchive, http://www.archivschule.de/service/archive-im-internet/archive-in-deutschland/universitaetsarchive/ (19/4/2011).
19 Archivschule Marburg, Medienarchive im Internet, http://www.archivschule.de/service/archive-im-internet/archive-in-deutschland/medienarchive/ (19/4/2011).
20 Pour compléter les quelques conseils que nous donnons ici, nous renvoyons le lecteur au guide très complet proposé par l 'archiviste Martin Burkhardt, Gebrauchsanleitung für Archive, in : historicum.net [28/3/2006], http://www.historicum.net/lehren-lernen/archiveinfuehrung/ (19/4/2011).
21 Findbuch.net : Das neue Augias-Portal für Inventare und Beständeübersichten, http://www.findbuch.net/ (19/4/2011).
22 Il est possible de demander une réduction des délais de communicabilité.
23 Dans de nombreux centres d 'archives, des travaux de numérisation sont aujourd 'hui entrepris pour faciliter l 'accès à des fonds particuliers, que ce soit du fait de leur valeur historique, de leur état (infestation par des champignons, moisissure…) ou de la grande fréquence d 'utilisation. Cependant, ces projets ne concernent généralement qu 'une infime partie des fonds conservés, dont la numérisation complète demanderait un investissement qu 'il serait difficile de justifier. Seul cas échappant à cette règle, les archives communales de Cologne – sérieusement détériorées à la suite de l 'effondrement de leur bâtiment en mars 2009 – ont lancé la numérisation de la quasi-totalité de leurs fonds, cf. Der Digitale Lesesaal – Stadt Köln, http://www.stadt-koeln.de/5/kulturstadt/historisches-archiv/05823 (19/4/2011).
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