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F. Bretschneider, C. Duhamelle, La thèse de doctorat en histoire et la cotutelle en Allemagne

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La thèse de doctorat en histoire et la cotutelle en Allemagne

Scholar Guide – Faire de l’histoire en Allemagne



Falk Bretschneider, Christophe Duhamelle

La thèse de doctorat en histoire et la cotutelle en Allemagne


Résumé

L 'article présente les caractéristiques de la thèse allemande d 'histoire en la comparant principalement au doctorat français. Il la replace d 'abord dans un cadre général : réaliser une thèse de doctorat est plus fréquent en Allemagne et une valeur sociale plus élevée est accordée à ce titre. Il montre ensuite que la thèse allemande s 'insère à la fois dans une relation plus étroite au directeur de thèse et dans des structures d 'encadrement collectif plus développées. Il détaille alors les conséquences de ces structures sur le travail concret du doctorant, sur la manière de concevoir la thèse et sur sa place dans la carrière académique. Le texte replace enfin la cotutelle non seulement dans son cadre réglementaire, mais aussi dans les difficultés et les enrichissements pratiques qu 'elle apporte.

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À l 'heure actuelle, séjourner plus ou moins longuement à l 'étranger est devenu un passage obligé pour une majorité de doctorants. En principe, la science constitue un monde sans frontières par nature ; depuis quelques années pourtant, les exigences en matière d 'expériences internationales, notamment des jeunes chercheurs, se sont encore accrues. Aujourd 'hui, non seulement la production du savoir a lieu dans un horizon mondial d 'échanges, mais les structures mêmes de cette production dépassent de plus en plus les cadres des systèmes d 'éducation nationaux, avec, par exemple, l 'européanisation des programmes de financement de la recherche ou l 'impact – certes contestable mais néanmoins grandissant – des classements académiques des universités à l 'échelle planétaire (comme le fameux ranking de Shanghai). Par conséquent, avoir un profil « international » est devenu, pour la plupart des universités, un impératif qui influence également les pratiques de recrutement et les principes de formation des jeunes chercheurs.

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Face à ces mutations du monde universitaire, choisir de faire son doctorat à l 'étranger peut constituer une option attractive. Même si celle-ci reste statistiquement minoritaire, elle concerne une quantité croissante de doctorants. Et pour cause : commencer ou continuer sa thèse dans un pays autre que celui dans lequel on a bénéficié de sa formation initiale n 'est plus aujourd 'hui comparable à une expédition en pleine jungle. Désormais, de nombreux dispositifs existent afin d 'encadrer une formation doctorale internationale (la cotutelle est certainement le plus connu d 'entre eux). Pour autant, passer la frontière pour s 'intégrer dans un autre système universitaire constitue toujours une petite aventure. Pour s 'y préparer il convient, entre autres, de prendre conscience d 'emblée du statut et de la valeur de la thèse de doctorat, ainsi que des structures et des conditions concrètes d 'une formation doctorale dans le pays de sa prédilection. Ainsi, le jeune chercheur qui s 'apprête à partir en Allemagne constatera très vite que la thèse y joue un rôle bien différent du cas français, et ceci sous plusieurs aspects :

La thèse et sa valeur sociale en Allemagne

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En comparaison avec le système français – où la formation des élites passe essentiellement par les grandes écoles – et avec d 'autres pays du monde industriel, l 'Allemagne accorde à la thèse une importance quantitative remarquable. Selon les chiffres, passer un doctorat y est un phénomène de masse. Les chiffres sont plutôt stables – entre 24 000 et 26 000 thèses soutenues par an – et très élevés par rapport à la France, où le nombre se situe autour de 10 000. En fait, l 'Allemagne est même le pays qui connaît la plus grande densité de doctorats au monde. On y compte 2,6 thèses pour 1 000 habitants (en comparaison : 2,0 au Royaume-Uni ; 1,3 aux États-Unis ; 1,2 en France), et presque 12 titulaires d 'un premier diplôme universitaire sur 100 poursuivent leur parcours avec une thèse (2,1 en France)1.

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Ces chiffres s 'expliquent en partie par le fait que la thèse a longtemps été, en Allemagne, le seul véritable diplôme universitaire. Dans l 'esprit du plus grand nombre, le doctorat reste toujours un Abschluss, qui se situe dans une certaine continuité avec l 'ensemble des études dont il fait partie (d 'où le terme administratif de « Promotionsstudent », souvent remplacé aujourd 'hui par la notion plus active de « Doktorant »). Par conséquent, les formations initiales y préparent beaucoup plus que ce n 'est le cas en France, où la thèse constitue vraiment un cycle distinct.

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Mais l 'importance quantitative de la thèse est également révélatrice d 'une autre caractéristique allemande : le doctorat a un rôle qualifiant plus important et le titre de « Doktor » qu 'il confère comporte une valeur sociale assez forte. Premièrement, le système allemand ne connaît pas de critères de sélection qui se superposent à la thèse. Pour faire carrière dans le milieu universitaire français, il faut avoir non seulement une thèse, mais souvent aussi d 'autres éléments qui stricto sensu n 'ont rien à voir avec le métier de chercheur (passer les concours et l 'agrégation, être normalien, etc.). En Allemagne, en revanche, il faut une bonne thèse mais aussi d 'autres facteurs corrélatifs (comme le soutien ferme de son directeur, la publication de la thèse dans une collection de renommée ou l 'obtention de plusieurs bourses postdoctorales prestigieuses).

