Andreas Hillgruber (1925-1989), von Jacques Bariéty
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Autor / Rezensent Bariéty, Jacques
Titel Untertitel Institut BSB digitale Bibliothek http://francia.digitale-sammlungen.de/Blatt_bsb00016351,00344.html Seiten 332-334 BSB Band-ID bsb00016351 BSB Seiten Anfang 00344 BSB Seiten Ende 00346 Lizenz DDC-BSB Geo-SW DDC-BSB Sach-SW DDC-BSB Zeit-SW Zeit-SW Geo-SW (GKD) Sachschlagwort (SWD) Personenschlagwort (PND) Fachgebiet OCR-Text Nekrolog Andreas Hillgruber (1925-1989) Il y a deux ans disparaissait Andreas Hillgruber. Il était né dans une petite ville de Prusse Orientale d'une famille de fortes convictions luthériennes qui le marquèrent et qu'il fit siennes. Son père, professeur puis directeur de lycée, entra en conflit avec les nazis qui le chassèrent de son poste. Dès son enfance, Andreas Hillgruber sut le prix de la liberté de l'esprit. Bachelier en 1943 dans ce qui était encore Koenigsberg, il fut aussitôt mobilisé; fait prisonnier à l'Ouest, il resta trois années en captivité, ce dont il ne parlait jamais. En 1948 il entreprit à Göttingen des études d'histoire, d'allemand et de pédagogie; il pensait d'abord reprendre la carrière de son père et, en effet, il servit durant une dizaine d'années dans l'enseignement secondaire comme professeur et même directeur de lycée: toute sa vie il conserva cette vocation de pédagogue. La vocation de chercheur était là, elle aussi, dès le départ, encouragée par Percy Ernst Schramm; sous sa direction il soutint en 1953 sa »dissertation« de doctorat sur König Carol und Marschall Antonescu, die deutsch-rumänischen Beziehungen 1938-1944; ce travail révélait ses futurs centres d'intérêt: la Seconde Guerre mondiale, l'Europe moyenne prise entre l'Allemagne nazie et l'Union Soviétique stalinienne (sans que jamais Hillgruber expliquât l'une par l'autre), les relations entre politiques et militaires, le processus des décisions, le rôle des personnalités; il révélait aussi ses qualités eminentes d'historien: la méthode, faite d'une enquête ample, minutieuse et précise à partir des archives, mais aussi d'une puissance d'imagination et de conceptualisation, qui aboutit à des thèses dont il prend la responsabilité. En 1964 - il avait trente-neuf ans - Andreas Hillgruber décida de soutenir une »Habilita¬ tion«. Entre temps la restitution à la République Fédérale des archives que les Alliés avaient séquestrées en 1945 permettait d'étudier la période nazie sur archives. S'étant préparé par plusieurs publications sur les décisions politico-militaires allemandes durant la Seconde Guerre mondiale, Andreas Hillgruber soutint, le 16 septembre 1965, devant l'Université de Marbourg, sa grande thèse d'Habilitation, Hitlers Strategie, Politik und Kriegführung, 1940-1941. L'enquête était immense et les conclusions étaient très originales et très personnel¬ les. Le cceur du travail est le processus de la décision de Hitler d'envahir l'Union Soviétique. L'acuité de l'analyse, qui permit à l'auteur de reconstituer, point par point, la pensée de Hitler depuis juin 1940, où la mise hors combat de la France donnait au Führer les mains libres à l'Est, jusqu'à l'agression du 21 juin 1941, servit à Hillgruber de clé pour une interprétation de toute la personnalité de Hitler, de son programme, du nazisme, et finalement de l'histoire récente de l'Allemagne. La thèse, dont l'auteur prend le risque, est que la personnalité de Hitler fut déterminante, que son programme de domination du monde par la race germanique fut fondamental et déjà fixé dans les années 20 (donc antérieurement à la crise et à ses conséquences économiques et sociales), que l'antisémitisme fut dès le départ essentiel chez Hitler, allant jusqu'à la volonté d'extermination, et que la responsabilité personnelle de Hitler ne devait pas masquer des responsabilités beaucoup plus larges dans l'Etat et le peuple allemands. La thèse de Hillgruber est que Hitler déclencha le 21 juin 1941 »sa« guerre, dont le projet »social-darwiniste« de domination mondiale par étapes et sélection des espèces devait commencer par l'extermination des Juifs et le refoulement et l'asservissement des Slaves, Andreas Hillgruber: (1925-1989) 333 