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S. Karant-Nunn, The Reformation of Feeling (Damien Tricoire)

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Susan C. Karant-Nunn, The Reformation of Feeling. Shaping the Religious Emotions in Early Modern Germany

Francia-Recensio 2011/4 Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815)

Susan C. Karant-Nunn, The Reformation of Feeling. Shaping the Religious Emotions in Early Modern Germany, Oxford (Oxford University Press) 2010, 342 p., ISBN 978-0-19-539973-8, USD 45,00.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Damien Tricoire, Halle

La Réforme ne fut pas simplement une entreprise théologique; elle propagea un vécu différent de la foi. Susan Karant-Nunn, historienne confirmée du luthéranisme, s’attaque à un sujet passionnant: comment, dans l’Allemagne moderne, les prédicateurs des différentes confessions cherchèrent-ils à modeler les sentiments religieux de leurs ouailles? Pour répondre à cette question, Susan C. Karant-Nunn analyse des prêches sur la Passion du Christ prononcés par des catholiques, des luthériens et des calvinistes du XVe au XVIIe siècle.

Les trois premiers chapitres suivent les lignes confessionnelles. L’auteur montre bien que les prêcheurs catholiques de l’époque moderne, dans la continuité de leurs homologues médiévaux, incitaient leurs auditeurs à ressentir les tourments du Christ afin de les pousser à faire amende de leurs péchés. Leur discours était d’une émotivité débordante et s’attardait généralement sur chaque détail, biblique ou apocryphe, des souffrances expiatoires du Fils de Dieu. Luther, loin de chercher à éliminer tout sentiment religieux, désirait surtout éveiller chez les fidèles de la gratitude envers le Seigneur, qui a sacrifié son unique Fils pour la rémission de nos péchés. Le prêche sur la Passion devient un acte de consolation du pécheur, les souffrances physiques du Christ y ont une place bien moins importante. À partir de la fin du siècle, cependant, de nombreux prédicateurs luthériens mènent un combat plus marqué contre le péché et appellent énergiquement les fidèles à se repentir. Calvin, dans son langage »immodéré et souvent violent« (p. 129), se sert de la Passion afin de montrer à ses ouailles leur corruption et leur indignité. Il est, selon lui, nécessaire de s’engager dans la voie des remords et de la vraie repentance, l’amour et l’action de grâce n’étant possibles que pour l’élu. Toutefois, parmi les successeurs allemands de Calvin, certains insistent sur le réconfort apporté par la Passion.

Suivent des chapitres thématiques qui ne sont malheureusement pas exempts de répétitions. Sont examinés les discours sur les juifs, sur la Vierge Marie, les stratégies de consolation des mourants et la réception des sermons et prêches. Si tous les prédicateurs condamnent les juifs en des termes similaires, cette invective tient une place et une fonction légèrement différentes selon les confessions. S’attardant moins sur les souffrances physiques du Christ, les protestants ont peu l’occasion d’insister sur les méfaits des juifs. Dans le calvinisme, le thème des juifs sert par ailleurs surtout de tremplin pour mettre l’accent sur la corruption de la nature humaine. Les résultats de l’analyse de Susan C. Karant-Nunn sur la Vierge Marie étonneront peu, quant à eux, le connaisseur de l’histoire religieuse. Dans une seconde partie du chapitre, s’appuyant sur Lyndal Roper, l’auteur essaye de détecter les signes d’une crise des relations entre les sexes dans l’Allemagne du XVIe siècle. Son analyse paraît à ce stade peu convaincante: en effet, on se demande pourquoi l’idéalisation catholique de la Vierge Marie Mère de Dieu serait le signe d’un malaise face au genre féminin. En montrant ensuite que les sermons catholiques présupposent un Ciel plus égalitaire et un vécu de la foi plus féminin, l’auteur semble par ailleurs perdre quelque peu le fil rouge de son argumentation. Le dernier chapitre, qui traite du problème de la réception des sermons, laisse le lecteur sur sa faim: Susan C. Karant-Nunn affirme d’emblée qu’il est impossible de répondre à la question puis se penche sur trois laïcs luthériens nous ayant légué des écrits sur la Passion. Bien que ces exemples soient dignes d’intérêt, on perd quelque peu le fil de la démonstration d’autant plus qu’ils semblent avoir été sélectionnés arbitrairement.