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Deuxièmement, à l 'intérieur et à l 'extérieur du monde académique, le titre allemand de « Doktor » confère à celui qui le porte un prestige social que l 'on ne connaît pas en France. L 'usage veut que ce titre non seulement fasse partie du nom et figure sur les pièces d 'identité (comme, plus tard, celui de « Professor » qui s 'y ajoute sans le supprimer – on devient ainsi « Professor Doktor », « Prof. Dr. »), mais aussi qu 'il se retrouve sur la plaque à la porte des bureaux et souvent même des appartements (il peut d 'ailleurs se révéler très utile lors de la recherche d 'un logement). Il est enfin couramment utilisé quand on s 'adresse à son titulaire, que ce soit à l 'université, dans une entreprise ou dans l 'administration – et parfois même chez le boulanger. Contrairement aux usages français, son utilisation courante n 'est donc pas réservée aux docteurs en médecine. La force distinctive du titre est telle qu 'il est pratiquement indispensable pour obtenir des positions élevées dans le monde socio-économique – non pas tellement pour la compétence qu 'il certifie mais pour la renommée et le sérieux qu 'il confère.

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D 'une manière générale, on peut donc considérer qu 'un doctorat constitue un atout majeur, en Allemagne, pour la réussite du futur parcours professionnel. En revanche, dans le cadre d 'une carrière académique, la thèse ne permet généralement pas d 'obtenir un poste fixe. Alors qu 'en France le doctorat constitue la porte d 'entrée sur une carrière de fonctionnaire titulaire à l 'université, au CNRS ou dans les grands établissements, en Allemagne il n 'est qu 'une étape parmi d 'autres sur la longue route qui mène éventuellement à une chaire de professeur, seul poste à durée indéterminée et conférant, en principe, le statut de fonctionnaire.

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Cette situation a des conséquences cruciales : au fond, être docteur n 'est pas grand-chose dans le système universitaire allemand. Même si l 'introduction de la Juniorprofessur (postes au statut hybride mais toujours limités dans le temps) a pu troubler un peu les hiérarchies traditionnelles, beaucoup de docteurs restent du Nachwuchs dont on attend l 'habilitation, considérée comme une véritable consécration pour le jeune chercheur. Ainsi, en France, un jeune docteur devient facilement un collègue ; outre-Rhin, en revanche, un docteur est généralement quelqu 'un qui doit encore faire ses preuves.

Les structures de la formation doctorale en Allemagne

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Un titre qui a su garder sa valeur sociale traditionnelle et un diplôme qui débouche sur une situation professionnelle incertaine – telles sont donc les deux caractéristiques les plus importantes de la thèse en Allemagne. Au niveau des structures dans lesquelles s 'effectue la formation doctorale, pourtant, les choses sont beaucoup moins claires : en effet, elles sont hautement fragmentées outre-Rhin. Depuis 2007, le niveau fédéral n 'y conserve plus aucune compétence dans le domaine de l 'enseignement supérieur dont les principes sont dorénavant exclusivement définis par les länder.

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Par conséquent, l 'Allemagne – contrairement à la France – ne dispose d 'aucune législation nationale réglant le cadre juridique et les structures administratives dans lesquelles s 'inscrit le travail d 'un doctorant. La situation concrète de celui-ci varie même dès le premier niveau d 'organisation de la vie académique, car ce n 'est pas l 'université qui délivre le diplôme de doctorat, mais ce droit prestigieux revient aux facultés. Cette pratique s 'inscrit dans une longue tradition et les prérogatives qui en découlent sont jalousement préservées, si bien que finalement chaque faculté peut définir elle-même la structure qu 'elle veut bien donner à la formation doctorale qu 'elle propose.

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Il y a quelques années encore, une thèse était ainsi majoritairement une affaire quasi exclusive entre un doctorant et son directeur. Ils formaient un couple aux rapports très individuels et fortement marqués par une tendance paternaliste, toujours présente dans l 'habitude allemande d 'appeler un directeur de thèse « Doktorvater » ou parfois aussi – progrès social oblige – « Doktormutter ». Ce doctorat traditionnel, qui offrait une grande liberté au doctorant mais le cantonnait aussi dans une profonde solitude entre son bureau, la bibliothèque et les quelques rares entretiens avec son directeur, devint, dès la fin des années 1980, la cible de critiques de plus en plus virulentes, à cause de ses résultats discutables (le taux de réussite était, selon certaines estimations, d 'un tiers, c 'est-à-dire que deux doctorants sur trois n 'arrivaient pas jusqu 'à la soutenance, et la durée moyenne d 'une thèse en sciences humaines et sociales s 'élevait à sept ans).

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En 1990, la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG) prit ainsi l 'initiative de proposer une formation doctorale structurée. Point de départ d 'une réforme qui est toujours en cours aujourd 'hui, cette décision a déclenché un processus qui ne mène pas à un résultat homogène, mais à une diversité d 'approches assez stimulantes, au sein desquelles le doctorant étranger peut entièrement trouver sa place.

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Les collèges doctoraux (Graduiertenkollegs) de la DFG2, qui ont fait office de modèles pour nombre d 'initiatives ultérieures, sont implantés dans les universités et financés sur une durée déterminée. Ils rassemblent un groupe de doctorants de différentes disciplines autour d 'un projet thématique porté par plusieurs enseignants-chercheurs de la même institution. Les relations entre les doctorants et leurs directeurs sont fixées par un accord clair et précis quant à leurs devoirs réciproques. Les jeunes chercheurs disposent en outre de la possibilité d 'obtenir des bourses et un environnement matériel adapté aux besoins d 'un travail efficace (bureaux, missions pour financer des séjours de recherche, accès à des ressources électroniques, etc.). Leurs recherches individuelles sont enfin encadrées par un programme destiné à renforcer le travail collectif, la mise en réseaux et l 'intégration dans la communauté scientifique.

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Dans les collèges doctoraux de la DFG, une place importante est réservée aux candidats étrangers. Cet aspect a été encore renforcé lors de l 'instauration, il y a quelques années, des collèges doctoraux internationaux, qui lient une université allemande avec un ou deux établissements à l 'étranger, et incluent dans leur programme de formation des séjours de plusieurs mois dans l 'institution partenaire3. Toutes disciplines confondues, la DFG finance aujourd 'hui environ 160 collèges doctoraux et une cinquantaine de collèges doctoraux internationaux, dont plusieurs concernent plus particulièrement des jeunes chercheurs en histoire.

