L. El Houssi, Relations dangereuses entre antifascistes italiens et néo-destouriens dans la Tunisie des années trente
Relations
dangereuses entre antifascistes italiens et néo-destouriens
dans la Tunisie des années trente
Avec la mise en place du Protectorat français en 1881, la Tunisie devient l'objet d'un contentieux entre la France et l'Italie.1 La présence d'Italiens en Tunisie est la source d'une crise permanente. La croissance de l'immigration italienne n'est pas négligeable bien que les données statiques doivent être considérées avec prudence. L'examen de la réalité numérique de la communauté italienne en Tunisie présente en effet de grandes difficultés. Les statistiques officielles italiennes et françaises sont loin de refléter l'importance de cette collectivité. De plus, il y a polémique sur les chiffres: d'un côté, on ne recense pas les Italiens considérés comme tels par les lois françaises; et, de l'autre, on persiste à compter les descendants au premier ou au deuxième degré des Italiens résidant en Tunisie, même si les lois sur la naturalisation automatique des étrangers en font des Français. Cette crise va empoisonner l'existence des immigrés.
Mais si la dispersion de données explique la difficulté de la recherche, il ne faut pas croire que l'émigration vers la Tunisie n'existe pas, et il conviendrait de tenir compte d'un flux migratoire non enregistré car la clandestinité est devenue la règle. Après la mise en place du Protectorat, nous assistons à une croissance réelle d'une population italienne surtout sicilienne. Il s'agit d'une population prolétaire qui regarde la Tunisie comme un pays où l'on peut avoir des occasions de travail qui n'existent pas en Italie. Nous avons là une émigration pauvre et désorganisée. Mais on trouve il existe aussi une immigration politique où se rencontrent surtout des anarchistes, mais aussi des radicaux, des socialistes et des républicains, pour la plupart en rupture avec les autorités politiques de la monarchie italienne. Ils se manifestent avec un programme politique de revendication et d'organisation de lutte contre un patronat. Parmi ces groupements d'opposition, on compte des traminots, des travailleurs de la terre, européens mais aussi "indigènes", selon la terminologie de l'époque coloniale. Si l'on suit l'historien Claude Liauzu, "les Italiens ont été le fer de lance du mouvement ouvrier, au moins dans ses débuts, en restant pour longtemps les seuls dépositaires du socialisme et de l'anarchie".2 Les débuts de l'activité de ce milieu, à travers la presse avec des périodiques tels que Il Minatore, La voce dell' operaio, La voce del muratore et bien d'autres encore, témoignent d'une solidarité prolétaire nouvelle entre Italiens et Tunisiens.3
Nous avons là une première rencontre qui a comme objectif l'émancipation conçue avant tout comme valable pour tous les peuples. C'est ainsi que le mot d'ordre du premier mouvement politique est "regrouper et défendre". Et le statut de la société d'entraide des mineurs approuvé en 1907 avance, dans son article premier, qu'en matière de "recrutement de ses membres", ne doit exister aucune "distinction d'âge et de nationalité". Bien entendu, la réalité est autre: il existe en fait des différences et des privilèges qui n'existent pas pour la plupart des travailleurs ‒ et je parle des autochtones comme des Italiens. Pourtant, grâce à la presse qui compte plusieurs milliers de lecteurs, ces Italiens manifestent leur intention d'affronter tous les problèmes qui sont ceux des ouvriers. Ils font la campagne pour la journée de 8 heures, le respect de certaines conditions de travail et la lutte contre l'analphabétisme. Et soulignons que, dans les textes publiés par ces journaux, les accents de solidarité envers les travailleurs autochtones et algériens sont constants.
Dans la période de l'entre deux guerres, on assiste aussi à une sorte de rencontre entre les Italiens et les autochtones. Voyons sous quelle forme.
