Y. Krumenacker, Entre calvinistes et catholiques (Willem Frijhoff)
Yves Krumenacker (dir.),
avec la collaboration d’Olivier Christin, Entre calvinistes
et catholiques. Les relations religieuses entre la France et les
Pays-Bas du Nord (XVIe–XVIIIe
siècle), Rennes (Presses universitaires de Rennes) 2010, 423 p.
(Histoire), ISBN 978-2-7535-1194-1. EUR
22,00.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Willem
Frijhoff, Rotterdam
Ce recueil d’actes d’un colloque tenu à Lyon en septembre 2007 s’inscrit dans un courant rapidement croissant d’initiatives visant à une approche comparative qui dépasse les traditionnelles visions nationales, sinon nationalistes, des pays européens. Pour ce qui est des recherches religieuses ce courant est encore bien mince, si l’on fait abstraction des études couvrant un espace international indifférencié; dans ce domaine, ce volume fait figure de précurseur. Il offre une belle série d’études de cas sur les rapports entre des fidèles français et néerlandais de différentes obédiences qui, dans l’ensemble, montrent à l’évidence qu’il y a là un champ de recherches négligé mais prometteur. Le titre du volume pourrait faire croire qu’il oppose les calvinistes néerlandais aux catholiques français, mais dès l’introduction cette fausse opposition est balayée, même s’il faut reconnaître que les images respectives des deux pays et leurs politiques extérieures pourraient la justifier, par opposition aux réalités intérieures bien plus complexes. L’axe privilégié (mais pas unique) de ce recueil est l’étude de l’influence néerlandaise sur la France et les régions ou colonies qu’elle contrôlait, donc l’espace politique français. Cela explique sans doute que, selon toute apparence, deux seulement des 22 auteurs sont néerlandais, dont une travaillant en Suisse. La grande majorité des auteurs est liée à une université ou centre de recherche francophone.
Cela nous vaut quelques approches neuves et points de vue inhabituels, tels que la présence hollandaise dans les Indes orientales vue par les missionnaires catholiques français (Jean-Pierre Duteil), l’influence du graveur amstellodamois Bernard Picart sur les gravures jansénistes en France (Christine Gouzi), ou un bel exposé aussi détaillée que synthétique sur les églises de la Barrière et leur rôle de le soutien au protestantisme français – sujet négligé par toutes les historiographies nationales – par le maître d’œuvre de ce recueil (Yves Krumenacker). Il ne m’est pas clair dans quelle mesure ce colloque et ses produits ont été visités et discutés par les spécialistes néerlandais eux-mêmes. Certains articles souffrent d’un manque de connaissance de la bibliographie et des sources néerlandaises, et les notes infrapaginales font craindre que tous les auteurs ne maîtrisent pas le néerlandais. L’inverse est d’ailleurs tout aussi vrai depuis quelques décennies, ce qui explique sans doute assez l’absence d’auteurs provenant des Pays-Bas. L’aura de la France comme pays phare et pays ami a beaucoup terni parmi eux et la connaissance de la langue française a très rapidement fondu. Mais il n’y a pas lieu de s’en formaliser. Dans l’ensemble, les contributions à ce volume se tiennent et montrent non seulement le maintien du niveau de la recherche française mais tout autant l’intérêt renouvelé pour les relations internationales.
La vingtaine d’articles est répartie sur cinq chapitres: »Le temps des Réformes«, »Politique et religion«, »La résistance janséniste«, »Les Protestants français et les Provinces-Unies« et »Le soutien des Provinces-Unies aux minorités religieuses« (exception faite des catholiques néerlandais eux-mêmes, bien entendu). Relevons dans la première partie l’approche comparée ou internationale des quatre auteurs: les relations entre les calvinistes français et néerlandais (Monique Weis), Louis de Nassau et le parti huguenot (Hugues Daussy), les pacifications religieuses dans les deux pays (Thomas Nicklas) et l’influence de la constitution de Jean à Lasco (Judith Becker). Le chapitre sur »Politique et religion au XVIIe–XVIIIe siècles« est un peu plus hétéroclite: à part un exposé sur l’ambassade d’Aubery du Maurier à La Haye (Claire Martin), j’y relève surtout deux articles sur les colonies (Gérard Lafleur, Jean-Pierre Duteil) et une petite guerre de médailles entre Louis XIV et la Hollande du genre que ce roi hyper-susceptible adorait (Fabrice Charton). Le chapitre sur les jansénistes ouvre par un bel article des deux auteurs néerlandophones (Angela Berlis et Dick Schoon) qui, s’appuyant sur la bibliographie des deux pays, fait le point de l’interaction entre les Provinces-Unies et la France en matière de jansénisme, mais avec un léger biais en faveur de l’Église vieille catholique séparée de Rome au XVIIIe siècle dont un des auteurs est actuellement évêque. Cette contribution est utilement complétée par un article sur la circulation des imprimés jansénistes entre les deux pays, qui promet des suites (Juliette Guilbaud). Dans le chapitre sur les protestants français et les Provinces-Unies nous sommes sur un terrain défriché: l’érudit Samuel Bochart (Luc Daireaux), le théologien polémiste Pierre Jurieu (Pierre Bonnet) et la principauté d’Orange (Françoise Moreil) ont déjà fait l’objet de travaux dans le passé, mais je relève un article neuf d’Amanda Eurich sur le problème de la tolérance dans les écrits de Pineton de Chambrun suscité par les occupations françaises d’Orange. La cinquième et dernière partie comprend, outre l’analyse des églises de la Barrière déjà citée, une belle contribution très neuve sur les rapports d’Amsterdam avec les groupements juifs en France au XVIIe siècle (Natalia Muchnik – mais c’est Pierre Bayle, non Érasme qui a appelé les Provinces-Unies la »grande arche des fugitifs«!), deux articles sur le soutien des Néerlandais aux protestants français (Hubert Bost sur Rotterdam au XVIIe siècle, Pauline Duley-Haour sur le XVIIIe), et un sur le rôle de la chapelle de l’ambassade de Hollande à Paris (Gwenaëlle Lieppe). Une réflexion plus générale par Olivier Christin sur la problématique des rapports entre les pays dans ce domaine clôt ce volume, qui est enrichi d’excellents index de personnes et de lieux.