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Les écoles internationales de recherche de la Max-Planck-Gesellschaft (MPG) (International Max Planck Research Schools) sont, quant à elles, affiliées à l 'un des instituts de la MPG, dont les travaux se situent majoritairement dans les disciplines des sciences dites « dures ». Depuis 1999, la MPG a instauré une cinquantaine de ces écoles doctorales, généralement en coopération avec l 'université du lieu où se situe l 'institut concerné. Les conditions de travail qui y sont proposées aux doctorants visent surtout à la promotion d 'une recherche d 'excellence. La sélection est sévère, la moitié des places est réservée à des doctorants de nationalité étrangère, et la langue de travail est généralement l 'anglais.

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Puisqu 'il n 'existe actuellement plus d 'institut Max-Planck en histoire (celui de Göttingen ayant fermé ses portes en 2007), il y a peu d 'occasions pour de jeunes historiens d 'intégrer une telle structure4. On retrouve des principes similaires dans les programmes proposés par les organismes de recherche extra-universitaires, tels que les instituts des Fraunhofer-Gesellschaft, Helmholtz-Gesellschaft et Leibniz-Gesellschaft. Leurs activités portent pourtant presque exclusivement sur les sciences de la nature, la médecine et le génie civil, et ne concernent donc la jeune recherche en histoire que de manière périphérique.

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Les programmes du Deutscher Akademischer Austauschdienst (DAAD) sont en priorité destinés à renforcer la mobilité et les échanges internationaux des jeunes chercheurs. Par conséquent, ils visent notamment à soutenir des séjours de recherche à l 'étranger (cf. l 'article « Comment financer un séjour de recherche en Allemagne » de ce guide http://www.perspectivia.net/content/publikationen/scholar-guide/histoire-en-allemagne/rolland-vital_fondations). En outre, le DAAD propose un programme très complet d 'écoles doctorales d 'été vouées à la rencontre entre doctorants issus de toutes les nations et à la coopération internationale5. Il subventionne enfin des écoles doctorales internationales implantées dans les universités, et dont les programmes sont souvent destinés à un public étranger – ils s 'effectuent donc en anglais (onze de ces programmes concernent actuellement aussi des historiens6).

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Les collèges doctoraux franco-allemands de l 'Université franco-allemande (UFA) sont spécialement conçus pour un partenariat scientifique franco-allemand et offrent un cadre à des formations doctorales proposées conjointement par deux établissements de part et d 'autre du Rhin7. Les formations et les projets scientifiques doivent non seulement présenter un caractère innovant (c 'est le cas dans toutes les initiatives mentionnées ici) mais aussi être structurés autour d 'un noyau franco-allemand. Outre un soutien financier à la mobilité des doctorants, ils comportent également des modules qui ont pour objectif l 'acquisition de compétences méthodologiques, interdisciplinaires et interculturelles qui visent à garantir la meilleure intégration possible des futurs jeunes docteurs sur le marché franco-allemand du travail, académique ou non. Actuellement, l 'UFA soutient vingt collèges dont plusieurs sont plus particulièrement conçus pour des doctorants en histoire.

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À côté de ces grands organismes, une multitude d 'institutions de taille plus modeste s 'engagent également au service de la formation doctorale en Allemagne. On compte parmi ces acteurs les diverses fondations proches soit des partis politiques représentés au Bundestag, soit des Églises protestantes et catholique, soit des syndicats ou du patronat. L 'existence de ces institutions financées en partie par des fonds publics semble parfois bien étrange aux yeux des Français, mais elles jouent un rôle non négligeable. Elles ne proposent pas seulement des programmes de bourses très importants (cf. l 'article « Comment financer un séjour de recherche en Allemagne » de ce guide http://www.perspectivia.net/content/publikationen/scholar-guide/histoire-en-allemagne/rolland-vital_fondations), elles prennent parfois aussi en charge un collège doctoral implanté dans une université.

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Mais les plus grands des petits acteurs, pour ainsi dire, sont bien sûr les universités elles-mêmes qui, depuis quelques années, multiplient les initiatives dans le domaine de la formation doctorale. De nombreux établissements proposent aujourd 'hui aux doctorants qui n 'intègrent pas un Graduiertenkolleg ou une école doctorale des moyens qui leur permettent de travailler à leur thèse dans un cadre collectif et organisé ; ces structures portent souvent le nom de « Graduiertenzentrum » (centre doctoral).

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Les offres pédagogiques comprennent par exemple des ateliers d 'écriture ou de communication scientifique, des formations à la gestion du temps ou des initiations à la recherche de financements extérieurs (la Drittmittelbeschaffung dont l 'importance, même au niveau de la jeune recherche, est beaucoup plus grande qu 'en France). En coopération avec les bureaux universitaires des stages et de l 'insertion professionnelle (Carriers centers) ou avec les agences locales de l 'Arbeitsamt (le Pôle emploi allemand), ces centres doctoraux prennent en charge l 'orientation sur le marché du travail en général, tout en incitant les doctorants à acquérir une expérience dans les domaines plus classiques de l 'activité académique : enseignement, publication, organisation d 'un colloque, etc.

