N. Jeroschin, The Chronicle of Prussia by Nicolaus von Jeroschin (Sylvain Gouguenheim)
The Chronicle of Prussia
by Nicolaus von Jeroschin. A
History of the Teutonic Knights in Prussia, 1190–1331. Translated
by Mary Fischer, Aldershot, Hampshire (Ashgate Publishing) 2011,
XII–306 p., 3 ill. (Crusade
Texts in Translation, 20), ISBN 978-0-7546-5309-7, EUR 50,00.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Sylvain Gouguenheim, Lyon
Dans la collection des »Crusade Texts in Translation«, qui a déjà donné des versions de textes aussi intéressants que l’»Histoire de la Première Croisade« de Robert le Moine ou la »Geste de Tancrède« de Raoul de Caen, par Mary Fisher (Édimbourg), connue pour ses travaux sur la spiritualité de l’Ordre Teutonique, publie une traduction en anglais de la »Chronique de Prusse de Nicolas de Jeroschin« (ca. 1290–ca. 1341), composée par ce chapelain de l’Ordre Teutonique entre 1331 et 1341. On sait que ce texte était une adaptation en vers et en Mittelhochdeutsch de la »Chronique de la terre de Prusse« de Pierre de Dusbourg, composée en prose et en latin et achevée sans doute vers 1331. Je n’ai pas la compétence pour juger de la qualité de la transposition en anglais du texte de Jeroschin et ce compte-rendu portera donc sur l’utilité du texte mis à la disposition d’un large public. L’auteur signale seulement qu’elle n’a pas suivi la forme versifiée, dans un souci de clarté, et qu’elle a évité pour les mêmes raisons les répétitions du texte, rendues nécessaires pour des questions de rime ou de longueur des vers. On est donc en présence d’une traduction-adaptation (écho de l’entreprise de Jeroschin lui-même vis-à-vis de Pierre de Dusbourg!).
Mary Fisher offre une version complète, traduite à partir de la seule édition correcte dont on dispose, due à Ernst Strehlke (Kronike von Pruzinlant, dans: Scriptores rerum Prussicarum, vol. 1, Leipzig 1861, p. 291–624). Nicolas de Jeroschin y relate les guerres menées en Prusse et contre les Lituaniens par les Teutoniques, tout en narrant les débuts de l’ordre. Il ajoute quelques compléments postérieurs à l’œuvre de Pierre de Dusbourg à l’année 1331 (ici p. 294–295) mais s’arrête brutalement comme si l’œuvre était inachevée. Son prologue (vers 1–330) commence par une adresse envers la Trinité, remercie Pierre de Dusbourg et les grands maîtres Luther de Brunswick et Dietrich d’Altenbourg. Il suit ensuite l’ordre de la »Chronique« de Dusbourg: origines et histoire de l’ordre jusqu’en 1330 (Livre I, vers 331–1497) où le parallèle avec les Maccabées est particulièrement élaboré); arrivée en Prusse, action politique d’Hermann de Salza et conduite de la guerre (Livre II, vers 1498–3670); description et justification des guerres contre les Prussiens et les Lituaniens (Livre III, vers 3671–26655). Le quatrième livre de la »Chronique« de Pierre de Dusbourg, fait de références à des événements internationaux, n’est pas repris en soi mais son contenu est instillé au sein du Livre III (ce qui confirme la justesse de vues de Jaroslaw Wenta qui a procédé de la même manière dans son édition de la »Chronique« de Pierre de Dusbourg). L’idée de Croisade anime son texte de bout en bout, en un temps où elle était parfois malmenée. Les épisodes militaires sont bien documentés: stratégie de l’ordre, détails des fortifications, techniques de combat (où l’arbalète s’avère un redoutable avantage contre les païens), difficultés des conditions géographiques (hivers trop rudes ou trop humides, étés trop secs …).
S’il suit en général d’assez près le texte de Pierre de Dusbourg, Jeroschin n’hésite pas à omettre des passages entiers (le prologue est totalement modifié, il résume voire escamote des développements d’ordre ecclésiastique ou spirituel) et fournit un texte plus vivant, plus riche en vocabulaire (où Evald Johannsson a pu déceler des influences issues de la littérature courtoise française). Il y a jouté des éléments issus de sa propre expérience, qu’il rapporte à la première personne, des informations puisées auprès de témoins oculaires ou dans d’autres sources narratives (prologue de la »Règle de l’ordre«, le »Hermann von Salzas Bericht über die Eroberung Preussens«, quelques documents d’archives – comme le traité de Kruschwitz – ou l’»Ottergedicht«, œuvre perdue de Gerstenberg).
