W. Ribhegge, Erasmus von Rotterdam (Christophe Losfeld)
Wilhelm Ribhegge, Erasmus von Rotterdam,
Darmstadt (Primus Verlag) 2009, 278 S., ISBN 978-3-89678-667-8, EUR
29,90.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Christophe Losfeld, Halle
Il n’est pas donné tous les jours de lire une biographie d’écrivain qui conjugue avec bonheur les plus rigoureuses exigences scientifiques et un style agréable, ou qui parvienne à un bel équilibre entre le tableau d’une époque, la description des événements marquants du personnage et, enfin, l’évocation adéquate de ses œuvres. C’est précisément cette gageure que W. Ribhegge est parvenu à réaliser avec son »Erasmus von Rotterdam«.
Après une brève introduction qui fait le point sur l’histoire et l’état de la recherche concernant cet auteur, il en décrit la vie en huit grands mouvements.
Le premier (1467–1499) retrace la jeunesse difficile d’un Érasme qui, au sortir d’une enfance marquée par un drame familial, s’engage dans les ordres, persuadé que la retraite du monde lui permettra d’étudier les œuvres de l’Antiquité qu’il découvre et apprécie très tôt (et dont témoigne »Antibarbari«), ce qui le pousse à rechercher le contact avec les humanistes parisiens, quitte à entrer en conflit avec les responsables du collège de Montaigu où il est inscrit.
Au lendemain de la première crise résultant de ces tensions, il reprend ses études au collège de Montaigu, tout en choisissant une forme d’indépendance qui signifie aussi être aux prises avec d’immenses problèmes financiers. Pour échapper à ces derniers, Érasme est sans cesse en quête de mécènes.
L’un d’entre eux lui ouvre les portes de l’Angleterre, où, durant la période suivante de sa vie (1499–1506), Érasme approfondit non seulement ses contacts avec le monde des humanistes (il rencontre en particulier Thomas More et travaille – ce qu’il fera, du reste, sa vie entière – à tisser un réseau de correspondances), mais où il découvre aussi la culture de cour. Et c’est précisément, mais non exclusivement, aux courtisans que s’adresse l’»Enchiridion militis christiani«, la seconde de ses œuvres majeures, qui s’efforce de propager l’idéal du Chrétien vivant dans le monde, idéal qu’il défend aussi dans un autre texte datant de la même époque, tout en faisant des souverains son destinataire.
Si, durant les années suivantes (1506–1514), Érasme voyage aussi en Italie, où il se découvre une vocation européenne, ses contacts avec l’Angleterre restent décisifs, et surtout avec More, dans la maison duquel il rédige son »Éloge de la Folie«, par lequel il poursuit le combat engagé par l’»Enchyridion« en faveur d’une vie marquée par un véritable christianisme.
La conception qu’a Érasme d’un tel Christianisme, qui ne pouvait manquer de le faire entrer en conflit avec les représentants d’un catholicisme sectaire, l’incite, durant les années qu’il passe sur les bords du Rhin (1514–1519), à accentuer ses efforts pédagogiques qui aboutissent à la publication de l’»Institution principis christiani«, en faveur d’une éducation des princes, seuls capables d’empêcher les chrétiens de s’entretuer. Si dans son combat, il peut s’appuyer sur les humanistes, ces derniers sont loin de constituer un bloc monolithique.
Bien au contraire, à l’horizon de la Réforme naissante et de la polémique qui enfle entre Érasme et Luther (1519–1525), les humanistes se scindent en deux partis qui s’avèrent inconciliables. Des amitiés de longue date se rompent sous le coup de conflits concernant non seulement des questions dogmatiques, mais aussi des divergences sur la nature et le rôle de l’humanisme et, en, particulier sur le poids du latin par rapport aux langues nationales.
Attaqué par les protestants, Érasme continue, pendant les années qui suivent (1525–1529) de se voir la cible des campagnes orchestrées par des catholiques extrémistes des universités de Paris et de Louvain, auxquelles il parvient à échapper en se rendant tant en Espagne, où il jouit de la protection de Charles-Quint, qu’en Pologne où, en dépit d’une maladresse, il fait l’objet d’une grande vénération.
Sans renoncer à ses positions catholiques, Érasme se montre, pendant la période riche en conflits des années 1529–1533, prêt à faire certains compromis pour apaiser les querelles religieuses (sans succès, en outre, puisque le parti érasmien ne parvient pas à faire valoir ses vues lors de la diète d’Empire d’Augsbourg) et pour empêcher une politisation accrue du religieux, péril encore plus grand à ses yeux, ce qui ne réussit guère davantage. Aux guerres menées entre États européens et à celle livrée à la Turquie, qui risquent également d’anéantir le processus de culture et de civilisation auquel avait contribué l’humanisme, Érasme répond en insistant, une fois encore, sur la nécessité d’une éducation adéquate qu’il prône dans »De pueris statim ac liberaliter instituendis« et »De civilitate morum puerorum«, deux textes qui lui vaudront, quelques siècles plus tard, le titre de »précepteur de l’Europe«.
Si, de son vivant même, Érasme accède aux honneurs (se voyant même offrir le chapeau de cardinal par le Pape Paul III), ses dernières années sont marquées par plusieurs tragédies, comme le schisme anglican, l’exécution corrélative de Thomas More ou encore le massacre des anabaptistes de Münster, tragédies qui l’attristent profondément et le font quelque peu douter. Et lorsqu’il s’éteint à Bâle, en juillet 1536, il ne pouvait se douter de l’impact qu’aurait encore son œuvre.
Fruit de minutieuses recherches, érudite sans être pesante, la grande fresque que nous livre ici Wilhelm Ribhegge est susceptible d’intéresser tant les spécialistes qu’un large public et il est à souhaiter que cette belle biographie trouve bien vite un traducteur.
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