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Bien sûr, peu d 'universités proposent un panorama aussi complet d 'activités et de formations complémentaires au travail de recherche. Les structures varient d 'un établissement à l 'autre et, en cherchant bien, on trouve peut-être encore quelques universités qui ne proposent tout simplement rien. Dans ce cas, les doctorants n 'ont pas d 'autre choix que de s 'auto-organiser. On compte actuellement une dizaine d 'initiatives de constitution de réseaux ou d 'associations fondés et animés par de jeunes chercheurs8. En outre, dans les librairies, prospère le genre relativement nouveau des guides du doctorant. Ces livres, qu 'ils soient le produit d 'une initiative de jeunes chercheurs ou qu 'ils soient dus à la plume de chercheurs confirmés et qui possèdent une longue expérience dans la direction de thèses, proposent des conseils souvent très concrets pour donner au doctorant les moyens de mener à bien son projet de thèse. La lecture d 'un ou deux de ces guides est donc vivement recommandée aussi au doctorant étranger pour se familiariser davantage avec les pratiques actuelles de la formation doctorale en Allemagne9.

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Mais revenons aux universités : l 'Exzellenzinitiative, un important programme de financement lancé en 2006 pour permettre aux établissements allemands d 'affronter la concurrence internationale (et notamment anglo-saxonne), fournit outre-Rhin au monde académique un puissant instrument dont l 'un des objectifs réside dans le développement de la formation doctorale. Parmi les axes de ce programme, un dispositif encourage ainsi, au moyen d 'un million d 'euros par an et par école doctorale, la compétition des idées afin d 'élaborer les cadres et les méthodes les plus susceptibles de favoriser la jeune recherche.

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Depuis quatre ans, les doctorants étrangers disposent donc d 'une possibilité supplémentaire, celle de faire leur thèse à l 'intérieur d 'une des Graduiertenschulen sélectionnées, et de bénéficier ainsi en général d 'excellentes conditions de travail et d 'un encadrement scientifique collectif dont la qualité a été confirmée par des évaluations10. Les bourses doctorales proposées dans ces écoles sont habituellement annoncées sur la plateforme électronique H-Soz-u-Kult, un service d 'information sur la recherche historique qui offre en outre de nombreuses annonces de colloques ou d 'autres possibilités pour les jeunes chercheurs de s 'intégrer dans la communauté des historiens en Allemagne11.

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Enfin, il convient d 'évoquer une initiative française : depuis 2006, le Centre interdisciplinaire d 'études et de recherches sur l 'Allemagne (CIERA), un groupement de dix établissements français d 'enseignement supérieur, organise un programme d 'encadrement doctoral destiné aux jeunes chercheurs en sciences humaines et sociales travaillant dans un cadre interdisciplinaire franco-allemand. Ce programme propose, entre autres, des séminaires de formation et d 'information pour accompagner les doctorants du début de leur thèse jusqu 'à l 'insertion sur le marché franco-allemand du travail, et il offre également de nombreuses occasions pour préparer un séjour de recherche en Allemagne ou pour tisser des liens avec d 'autres jeunes chercheurs, français ou allemands, qui mènent des recherches sur le monde germanique12.

Les conditions concrètes d 'un doctorat en Allemagne

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Que la présentation de ces nombreuses initiatives institutionnelles ne trompe pourtant pas le lecteur : les conditions concrètes d 'un doctorat en Allemagne se situent à l 'intersection entre une réforme qui vise à intégrer davantage la jeune recherche dans des projets intellectuels collectifs, et une tradition forte et ancienne qui plaçait le doctorant sous la seule tutelle de son directeur. Le résultat de ce croisement est une situation à première vue contradictoire : d 'une part, le travail d 'un doctorant s 'inscrit toujours outre-Rhin dans une relation étroite et parfois très individuelle entre deux personnes, et, d 'autre part, il est confronté aux exigences d 'une recherche collective dominée de plus en plus par les principes d 'une gestion managériale de la recherche basée sur les capacités d 'un chercheur à accumuler des capitaux financiers ou sociaux et à organiser son travail de manière autonome.

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L 'importance que conserve encore aujourd 'hui la relation entre un Doktorvater (ou le cas échéant une Doktormutter) et son doctorant se mesure à l 'aune d 'une simple question révélatrice. Alors qu 'en France on peut couramment entendre : « Vous avez eu l 'agrégation en quelle année ? » ou : « Vous êtes de quelle promotion ? », en Allemagne, l 'équivalent fonctionnel en est la petite phrase : « Vous faites votre thèse avec qui ? ». Ces quelques mots banals en disent beaucoup sur les conditions sociales dans lesquelles le doctorant est amené à poursuivre son travail de thèse, et qui vont bien au-delà d 'un simple rapport humain.

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Elles concernent par exemple aussi les relations intellectuelles qui se tissent entre un doctorant et son directeur. Ainsi il n 'est pas rare en Allemagne que le sujet d 'une thèse n 'ait pas été choisi par le doctorant mais « donné » (vergeben) par un professeur qui, dans le cadre d 'un projet individuel ou d 'une recherche collective (par exemple un Sonderforschungsbereich), souhaite qu 'un aspect précis d 'un thème plus vaste qui lui tient à cœur soit étudié par un jeune chercheur. Même si ce n 'est pas toujours le cas, une thèse fait en général l 'objet d 'une direction plus ferme en Allemagne qu 'en France car les relations étroites entre un directeur et « son » doctorant y mettent davantage en jeu les intérêts des deux côtés. On retrouve ici ce qui a été dit plus haut : la thèse en Allemagne est encore l 'aboutissement des études, l 'autonomie intellectuelle du chercheur s 'affirme plutôt dans l 'habilitation – et pour en arriver jusqu 'à celle-ci, la relation avec le directeur de thèse constitue un facteur essentiel.

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Ces relations étroites influencent en effet fortement l 'avenir professionnel d 'un jeune chercheur. Bien sûr, le phénomène des réseaux personnels et les effets qu 'ils peuvent avoir, notamment sur les recrutements, existent dans tous les systèmes universitaires du monde. Mais, en Allemagne, leur impact est peut être encore plus profond qu 'ailleurs. En fait, le devenir d 'un doctorant y dépend très fortement de l 'intensité avec laquelle son directeur est prêt à s 'engager pour lui. Plus encore qu 'en France, la capacité d 'un professeur à placer l 'un des « siens » sur un poste ou à lui faire obtenir une bourse prestigieuse peut jouer davantage sur la carrière d 'un jeune chercheur que ses propres capacités à se forger une renommée intellectuelle.