Qu’il me soit permis de relever simplement une des lacunes dans ce recueil sur les rapports binationaux, à savoir l’absence des voyageurs néerlandais ordinaires qui parcouraient la France et nous ont livré leurs mémoires et impressions. Que l’on pense aux négociants, dont on sait qu’ils constituaient des communautés populeuses à Paris, Rouen, La Rochelle, Nantes et Bordeaux, tout en y jouant le rôle de passeur ou de contact en matière religieuse, protestant aussi bien que catholique (car n’oublions pas que bien des Néerlandais sont restés catholiques et qu’ils se sentaient souvent à l’aise en France). Mais aussi les jeunes – absence d’autant plus regrettable que l’on voyageait surtout pendant les années de jeunesse: apprentis artisans, commis de commerce ou jeunes négociants sous contrat d’apprentissage, étudiants en tout genre aux académies et universités, y compris les jeunes nobles au cours de leur phase de formation militaire. Un nombre assez appréciable a laissé des sources, exploitées par des chercheurs néerlandais ou flamands (comme la belle thèse récente de Gerrit Verhoeven). Dans ce recueil, seule la contribution de Luc Daireaux sur le pasteur Bochart y fait justice. La raison de cette absence est probablement d’ordre linguistique, la production néerlandaise étant restée largement inconnue hors des frontières. Ainsi, Monique Weis souhaite dans son texte que soient étudiés les liens entre les réformés des Pays-Bas et les huguenots par le biais de la migration étudiante, »dans une des universités françaises à prédominance protestante, à Orléans notamment« (p. 28). Mais l’université d’Orléans n’était pas protestante pour un sou, même s’il y a eu au XVIe siècle dans cette ville une école théologique protestante toute éphémère, et la Nation germanique, à laquelle Monique Weis fait sans doute référence car elle cite les travaux de son meilleur spécialiste, Hilde de Ridder-Symoens, se situait en marge de l’université, ayant un statut particulier et étant reconnu comme un espace confessionnellement neutre en dépit des luttes fréquentes entre catholiques et protestants en son sein. Surtout, il existe déjà toute une littérature (en néerlandais mais aussi en français, allemand et anglais!) sur la pérégrination académique, le voyage éducatif et le grand tour des Néerlandais (et autres Européens) en France aux XVIe–XVIIe siècles, y compris les contacts avec les protestants – ces derniers assez rares, d’ailleurs, en dehors de l’étape obligé de Saumur sur la route de la Loire ou du temple de Charenton, car après tout ces jeunes gens, s’ils étaient protestants, avaient tout ce qu’il leur fallait chez eux et ils ne venaient pas pour les protestants minoritaires mais pour la culture de l’élite au pouvoir et pour les curiosités du royaume catholique. On pourrait avancer des remarques similaires sur d’autres champs bilatéraux de la recherche religieuse, absents de ce recueil mais pas forcément négligés par les chercheurs, tels les catholiques réfugiés en France, parfois adeptes de la Ligue, enseignants aux universités et collèges, ou, plus tard, membres de congrégations religieuses, ou encore les contacts missionnaires entre la Nouvelle France (Québec) et la Nouvelle Néerlande (New York). Terminons donc par cet appel à déblayer nos fonds bibliographiques respectifs…
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: Rezension von: Yves Krumenacker (dir.), avec la collaboration d’Olivier Christin, Entre calvinistes et catholiques. Les relations religieuses entre la France et les Pays-Bas du Nord (XVIe–XVIIIe siècle), Rennes (Presses universitaires de Rennes) 2010, 423 p. (Histoire), ISBN 978-2-7535-1194-1. EUR 22,00. In: Francia-Recensio 2011/4 | Frühe Neuzeit - Revolution - Empire (1500-1815) URL: http://www.perspectivia.net/content/publikationen/francia/francia-recensio/2011-4/FN/krumenacker_frijhoff Veröffentlicht am: May 19, 2013 Zugriff vom: May 19, 2013