Malgré de nombreux détails passionnants, cette monographie n’est donc pas sans faiblesses. Outre quelques erreurs qui sont parfois loin d’être anodines (ainsi, selon l’auteur, Ferdinand II aurait expulsé les prédicateurs protestants d’Autriche sur la base de l’édit de Restitution), c’est la conception générale de l’œuvre qui laisse circonspect. En effet, l’auteur ne paraît s’intéresser qu’aux différences confessionnelles, au détriment de tout questionnement sur les rapports entre les mouvements religieux rivaux et sur les divergences intra-confessionnelles. Elle semble considérer d’office que les écarts constatés entre les prédicateurs d’une même confession sont le fruit de leurs préférences personnelles. Son emploi des termes est par moments inadéquat (par exemple, elle utilise »antisémitisme« au lieu »d’antijudaïsme«) et peut conduire à biaiser l’analyse: en plaçant d’emblée sous la dénomination de »catholicisme« aussi bien la religion tardomédiévale que celle des jésuites du XVIIe siècle, l’auteur n’applique-t-elle pas un schéma a priori qui suppose une continuité confessionnelle sujette à caution? De plus, Susan S. Karant-Nunn ne se pose pas la question d’éventuels biais induits par son choix de travailler sur la piété passionnelle et sur l’Allemagne. Faut-il faire le rapprochement entre ces insuffisances et le fait que l’horizon de l’auteur semble plus marqué par l’historiographie des années 1970 et 1980, comme le montre son positionnement sur un terrain balisé par Bernd Moeller et Jean Delumeau?

Plus fâcheux, cette monographie donne l’impression de refléter les sympathies confessionnelles de son auteur. Si Susan C. Karant-Nunn accorde une attention marquée au luthéranisme, le traitement des deux autres confessions est plus superficiel. On remarque son antipathie pour Calvin, qui semble l’empêcher de concevoir ce que le discours du Genevois d’adoption a pu avoir de libératoire pour les contemporains. Les évolutions du catholicisme, pourtant marquées vers 1600, sont négligées: alors que pour le luthéranisme, l’auteur décrit les mutations de l’architecture et de l’art religieux, rien de tel pour le catholicisme malgré l’apparition de l’art baroque. La vision du salut des jésuites du XVIIe siècle n’est-elle pas nettement plus optimiste que celle des prédicateurs franciscains du XVe siècle? Les sentiments confessionnels de l’auteur semblent également s’exprimer dans son discours sur »l’antisémitisme« de Luther, qu’elle excuse en renvoyant au fait que le réformateur allemand était également »un homme de son temps« tout en rejetant la responsabilité ultime de l’hostilité envers les juifs sur la »tradition catholique«, »source de laquelle découlait ce biais« (p. 134, 143).

Finalement, les passages les plus intéressants du livre concernent le luthéranisme. Susan C. Karant-Nunn détecte en effet les signes de ce qui semble être une évolution confessionnelle vers 1600 et on pourrait se demander s’il n y a pas eu d’influence catholique dans cette transition vers une piété plus »baroque«. Il est dommage que l’auteur ne pose pas la question.

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Zitation
 
: Rezension von: Susan C. Karant-Nunn, The Reformation of Feeling. Shaping the Religious Emotions in Early Modern Germany, Oxford (Oxford University Press) 2010, 342 p., ISBN 978-0-19-539973-8, USD 45,00.
In: Francia-Recensio 2011/4 | Frühe Neuzeit - Revolution - Empire (1500-1815)
URL: http://www.perspectivia.net/content/publikationen/francia/francia-recensio/2011-4/FN/karant_tricoire
Veröffentlicht am: May 26, 2013
Zugriff vom: May 26, 2013
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