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Ainsi, la nécessité de la mise en réseaux se joue en Allemagne à deux niveaux : à celui du doctorant lui-même qui, pour se faire connaître, doit multiplier les présentations de son travail dès la première année, et à celui du directeur de thèse à qui sa capacité à modeler la carrière d 'un jeune chercheur confère non seulement un pouvoir réel, mais aussi une responsabilité énorme puisque, dans un système à tendance clientéliste, le fait de ne pas soutenir expressément un doctorant risque d 'être perçu comme un désaveu. Ces fonctions protectrices expliquent d 'ailleurs peut-être aussi les relations parfois presque « affectives » entre un directeur et son doctorant en Allemagne où, par exemple, il n 'est pas rare que les deux se tutoient avant même la fin de la thèse.

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Mais tout cela n 'est qu 'un des deux côtés de la médaille. L 'autre est l 'intégration actuelle (bien plus forte qu 'en France) du doctorant allemand dans ces cadres collectifs, comme les collèges ou écoles doctoraux, qui ont été évoqués plus haut. Dans la mesure où l 'Allemagne ne connaît pas de système national de bourses ou de contrats doctoraux, ces structures servent souvent à financer la thèse. Mais, d 'un autre côté, on demande aussi beaucoup plus d 'initiatives aux doctorants eux-mêmes (solliciter des bourses ou des financements pour des séjours en archives, faire des interventions, monter des petits groupes de recherche, participer à des séminaires doctoraux ou organiser des journées d 'étude, etc.). Tout cela fait que la fonction des doctorants ne se résume pas à un rôle passif mais s 'inscrit dans des relations plus interactives où, si contradictoire que cela puisse paraître, le jeune chercheur est amené à jouer le rôle d 'un interlocuteur scientifique à part entière auquel on confère des responsabilités parfois très importantes (par exemple lors de la préparation d 'un Sonderforschungsbereich ou d 'un projet dans le cadre de l 'Exzellenzinitiative).

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Le poids de ces exigences se reflète également dans les thèses elles-mêmes. Celles-ci sont souvent fortement structurées par une interrogation théorique (la fameuse Fragestellung que l 'on demande constamment au jeune chercheur pour évaluer, de manière formelle ou informelle, l 'intérêt de son sujet). Travailler un terrain inconnu ou peu exploré ne suffit plus aujourd 'hui en Allemagne pour faire une « bonne thèse ». La qualité de celle-ci est généralement jugée à partir de critères proches de ceux des processus d 'évaluation (apporter aux débats scientifiques un argument véritablement innovant, défendre une hypothèse forte) et des capacités du doctorant à se démarquer des travaux existants. D 'où la tendance parfois perturbante des thésards allemands à faire précéder leurs travaux de longues introductions qui font généralement le tour total de la bibliographie et de l 'appareil conceptuel relevant de la question traitée. Aux yeux d 'un Français, la partie « empirique » qui suit semble parfois ne justifier qu 'imparfaitement ce déploiement de virtuosité conceptuelle – il oublie alors qu 'on demande à la thèse allemande, au moins autant qu 'un résultat en termes de connaissances, la démonstration de qualités argumentatives qui s 'appliqueront, aussi bien, à la rédaction d 'un projet destiné à l 'obtention de crédits de recherche.

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Les conditions du travail doctoral ont une autre conséquence concrète : la thèse est généralement l 'occupation principale d 'un doctorant allemand. D 'une part, les bourses ou la possibilité d 'intégrer un collège ou une école doctoraux sont limitées dans le temps (il est rare que ces structures accueillent les doctorants pendant plus de trois ans). D 'autre part, des situations comparables au cas français (un emploi d 'ATER, l 'enseignement dans le secondaire ou un poste d 'allocataire-moniteur normalien) sont aujourd 'hui quasiment inexistantes en Allemagne. On y fait donc sa thèse à temps plein – sauf si l 'on n 'a pas de financement, ce qui devient une exception notamment avec l 'Exzellenzinitiative et les offres qui se multiplient. Par conséquent, ne pas avoir de financement est, actuellement, une forme de présélection négative augurant mal d 'une future carrière.

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La multitude d 'exigences auxquelles un doctorant allemand se trouve confronté et le temps plus court dont il dispose pour y répondre créent, sans aucun doute, une pression assez forte à laquelle s 'ajoute un autre élément : la grande mobilité des jeunes chercheurs. Le système universitaire repose outre-Rhin sur un principe d 'airain auquel on déroge très rarement : l 'interdiction de devenir professeur là où l 'on a obtenu son habilitation (ou sa thèse, dans le cas d 'une Juniorprofessur). Souvent, cette règle appelée Hausberufungsverbot s 'applique de manière implicite même là où elle n 'est pas officiellement en vigueur.

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De ce fait, les jeunes chercheurs allemands bougent beaucoup. Ils ne le font pas seulement pour trouver le directeur, la bourse ou le collège doctoral qui leur conviendra, ils le font également pour le seul bénéfice du mouvement, tant ils ont intégré la logique selon laquelle, aux yeux de futures commissions de sélection, le nombre d 'institutions visitées représente autant de qualifications. Cette nécessité de multiplier les expériences devient encore beaucoup plus pesante avec l 'habilitation pour laquelle il convient de choisir un thème différent de la thèse, une période différente, des tuteurs scientifiques différents, des méthodes différentes et, cela va de soi, des sources différentes. Contrairement au cas français, où la thèse est parfois un choix de spécialité scientifique ad vitam æternam, un doctorat allemand n 'est une fois encore qu 'une étape dans le parcours d 'un chercheur dont souvent la vocation sera plus tard de prendre en charge, avec la chaire sur laquelle on l 'aura élu, la totalité d 'une époque ou d 'une sous-discipline.