Dans l'Italie de 1922, Mussolini devient Président du Conseil et se proclame Duce. En 1923, le secrétaire du Fascio pour l'Extérieur, Giuseppe Bastianini, se rend à Tunis en tant qu'émissaire du Duce et soutient l'idée que le citoyen italien à l'étranger n'est pas un émigré. Le régime a la volonté de préserver l'italianité et s'activera en Tunisie pour conquérir les institutions et les hommes à travers les moyens de pression du Consulat. Ainsi, la pénétration agressive du fascisme en Tunisie provoque un changement radical au sein de la communauté italienne. Là est l'origine de l'interprétation véhiculée par l'historiographie, qui est celle d'une communauté soumise au régime fasciste.
Dans mes recherches en ce domaine j'ai consulté des sources qui proviennent des Archives nationales de Tunisie et d'Italie, et les Archives des Affaires étrangères italiennes. Et j'ai pu constater que l'historiographie fait parfois preuve d'une vision plutôt limitée. L'ambiance de l'époque était en fait très différente de celle qui nous est dépeinte: elle témoigne qu'une opposition italienne au régime existait bel et bien.4
On peut affirmer sans aucun doute que la pénétration fasciste a été très agressive même en Tunisie. La fascisation massive des institutions italiennes telles que le Consulat et les écoles, et la naissance d'une association pro-régime ont contribué à la création d'une équivoque formulée par la proposition "fascisme = italianité". Certes, on ne peut rejeter la réalité de la pénétration fasciste en Tunisie: une partie des Italiens de Tunisie ont cru effectivement que Mussolini pouvait devenir le bienfaiteur de la communauté italienne, avec ses discours affirmant la volonté de faire une Tunisie italienne.
Il existait toutefois un milieu antifasciste formé par des Italiens qui se préoccupaient aussi de la défense de l'italianité. Il s'agit d'éléments très différents entre eux, ce qui s'explique avant tout par leur origine. On trouve d'un côté, de nombreux descendants qrāna, des Juifs livournais résidant en Tunisie de longue date. Ils constituent une élite libérale, intellectuelle, maçonne, très organisée et surtout très solide. Et nous avons, de l'autre côté, les militants de gauche, le syndicat et les communistes.
Parallèlement on assiste dans cette période en Tunisie, depuis 1934, à une organisation très solide des nationalistes dans le Parti Néo-destour qui va rencontrer un assez vaste consensus dans la société.5 Il s'adresse au peuple et, comme la gauche italienne, dénonce les injustices sociales.
Néo-destouriens et antifascistes semblent marcher ensemble. S'agit-il d'une alliance réelle? On peut dire oui et non. Le gros de la présence italienne en Tunisie étant constitué par les bras-nus arrivés de Sicile, les mineurs sardes et les prolétaires venus des différentes régions d'Italie, très proches en ce temps-là de la condition des Tunisiens, nous avons là un facteur qui va permettre un rapprochement et une collaboration entre le Néo-Destour et l'antifascisme. Mais ces deux mouvements sont de nature différente. Les antifascistes ont une formation idéologique: les ennemis sont Mussolini et le fascisme. Le Néo-Destour est une formation nationale tunisienne dont l'ennemi est le colonialisme. Si leurs buts différents pèsent sur la collaboration entre antifascistes et néo-destouriens et la condamnent à terme, on peut en revanche constater que les occasions de rencontre ont été nombreuses: l'agression fasciste à l'Éthiopie, la politique raciale de Mussolini et la revendication coloniale du fascisme, par exemple. L'Italiano di Tunisi, le nouvel organe de la LIDH (Ligue Internationale de Droits de l'Homme ‒ section de Tunisie) confirme cette idée en publiant un article le 1er janvier 1939 où on va soutenir l'importance de construire une Union des forces démocratiques "avant qu'il soit trop tard, avant que le fascisme italien ne fasse bloc avec le fascisme allemand". Et, en tout cas, l'action politique de cet hebdomadaire se situe dans le dialogue avec le Néo-Destour.