guerre d'un nouveau type, dépassant de très loin les ambitions des impérialismes traditionnels, et impliquant nécessairement le recours à des méthodes allant bien au-delà de la notion de »crimes de guerre«. Par ce livre majeur, Andreas Hillgruber, tout en suscitant des débats, notamment quant au rôle personnel de Hitler dans cette tragédie colossale, s'imposa comme un maître; il fut élu professeur à l'Université de Fribourg en 1968, et en 1972 à celle de Cologne, où il devait enseigner jusqu'à sa mort. Durant ces deux décennies son activité fut prodigieuse, tant comme chercheur que comme professeur; il aura publié ou coopéré à la publication de trente-cinq livres, de cent cinquante articles et rendu compte de deux mille ouvrages; plus de cinquante jeunes chercheurs lui firent la confiance de lui demander de diriger leurs doctorats. La pensée historique d'Andréas Hillgruber s'élargit, dans le temps et la problématique, avec la publication, en 1967, de Deutschlands Rolle in der Vorgeschichte der beiden Weltkriege. L'Allemagne était alors plongée dans les controverses suscitées par le livre de l'historien hambourgeois Fritz Fischer qui, contrairement aux thèses allemandes traditionnelles, avait mis en valeur les responsabilités de l'impérialisme allemand, notamment économique, dans les origines de la guerre de 1914 et la poursuite de celle-ci par l'Allemagne. La controverse dépassa très vite la question des origines de la guerre de 1914 et embrasa l'historiographie allemande, voire la conscience nationale. Dans ce débat, l'originalité d'Andréas Hillgruber fut de proposer une nouvelle périodisation de l'histoire allemande contemporaine, en soulignant l'importance que prit pour l'Allemagne le tournant de 1916-1917, avec la démission de fait du pouvoir politique devant le tandem Hindenburg-Ludendorff, et l'invention de la guerre totale. Sans sousestimer les erreurs de démesure de Bismarck après ses succès initiaux (voir son Bismarcks Außenpolitik, 1972) ni les responsabilités de la direction politique du Reich dans la crise de juillet 1914, Andreas Hillgruber s'attacha de plus en plus à voir dans le tournant allemand de la guerre, en 1916-1917, le début du totalitarisme allemand, et même l'institutionnalisation de l'antisémitisme avec l'instruction donnée en décembre 1916 par le Ministère de la Guerre de Berlin de faire relever les états de service militaires de tous les Israélites allemands, mobilisés, démobilisés ou dispensés de service. La réalisation, provisoire, des buts de guerre allemands à l'Est, en 1917-1918, préfigure les ambitions de 1941 et la »révolution« manquée de novembre 1918 - vide momentané du pouvoir bien plus que révolution - ne doit pas faire oublier qu'en juillet 1918 la »Vaterlandspartei« avait plus d'adhérents que la Social-Démocratie en juillet 1914. Hillgruber voyait là l'origine de ce qui allait devenir le nazisme. Le débat, très allemand, sur la continuité ou la discontinuité de l'impérialisme allemand allait devenir un débat de méthodologie historique et finalement un enjeu politique. Y-a-t-il un primat du »politique«, et notamment de la politique extérieure, ou bien le primat est-il »social«? Débat beaucoup plus difficile et plus dur en Allemagne qu'en France: on sait combien la grande historiographie politique allemande du XIXe siècle fut liée au mouvement national et au processus d'unification, qui fut ce qu'il fut; on sait que, de 1949 à 1989, il y eut deux Etats allemands, que dans l'un la grille de lecture marxiste de l'histoire fut obligatoire, ce qui ne pouvait laisser indifférents les historiens de la RFA, soit qu'ils s'opposassent au marxisme, soit qu'ils cherchassent à le »dépasser«. Cette problématique historiographique allemande mena à des débats et des combats beaucoup plus durs et fondamentaux que ceux que connut l'historiographie française, par exemple du fait des thèses de ce que l'on appelle »L'Ecole des Annales«. Dans ce débat, Hillgruber se prononça pour une »histoire politique rénovée« et il défendit toujours la spécificité et la légitimité d'une histoire des relations internationales. Quant à l'impérialisme allemand il en vit les origines, dès avant les conséquences de la révolution