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À nouveau, ces logiques professionnelles ont également des effets intellectuels : en Allemagne, un jeune chercheur est plus enclin à travailler sur un cas – puisqu 'il sait qu 'il ne restera pas dessus. Cette tendance explique aussi partiellement la propension des historiens allemands à la théorie. En fait, la logique du changement permanent entraîne à construire un problème illustré par un cas plutôt qu 'à choisir une région dont on fera ensuite, sa vie durant, une monographie cumulative. Ce constat doit d 'ailleurs être nuancé en fonction d 'une autre spécificité : l 'organisation différente des sous-disciplines en histoire. En Allemagne, la monographie est en effet conçue différemment selon qu 'elle est faite avec un professeur d 'histoire régionale (Landesgeschichte) ou avec un historien généraliste – deux spécialités qui, souvent, coexistent plus qu 'elles ne se nourrissent réciproquement. Dans la première configuration, on fait encore de la monographie locale pure et dure. Cette approche donne naissance à des travaux très complets mais limite un peu les perspectives professionnelles ; c 'est pourquoi les jeunes docteurs issus de cette filière deviennent fréquemment des archivistes et des bibliothécaires ou trouvent un emploi dans le riche paysage des musées régionaux. Dans la deuxième configuration, en revanche, la monographie n 'est en quelque sorte recevable que si elle se définit nettement comme la mise à l 'épreuve locale d 'une problématique générale.

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Enfin, ces principes influent également sur les rapports qu 'entretiennent les historiens allemands avec les objets situés au-delà de leurs frontières. Travailler sur l 'étranger fait aujourd 'hui presque partie, outre-Rhin, des étapes normales d 'un cursus ; en revanche, on ne devient pas forcément spécialiste d 'un pays parce que l 'on a fait sa thèse dessus. Les chercheurs choisissent ainsi souvent la France pour la thèse et se tournent vers un autre domaine géographique pour l 'habilitation (ou le deuxième livre dans le cadre d 'une Juniorprofessur). Dans les logiques professionnelles qui régissent la carrière universitaire en Allemagne, cette bifurcation est même souhaitable. Alors qu 'en France il est monnaie courante que la thèse oriente le choix définitif d 'un terrain et d 'une période (même si, après la thèse, on change le thème sur lequel on travaille), en Allemagne, le fait d 'avoir fait sa thèse sur une aire culturelle particulière ne définit en rien les choix thématiques et géographiques qu 'un chercheur fera ultérieurement au cours de sa carrière.

Les enjeux de la cotutelle de thèse

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Toutes ces caractéristiques de la thèse en Allemagne, ainsi que les différences qu 'elles révèlent par rapport au cas français, permettent certainement de comprendre d 'emblée que les thèses en cotutelle, même si elles sont désormais fréquentes, posent un certain nombre de problèmes de « compatibilité » qui sont moins d 'ordre administratif ou technique que d 'ordre intellectuel, de tradition académique et de choix professionnel13.

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En ce qui concerne les aspects plus formels d 'une cotutelle, il convient tout d 'abord au doctorant qui s 'y intéresse de se renseigner le plus tôt possible sur le cadre institutionnel et les nécessités administratives auxquels il sera confronté. En fait, de nombreux accords et conventions existent aujourd 'hui entre des établissements français et allemands. Ils épargnent par exemple au candidat actuel certains travaux d 'Hercule réservés aux pionniers – qui ont parfois dû faire modifier, dans la faculté allemande où ils voulaient s 'inscrire, la Promotionsordnung en vigueur. En outre, le lancement d 'une cotutelle n 'est généralement plus possible après la première année de thèse (ceci vaut également pour certains dispositifs de soutien comme les aides spécifiques proposées par l 'Université franco-allemande14).

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Il est ensuite nécessaire de frayer son chemin entre un certain nombre de différences formelles :

- La première est la longueur de la thèse, qui diffère fortement entre la France, où l 'on peut encore trouver des manuscrits de 1 000 pages en trois volumes (annexes non comprises), et l 'Allemagne, où une thèse moyenne aujourd 'hui ne dépasse que rarement les 350 pages.
- En deuxième lieu, la soutenance ne prend pas les mêmes formes de part et d
 'autre du Rhin. Une soutenance française est souvent très ritualisée, dure plusieurs heures et ressemble à un jeu aux rôles définis dont le résultat réside moins dans le titre et la mention proclamés à la fin que dans les subtilités du substantiel rapport de soutenance. Une soutenance allemande, en revanche, n 'est pas seulement plus courte (une heure et demie en moyenne), elle est également moins policée et ressemble donc fréquemment à un véritable débat scientifique. Par conséquent, elle exerce une véritable influence sur le résultat final – sur la mention, en particulier.

En outre, les usages ne sont pas les mêmes partout. Parfois, la soutenance ne porte que partiellement sur la thèse, l 'autre partie étant consacrée à la discussion de sujets préparés pour l 'occasion (cette variante s 'appelle souvent Disputation). De plus, de nombreuses universités allemandes connaissent toujours le Rigorosum, une sorte d 'épreuve s 'ajoutant à la soutenance et qui ne porte aucunement sur la thèse mais sur les matières que l 'on a étudiées lors de son cursus initial (l 'examen date de l 'époque où la thèse était encore le seul diplôme universitaire allemand ; souvent, on peut désormais s 'en faire dispenser, en présentant par exemple une ou plusieurs publications).