La versification adoptée par Jeroschin rappelle celle d’un autre poète de l’ordre, Henri de Hesler, auteur d’une »Apocalypse« en vers. Jeroschin opte pour des vers de six à neuf syllabes, alors qu’Hesler avait choisi un nombre variant entre six et huit.
C’est une œuvre de commande, exigée par le grand maître Luther de Brunswick, auteur lui-même de textes littéraires, et désireux de mener à bien une réforme morale de l’ordre. Il s’agissait de mettre à la portée des membres de l’ordre le récit de la conquête de la Prusse, plus abordable rédigé en allemand que dans le latin adopté par Pierre de Dusbourg. L’entreprise répondait à plusieurs objectifs: diffuser auprès des Teutoniques une image exemplaire de leurs prédécesseurs et donc les encourager à poursuivre la lutte contre les païens; leur montrer que leur ordre n’avait pas à rougir de son passé en dépit des divisions internes récentes (liées à la décision d’installer le grand maître à Marienbourg et non plus à Venise et à l’impossibilité pour Charles de Trèves d’occuper ses fonctions en Prusse) ou des attaques lancées dans les années 1310–1330 contre lui par l’évêque de Riga ou le roi de Pologne, dans un contexte européen alors peu favorable aux ordres militaires. En 1312 à la demande de l’archevêque de Riga, le pape Clément V dépêcha sur place François de Moliano pour enquêter sur les agissements de l’ordre. En 1320 et 1339 deux procès lui furent intentés par la cour polonaise.
La forme versifiée donnait sans doute plus d’allure épique au texte et en facilitait peut-être aussi la mémorisation, voire la formation culturelle des membres de l’ordre. À la même époque, toute une série d’œuvres en vers – des poèmes bibliques, tels que les livres d’Esther, Judith, Job, etc. – furent réalisées au sein de l’ordre ou pour lui.
L’entreprise de Nicolas de Jeroschin s’inscrit dans un contexte volontaire de développement spirituel animé par la direction de l’ordre. Elle connut un plus ample succès que son modèle: s’il ne reste qu’un manuscrit du texte de Pierre de Dusbourg (de 1568), on en dénombre sept entiers pour elle (s’échelonnant du milieu du XIVe siècle à 1702), ainsi que sept fragments de taille inégale (datant des années 1350–1400).
Le travail de Mary Fisher met donc à la disposition du grand public un texte fascinant. L’édition répond aux attentes des lecteurs. On apprécie notamment de disposer au début de chaque paragraphe du renvoi à l’édition d’Ernst Strehlke et au passage correspondant chez Pierre de Dusbourg. Les notes de bas de page sont utiles: identification de personnages et de lieux, précisions événementielles ou techniques, citations scripturaires, références bibliographiques. Elles permettent aussi de voir où et dans quelle mesure Jeroschin s’éloigne de son modèle. On peut seulement remarquer un doublon entre les notes 5 des pages 75 et 89, consacrées à Swantopolk de Pomérélie, qui se répètent à l’identique. Page 119, la note 3 fait d’Henri Raspe un empereur alors qu’il ne fut que roi de Germanie.
La bibliographie omet cependant quelques titres importants, en particulier l’édition de la »Chronique« de Pierre de Dusbourg due à Jaroslaw Wenta et parue en 2007 (Jaroslaw Wenta, Slawomir Wyszomirski [éd.], Piotr z Dusburga, Pomniki Dziejowe Polski, Seria II, Tom XIII, Cracovie 2007), qui aurait rendu bien des services pour l’apparat critique. Pour les biographies des grands maîtres de l’ordre Mary Fisher renvoie surtout au volume collectif dirigé par Udo Arnold, Die Hochmeister des Deutschen Ordens, Marburg 1998. Il manque ainsi dans sa bibliographie l’ouvrage d’Ulrich Niess sur Charles de Trèves (Hochmeister Karl von Trier [1311–1324]. Stationen einer Karriere im Deutschen Orden, Marburg 1992) ou celui d’Harald Zimmerman sur l’épisode du Burzenland (Der Deutsche Orden im Burzenland. Eine diplomatische Untersuchung, Cologne, Weimar, Vienne 2000). Sur sainte Elisabeth de Hongrie, on pouvait renvoyer au volume dirigé par Udo Arnold et Heinz Liebing, Elisabeth, der Deutsche Orden und ihre Kirche. Festschrift zur 700jährigen Wiederkehr der Weihe der Elisabethkirche«, Marburg 1983.
Lizenzhinweis: Dieser Beitrag unterliegt der Creative-Commons-Lizenz Namensnennung-Keine kommerzielle Nutzung-Keine Bearbeitung (CC-BY-NC-ND), darf also unter diesen Bedingungen elektronisch benutzt, übermittelt, ausgedruckt und zum Download bereitgestellt werden. Den Text der Lizenz erreichen Sie hier: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/de