industrielle (qui fut assez tardive en Allemagne), dans une »idée« qu'il faut aller chercher dans les profondeurs du XIXe siècle allemand et dans les difficultés de la naissance de la »nation arrivée en retard« (Die verspätete Nation). Il releva des tendances impérialistes et pangerman- istes chez les libéraux de l'Eglise Saint-Paul de 1848. Adversaire d'une »histoire totale«, 334 Nekrolog Andreas Hillgruber craignait que, sous prétexte de tout embrasser dans son enquête - ce qui en vérité est impossible -, elle menât à une interprétation totalitaire de l'histoire à partir d'un préjugé idéologique de départ. Tout passionné qu'il fût d'histoire, il avait la modestie intellectuelle de penser que l'historien, qui n'est qu'homme, ne peut établir la vérité absolue, mais seulement la »vérité historique", soumise à la critique des autres et du temps, donc à des possibilités de révision. La connaissance exceptionnelle qu'il avait acquise de l'histoire diplomatique récente de l'Allemagne le fit choisir en 1970 pour coopérer à la formation des jeunes diplomates de la République Fédérale, fonctions qu'il conserva jusqu'en 1988. Sa conviction du bien-fondé des choix initiaux d'Adenauer d'intégration de la République Fédérale à l'Ouest y furent sans doute pour quelque chose, encore qu'il ne se prévalut jamais de ses titres et fonctions universitaires au service d'un parti politique; sans doute aussi ses convictions personnelles et ses succès professionnels ne furent-ils pas étrangers aux attaques, de plus en plus politisées, qui furent lancées contre lui. On ne peut pas ne pas parler de l'»Historikerstreit«. L'attaque lancée par un philosophe francfortois dans Die Zeit du 11 juillet 1986, dénonçant une »opération révisionniste« (il est vrai que le mot ne recouvre pas les mêmes choses en allemand et en français) amalgamait deux études présentées par Hillgruber l'année précédente, et qui jusqu'alors n'avaient suscité aucune émotion, à un conglomérat hétérogène de publications. L'un des exposés de Hillgruber concernait la décision allemande de défendre à tout prix, dans l'hiver 1944-1945, la Prusse Orientale (pays où il était né et dont il avait fait son deuil); l'autre était intitulé Le Lieu historique d'extermination des Juifs, pages que je tiens d'une rigueur historique et d'une honnêteté intellectuelle totales. Il est regrettable que ces textes n'aient pas été publiés avec les articles de journaux de la polémique; chacun doit donc se reporter aux originaux pour se faire son jugement. N'étant pas allemand, je tiens à garder une très grande réserve dans cette querelle entre Allemands; j'ose toutefois écrire que je pense que la conjoncture électorale allemande de 1986-1987 y fut pour beaucoup; d'autre part je constate qu'aucun de ceux qui, dans cette affaire, prirent position par écrit contre Hillgruber n'était historien, et que tous les historiens allemands qui prirent la plume dans cette querelle, et d'abord ceux qui ne partageaient ni ses convictions personnelles ni ses interprétations historiques, tinrent à devoir de relever les malfaçons scientifiques à la base des accusations portées contre l'historien de Cologne. Depuis, il s'est tant passé dans les affaires allemandes que tout cela apparaît déjà bien vieux. Andreas Hillgruber, qui se savait atteint du mal impitoyable qui allait l'emporter, en a certainement beaucoup souffert, sans le dire. L'attaque lui parut si injuste et absurde qu'il mit du temps à y répondre. La dernière fois que je le vis, et comme j'essayais, malhabilement, de lui parler de tout cela, il me regarda longuement; la maladie avait déjà retiré de son visage cette impression de force qui m'avait toujours frappée, mais le regard n'en était devenu que plus brillant; il ne me dit pas un mot et m'adressa un inexprimable sourire auquel je pense en ce moment; je crus comprendre que tout cela n'était déjà plus pour lui l'essentiel et qu'il savait qu'une échéance beaucoup plus importante l'attendait. Andreas Hillgruber n'est plus. Son oeuvre est là. Elle est pour les historiens, qu'ils s'en inspirent ou qu'ils la critiquent, une richesse exceptionnelle qu'il nous a laissée pour le travail à venir. Jacques Bariéty, Paris Abstract

