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M. Böhm, Sprachenwechsel (René-Marc Pille)

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Manuela Böhm, Sprachenwechsel. Akkulturation und Mehrsprachigkeit der Brandenburger Hugenotten vom 17. bis 19. Jahrhundert

Francia-Recensio 2011/4 Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815)

Manuela Böhm, Sprachenwechsel. Akkulturation und Mehrsprachigkeit der Brandenburger Hugenotten vom 17. bis 19. Jahrhundert, Berlin, New York (Walter de Gruyter) 2010, 580 S. (Studia Linguistica Germanica, 101), ISBN 978-3-11-021995-1, EUR 119, 95.

rezensiert von/ compte rendu rédigé par

René-Marc Pille, Paris

De même que l’empreinte huguenote est facilement repérable dans le paysage urbain berlinois à travers les appellations »Französische Straße«, »Französischer Dom« ou bien encore »Französisch Buchholz«, l’histoire des colonies françaises du Brandebourg constitue un objet de recherche bien vivant et régulièrement actualisé au fil des célébrations: celle, en 1985, du tricentenaire de l’édit de Postdam, réponse du Grand Electeur à la révocation de l’édit de Nantes, et en 1998, celle du quatre-centième anniversaire de sa proclamation. La volumineuse étude de Manuela Böhm, elle-même d’ascendance huguenote – l’ouvrage est dédié à sa grand-mère Martha Böhm, née Barbier – y apporte sa contribution. Il s’agit de la version quelque peu remaniée d’une thèse de linguistique historique menée à bien sous la direction de Joachim Gessinger et soutenue en 2008 à l’université de Potsdam.

L’originalité de cette étude réside dans sa démarche comparatiste. Alors que la recherche tend à se focaliser sur des études de cas menées sur un lieu particulier – principalement Berlin –, M. Böhm prend pour objet, outre les réfugiés français de la métropole prussienne, deux communautés huguenotes de l’Uckermark dans le Nord-Est du Brandebourg: celle de la ville agricole de Strasburg/U., composée en majorité de Wallons, et la colonie rurale de Battin, dispersée dans sept villages. L’étude se fonde sur un corpus constitué principalement de protocoles de consistoire, beaucoup plus prolixes que les registres paroissiaux, également consultés, mais aussi sur les archives des écoles primaires, en l’occurrence la maison des Orphelins de Berlin et celle de Strasburg/U., qui donnent des indications précieuses sur le niveau de français des élèves. M. Böhm a donc été amenée à explorer une masse d’archives considérable, conservées pour la plupart à la cathédrale française de Berlin et dont on se fera une idée en se reportant au répertoire détaillé qu’elle en donne dans la bibliographie (p. 536–539).

La première partie de l’étude en constitue les prolégomènes. M. Böhm y présente longuement ses outils conceptuels, empruntés à la linguistique de contact et à la sociolinguistique, tout en faisant le point sur la recherche, de même qu’elle présente le bilan historiographique des études sur le refuge huguenot. Elle n’omet pas de relever qu’en matière de contact linguistique, le français de ces expatriés ne fut pas seulement confronté à l’allemand, mais aussi au français en usage dans les cercles dirigeants, notamment à la cour de Prusse, et à celui de ses hôtes illustres, Voltaire s’étant moqué dans »Le siècle de Louis XIV« du »style réfugié«, dépositaire selon lui des »manières de parler vicieuses de la province« (cit. p. 83). Cette question de la »querelle de langue« ayant affecté le Refuge donne lieu à un bilan critique (p. 82–103) qui sert de transition à l’étude proprement dite, organisée en quatre volets (Profil 1–4), traitant successivement le changement de langue, écrite et parlée, dans les colonies huguenotes de Berlin, Strasburg/U. et Battin (p. 104–246); l’évolution comparée des pratiques orthographiques dans les protocoles de consistoire des trois colonies (p. 247–384); le changement de langue illustré par les productions manuscrites de cinq scripteurs, représentant autant de »biographies linguistiques« différentes que de couches sociales (p. 385–434); le rôle des écoles huguenotes dans l’acquisition et la préservation de la langue française (p. 435–515). Le résumé de l’ouvrage (p. 516–535) en reformule les conclusions de manière très didactique, les expressions, notions et assertions principales étant imprimées en gras, tout en les soumettant à un regard critique, tant en matière de résultats que de méthode.

L’un des apports les plus probants de cette étude est la remise en cause du schéma selon lequel le changement de langue se serait produit sur trois générations, la première étant monolingue (en l’occurrence francophone), la seconde plurilingue (franco-germanophone) et la troisième à nouveau monolingue, l’allemand ayant désormais pris le dessus – »Einsprachigkeit Mehrsprachigkeit Einsprachigkeit« (p. 433). D’une part le processus a pu s’avérer beaucoup plus long, d’autre part le schéma en question constitue une modélisation qui ne prend pas en compte le fait que le monolinguisme est une construction a posteriori, masquant une réalité linguistique autrement complexe, marquée par l’usage des patois et des dialectes.

Cette vigilance critique à l’égard des phénomènes de langue fait quelque peu défaut à M. Böhm dans ses analyses historiques. S’il est tout à fait légitime d’interroger le passé pour comprendre le présent, l’usage de concepts actuels, si fréquents dans le discours médiatique, tel que ceux d’identité et d’intégration, et leur application à une société de type encore féodal peut prêter à confusion. Autre point qui fait problème, l’avènement de la société bourgeoise au XIXe siècle a dû nécessairement provoquer une rupture dont on ne perçoit guère les conséquences au fil de l’ouvrage, alors que les pages consacrées aux rapports des huguenots berlinois avec la Révolution française et l’occupation napoléonienne sont très pertinentes (p. 145–148). Il faut tout de même noter ici une généralisation quelque peu abusive à propos des relations entre les réfugiés et les émigrés, présentées comme systématiquement hostiles: »Dementsprechend zögerlich, verhalten oder verpönt war der Kontakt der Berliner Hugenotten zu den Emigrés« (p. 145). Le cas du jeune Chamisso, accueilli avec bienveillance au Collège français par son directeur Jean Pierre Erman, ainsi que celui de son frère Prudent, prêtre catholique, et néanmoins engagé comme précepteur dans la famille Du Titre, viennent manifestement contredire cette vision des choses.

Le grand mérite de cette étude est d’avoir mis à jour un corpus de textes original, soumis à une analyse rigoureuse et éclairante, ce qui fait de l’ouvrage de M. Böhm une contribution remarquable à la recherche sur le refuge huguenot, pan entier d’une mémoire française conservée en Allemagne et qu’il est toujours pertinent d’actualiser dans une perspective interculturelle.

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: Rezension von: Manuela Böhm, Sprachenwechsel. Akkulturation und Mehrsprachigkeit der Brandenburger Hugenotten vom 17. bis 19. Jahrhundert, Berlin, New York (Walter de Gruyter) 2010, 580 S. (Studia Linguistica Germanica, 101), ISBN 978-3-11-021995-1, EUR 119, 95.
In: Francia-Recensio 2011/4 | Frühe Neuzeit - Revolution - Empire (1500-1815)
URL: http://www.perspectivia.net/content/publikationen/francia/francia-recensio/2011-4/FN/boehm_pille
Veröffentlicht am: May 20, 2013
Zugriff vom: May 20, 2013
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