Enfin, à l 'issu d 'une soutenance, le jeune docteur aura entre les mains, en France, un rapport de soutenance qui constitue une sorte de carte de visite jusqu 'à l 'obtention du premier poste et au-delà. En Allemagne, en revanche, la soutenance ne débouche sur aucun papier officiel ; les documents précieux que l 'on joindra ensuite à toutes ses candidatures y sont les rapports (Gutachten) établis préalablement à la soutenance.

- Troisièmement, la question du diplôme peut paraître dérisoire à un doctorant débutant sa thèse, mais elle aura un impact considérable sur son avenir (du moins quand il entend entamer une carrière universitaire). Le cas idéal et conforme aux règlements en vigueur est un diplôme conjoint délivré par les deux établissements porteurs de la cotutelle ; malheureusement, il n 'est pas toujours respecté. Le problème de la mention peut s 'avérer encore plus déterminant : en France, tout ce qui est en dessous de « très honorable avec les félicitations du jury à l 'unanimité » est suspect (même si les mœurs changent un peu depuis l 'instauration du vote secret du jury) ; en Allemagne en revanche, une thèse jugée « magna cum laude » peut être considérée comme un travail tout à fait satisfaisant, en sachant que la mention « summa cum laude » est bien réservée aux travaux vraiment exceptionnels.

Somme toute, les expériences montrent que ces différentes logiques formelles entre la France et l 'Allemagne restent tellement contradictoires qu 'au fond le doctorant est amené à faire, à un moment donné, un choix de prédilection pour l 'un ou l 'autre pays (même si ce choix n 'est pas nécessairement définitif).

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Viennent ensuite des aspects plus informels :

- Tout d 'abord, le doctorant en cotutelle aura probablement à faire face à une direction par deux « pères » (ou « mères ») dont les attentes et les exigences ne seront pas forcément les mêmes. Côté allemand, l 'accent sera mis sur la Fragestellung de la thèse, alors que le directeur français enverra vite son doctorant dans les archives pour consulter les sources disponibles. Son collègue allemand voudra peut-être avoir rapidement quelque chose à lire (une première publication par exemple) ou au moins une participation à son Doktorandenkolloquium ou à l 'un des colloques qu 'il organise. Le directeur français, en revanche, demandera éventuellement un plan en trois parties dans une logique qui est parfois difficile à saisir pour un chercheur allemand.

Toutes ces sollicitations demanderont parfois une certaine diplomatie dans la mesure où le doctorant risque de faire les frais d 'une coordination insuffisante entre les conceptions que ses deux directeurs se font de la thèse – l 'un et l 'autre risquant d 'attribuer aux défauts du doctorant ce qui relève, en fait, des pesanteurs des deux systèmes de formation doctorale. Un conseil que l 'on peut donner est par conséquent d 'en choisir deux qui se connaissent déjà ou qui ont du moins une certaine notion du fonctionnement de l 'autre monde académique. De son côté, le doctorant aura intérêt à ne pas se décourager, mais, au contraire, à jouer de ces différences, à les intégrer explicitement à son travail, et à y voir un enrichissement pour autant qu 'il puisse tirer profit des meilleures qualités scientifiques offertes par les deux systèmes.

- Mais des attentes différentes se manifesteront également à d 'autres niveaux : par exemple, en Allemagne, on attribue une valeur plus grande à la spécificité de l 'écriture, en exigeant du doctorant un vrai style « académique » qui n 'est pas à confondre avec de l 'élégance rhétorique, mais vise à promouvoir l 'exactitude et la précision (ainsi, pour beaucoup d 'Allemands, il est parfaitement légitime de répéter le même mot quatre fois si c 'est le mot qu 'il faut ; en revanche, on se fera vite critiquer pour tout ce qui peut paraître comme de l 'ambition littéraire).

De même, le jeune chercheur remarquera facilement en Allemagne une exigence accrue envers l 'appareil critique. Outre-Rhin, le reproche adressé à une écriture essayistisch, qui néglige d 'introduire scrupuleusement toutes les notes de bas de page, s 'apparente fort à une condamnation sans appel. En France en revanche, c 'est l 'excès de « jargon » qui est stigmatisé et la maîtrise d 'une certaine rhétorique, fleurs comprises, continue à être portée au crédit du candidat. Cette différence peut se faire cruellement sentir quand il s 'agit de faire dans l 'autre langue le résumé qui fait partie des obligations d 'une thèse en cotutelle. À cette occasion et d 'une manière générale, il faut donc toujours veiller à ne pas seulement passer d 'une langue à l 'autre mais d 'une tradition académique à l 'autre…

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Enfin, il convient d 'évoquer les thèses « internationales » comme elles se font par exemple à l 'Institut universitaire européen de Florence15. Là aussi, la thèse est dirigée par un ou deux tuteurs issus de deux pays différents. En revanche, le travail du doctorant ne s 'effectue pas entre deux universités mais dans le cadre d 'une institution particulière. Au terme de son doctorat, le jeune docteur se retrouve donc sur le marché du travail avec un diplôme de l 'Institut qui ne constitue ni un certificat de cotutelle ni une thèse italienne, mais un diplôme spécifique : un vrai doctorat « international » (dont il faut malheureusement reconnaître qu 'il rencontre parfois encore quelques difficultés, par exemple à cause de l 'absence d 'un rapport de soutenance, pour être admis sans problèmes à l 'intérieur des systèmes d 'éducation nationaux).