Une certaine historiographie qui s'en tient à l'idée d'une méfiance, chez les antifascistes, envers tout accord avec les néo-destouriens considérés comme des "amis du fascisme", ne tient pas compte des éléments révélés par les archives internationales et des témoignages récents. Il suffit de rappeler par exemple la prise de position de Habib Bourguiba, le leader du Néo-Destour, qui expose, lors du Rassemblement Populaire le 1er mars 1937, la question italienne en affirmant que "c'est aujourd'hui un autre danger qui est à nos portes. La propagande des fascistes s'intensifie de plus en plus: elle devient de plus en plus pressante".6 Et il poursuit son intervention en disant: "Nous résistons au fascisme en tant que l'idéologie parce que notre idéal est démocratique".7 Une telle attitude est confirmée par les mémoires d'antifascistes italiens qui ont une résonance considérable. C'est ainsi que Nadia Gallico Spano dans Mabrúk ou Ferruccio Bensasson dans son livre des mémoires, Utopie Perdute, contribuent à clarifier la position des nationalistes face aux antifascistes. Ces deux auteurs évoquent l'assassinat de Giuseppe Miceli le 17 septembre 1937, qui constitue un épisode marquant dans l'histoire de cette question. Giuseppe Miceli était un jeune ouvrier communiste et militant syndicaliste de vingt-deux ans, tué par un commando venu d'Italie avec les navires de guerre Amerigo Vespucci et Cristoforo Colombo. L'indignation générale provoque une réaction rapide de tout le monde. Voici ce que rapporte Ferrucio Bensasson: "Ora tutta Tunisi, indignata e in preda a una collera irruenta si era riversata per le strade; tutti avevano il suo nome sulle labbra; ovunque si dava la caccia al cadetto, divenuto sinonimo di assassino [...] alla festa dell'"Avenir Social" [qualche tempo dopo] erano le 12 quando gli altoparlanti invitarono ad osservare un minuto di raccoglimento in memoria di Giuseppe Miceli: decine di migliaia di uomini scattarono in piedi [...]".8 De son côté, Nadia Gallico Spano nous raconte que "l'imponenza della partecipazione popolare al suo funerale fu l'espressione dell'indignata protesta contro quella inaudita provocazione".9
Il faut ajouter que, vers le milieu des années trente, existe un climat sociopolitique favorable à une entente entre les deux mouvements, produit par l'accord Mussolini-Laval suivi de l'invasion italienne de l'Éthiopie, la formation du Front international de la lutte antifasciste et la victoire du Front populaire en France. Et l'on peut alors constater, dans le noyau du nationalisme tunisien, une ouverture aux forces antifascistes.
De son côté, la position de la LIDU italienne (Ligue internationale droit de l'homme), qui défend une ouverture envers le Néo-Destour, se trouve isolée. Et si la LIDH française souligne des réserves profondes à propos de la question coloniale dans le cas tunisien, sa section française de Tunis n'accepte pas les positions du Congrès de Dijon (17-19 juillet 1936) où l'on discute du Projet de complément à la Déclaration des Droits de l'Homme et prononce une condamnation ouverte de la colonisation. La position de la LIDH française de Tunis est, comme l'on peut s'en rendre compte, moins libérale de la Ligue française de Paris. Et la condamnation envers le Néo-Destour pour les événements du 9 avril 193810 va entraîner une fermeture grave.
Dans une telle situation, les limites d'une collaboration réelle entre antifascistes et néo-destouriens se feront toujours plus évidents. Les tensions croissantes au niveau international au lendemain du pacte germano-soviétique de non agression en 1939 occasionnent un déséquilibre aussi dans la LIDH italienne. Et en effet le soutien des communistes au pacte conduit à leur expulsion de la LIDH et de l'UPI (Unione Popolare italiana).
En conclusion, la confrontation des sources tunisiennes, italiens et françaises permet d'affirmer qu'une rencontre entre néo-destouriens et antifascistes a été réelle.