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Pour résumer – et peut-être pour rassurer – nous souhaitons souligner le fait que, en dépit de tout ce qui a été évoqué ici, les mondes académiques en France, en Allemagne et au-delà, ont malgré tout tendance à s 'homogénéiser, en particulier grâce au processus de Bologne, et donc à faciliter l 'échange, la mobilité ainsi que l 'obtention de différents diplômes dans différents pays européens. Notre message final sera ainsi un encouragement : il y a des centaines de doctorants qui se sont engagés avant vous dans l 'aventure d 'un séjour de recherche outre-Rhin ou d 'une cotutelle de thèse avec l 'Allemagne. Lancez-vous donc avec confiance car tout ce que vous avez pu apprendre dans ce texte n 'est qu 'une première orientation qui ne saurait en rien remplacer l 'expérience vécue – celle d 'un enrichissement humain, d 'une gymnastique intellectuelle, et de ce surcroît de réflexivité qu 'apportent la diversité non seulement des objets étudiés, mais aussi celle des manières de les envisager. Si la démarche scientifique peut être définie comme une lutte constante contre ses propres évidences, peu d 'expériences y forment aussi radicalement que la circulation entre les évidences différentes de deux systèmes d 'organisation scientifique, de répartition disciplinaire ainsi que de règles formelles ou informelles de validation du savoir et de la compétence.

Auteurs

Falk Bretschneider
Maître de conférences à l
 'École des hautes études en sciences sociales Paris (EHESS)
Falk.Bretschneider@ehess.fr

Christophe Duhamelle
Directeur d
 'études à l 'École des hautes études en sciences sociales Paris (EHESS)
Christophe.Duhamelle@ehess.fr

1 Source : OECD Online Education Database, http://www.oecd.org/education/database (19/4/2011).

4 En revanche, pour des doctorants travaillant dans le domaine de l 'histoire du droit, l 'Institut Max-Planck d 'histoire européenne du droit à Francfort/M. propose une International Max Planck Research School for Comparative Legal History, http://www.mpg.de/150130/europ_rechtsgeschichte?section=all (19/4/2011).

5 DAAD, DAAD-geförderte Sommer-Akademien in Deutschland, http://www.daad.de/deutschland/studienangebote/sommerakademien/08294.de.html (19/4/2011).

6 DAAD, International Programmes in Germany 2011, http://www.daad.de/deutschland/studienangebote/international-programmes/07535.de.html (19/4/2011). Choisir dans le masque d 'entrée la base de données « Doctoral Programmes », puis « Languages and Cultural Studies » et « History ».

7 DFH-UFA, Collèges doctoraux franco-allemands (CDFA), http://www.dfh-ufa.org/fr/recherche/colleges-doctoraux-franco-allemands-cdfa (19/4/2011).

8 On se bornera à deux exemples : THESIS – Interdisziplinäres Netzwerk für Promovierende und Promovierte, https://ssl.thesis.de (19/4/2011) et GEW-Projektgruppe DoktorandInnen, http://www.gew.de/ProG_DoktorandInnen.html (19/4/2011).

9 Parmi ces guides on peut distinguer deux types : des guides généraux s 'adressant à des doctorants de toutes les disciplines et des guides plus spécialisés pour les jeunes chercheurs d 'une discipline ou d 'une sous-discipline particulière. Dans le premier groupe, on pourrait citer Steffen Stock, Patricia Schneider, Elisabeth Peper, Eva Molitor (éd.), Erfolgreich promovieren. Ein Ratgeber von Promovierenden für Promovierende, Berlin, Heidelberg, New York 2006 et Claudia Koepernik, Johannes Moes, Sandra Tiefel (éd.), GEW-Handbuch Promovieren mit Perspektive. Ein Ratgeber von und für DoktorandInnen, Bielefeld 2006 (GEW Materialien aus Hochschule und Forschung, 111) ; dans le deuxième Ansgar Nünning, Roy Sommer (éd.), Handbuch Promotion. Forschung –Förderung – Finanzierung, Stuttgart, Weimar 2007 (pour des doctorants en sciences humaines et sociales) et Daniel Hechler, Jens Hüttmann, Ulrich Mählert, Peer Pasternack (éd.), Promovieren zur deutsch-deutschen Zeitgeschichte, Berlin 2009 (pour des doctorants travaillant sur un thème d 'histoire contemporaine allemande).

11 H-Soz-u-Kult, Kommunikation und Fachinformation für die Geschichtswissenschaften, http://hsozkult.geschichte.hu-berlin.de (19/4/2011).

12 CIERA, programme d 'encadrement doctoral, http://www.ciera.fr/ciera/spip.php ?rubrique79 (19/4/2011).

13 Pour se renseigner sur le cadre juridique et de nombreux aspects techniques de la cotutelle ainsi que pour connaître des expériences que d 'autres doctorants ont déjà faites avec ce dispositif, nous renvoyons le lecteur à une enquête très complète réalisée en 2007 par l 'association GIRAF-IFFD (Groupe interdisciplinaire de recherche Allemagne France). Cf. http://www.giraf-iffd.ways.org/files/Synth%C3%A8se%20cotutelle%202007.pdf (19/4/2011).

14 DFH-UFA, cotutelle de thèse, http://www.dfh-ufa.org/fr/recherche/cotutelle-de-these (19/4/2011).

15 European University Institute, Doctoral Programme, http://www.eui.eu/ProgrammesAndFellowships/DoctoralProgramme/Index.aspx (19/4/2011).

Lizenzhinweis: Dieser Beitrag unterliegt der Creative-Commons-Lizenz Namensnennung-Keine kommerzielle Nutzung-Keine Bearbeitung (CC-BY-NC-ND), darf also unter diesen Bedingungen elektronisch benutzt, übermittelt, ausgedruckt und zum Download bereitgestellt werden. Den Text der Lizenz erreichen Sie hier:http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/de

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Zitation
 
: La thèse de doctorat en histoire et la cotutelle en Allemagne .
In: Falk Bretschneider, Christophe Duhamelle: La thèse de doctorat en histoire et la cotutelle en Allemagne.
URL: http://www.perspectivia.net/content/publikationen/scholar-guide/histoire-en-allemagne/bretschneider-duhamelle_these-de-doctorat/index_html
Veröffentlicht am: 26.05.2011
Zugriff vom: 23.07.2014
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