Il faut souligner que pendant les années trente le Néo-Destour s'applique à plus reprises à distinguer le peuple italien du fascisme en accueillant les témoignages d'italiens antifascistes témoignant du fait qu' "être italien n'est pas être fasciste". Il est vrai que la propagande fasciste veut présenter une communauté italienne en Tunisie entièrement fidèle au régime de Rome, et que l'idée d'un consensus est orchestrée par une propagande impitoyable. Mais les antifascistes ont réellement recherché, dans leur lutte au fascisme, des alliances avec les formations politiques tunisiennes, y compris les néo-destouriens.
Il s'agit cependant d'une rencontre fugace. Sa durée est réduite surtout à cause de la formation idéologique différente des deux mouvements, comme le souligne par l'historien Romain H. Rainero: "le Néo-Destour est une formation nationale tunisienne […] et les antifascistes ont une formation idéologique qui n'a pas son origine dans le lieu où ils mènent leurs batailles".11 La divergence réelle va s'accentuer à partir de la fin des années trente après toute une série d'événements comme les tensions dans la LIDU et l'éclatement de la guerre, qui va saper encore les bases d'un rapprochement trop fragile pour cheminer alors ensemble.
Author:
Leila El Houssi est chercheur
attachée au "Dipartimento di studi sullo Stato" de
l'Université de Florence, Italie. Elle est titulaire d'un
doctorat d'Histoire des relations internationales des pays
extra-européens à l'Université de Pise. Elle est
spécialisée dans les Études méditerranéennes
et les migrations italiennes en Afrique du Nord. Elle est
actuellement coordinatrice du Master d'Études méditerranéennes
de la Faculté de Sciences politiques de l'Université de
Florence.
elhoussileila@hotmail.com
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1 Voir Romain H. Rainero: La rivendicazione fascista sulla Tunisia, Milan 1985; Jean Ganiage: Les origines du protectorat français en Tunisie (1861-1881), Tunis 1968.
2 Claude Liauzu: "La presse ouvrière européenne en Tunisie (1881-1939)", Annuaire de l'Afrique du Nord – 1970, Paris: 1971.
3 Voir Michaele Brondino: La presse italienne en Tunisie, Clamecy 2005.
4 Leila El Houssi: Gli antifascisti italiani in Tunisia tra le due guerre, in: Altreitalie 36-37, 189-204.
5 Le Néo-Destour est fondé par Habib Bourguiba en 1934 après la scission avec le vieux Destour.
6 Voir Documents: Le Néo-Destour et le Front populaire en France ‒ Le dialogue 1936-1938, cdn, Tunis, 244.
7 Voir Documents: Le Néo-Destour et le Front populaire en France (voir n. 6), 250.
8 Ferruccio Bensasson: Utopie perdute, Roma / Aracne 2008, 135-137; la citation, traduite en français, se lit comme suit: "Maintenant tout Tunis, indigné et pris d'une colère impétueuse, était descendu dans la rue; tous prononçaient son nom; n'importe où, on donnait la chasse au cadet, car il était devenu le symbole même de l'assassin […] à la fête de l' "Avenir Social" [peu de temps après], il était 12h00 quand les hautparleurs invitèrent à se recueillir une minute en silence à la mémoire de Giuseppe Miceli: des dizaines de milliers d'hommes bondirent sur leurs pieds […]".
9 Nadia Gallico Spano: Mabrúk, Cagliari 2005, 116.
10 Le gouvernement decida des mesures drastiques après la manifestation lancé par le Néo-Destour le 8 avril 1936?. Il fit proceder à l'arrestation des chefs nationalistes du Néo-Destour.
11 Voir Romain H. Rainero: Les italiens dans la Tunisie contemporaine, Clamecy 2002, 129.
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- Zitation
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In: Rethinking Totalitarianism and its Arab Readings. Proceedings of the Conference "European Totalitarianism in the Mirrors of Contemporary Arab Thought", Beirut, October 6-8, 2010, Hg. Manfred Sing (Orient Institute Studies, 1) URL: http://www.perspectivia.net/content/publikationen/orient-institut-studies/1-2012/el-houssi_relations Veröffentlicht am: May 20, 2013 Zugriff vom: May 20, 2013

