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J. Hirschbiegel, A. Ranft, J. Wettlaufer, Werner Paravicini. Edelleute und Kaufleute im Norden Europas (Sylvain Gouguenheim)

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Jan Hirschbiegel, Andreas Ranft, Jörg Wettlaufer (Hg.), Werner Paravicini. Edelleute und Kaufleute im Norden Europas

Francia-Recensio 2010/3 Mittelalter – Moyen Âge (500–1500)

Jan Hirschbiegel, Andreas Ranft, Jörg Wettlaufer (Hg.), Werner Paravicini. Edelleute und Kaufleute im Norden Europas, Ostfildern (Thorbecke) 2008, XIV–609 S., ISBN 978-3-7995-7172-2, EUR 88,80.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Sylvain Gouguenheim, Lyon

Ce volume regroupant vingt-et-un articles de Werner Paravicini (écrits entre 1981 et 2006) lui a été offert à l’occasion de son 65e anniversaire. Tous les textes sont en allemand, sauf trois en français. Ils ont été regroupés en trois sections, dont l’intersection n’est pas vide: »La culture européenne de la noblesse dans le Nord«, »La Prusse et l’Ordre teutonique«, »D’un côté et l’autre de Bruges«, donnant ainsi un large panorama d’une partie du vaste champ de recherche parcouru par W. Paravicini, dont on connaît depuis longtemps les compétences et l’impressionnante productivité (la Bourgogne n’apparaît pas ici, puisqu’elle a largement alimenté le volume offert cinq ans auparavant à W. Paravicini par Klaus Krüger, Holger Kruse et Andreas Ranft: »Menschen am Hof der Herzöge von Burgund«, Stuttgart 2002). Plusieurs articles sont accompagnés de copieuses bibliographies et l’ouvrage comporte de magnifiques illustrations (photos de monuments, reproductions d’armoriaux ou de manuscrits inédits). On ne peut donner un résumé de chacun de ces articles, aussi est-il plus utile d’offrir un aperçu des principaux enseignements retirés de la lecture de chacune des sections, précisé par des éléments puisés dans telle ou telle contribution.

La première section contient sept articles qui illustrent la thèse de l’auteur: la noblesse du nord de l’Europe a développé une culture spécifique, non négligeable, dont l’héraldique est un des éléments majeurs, en même temps qu’elle a été animée d’une constante mobilité, faisant fi des frontières et contribuant ainsi à homogénéiser ses valeurs et ses comportements.

Le Nord de l’Europe longtemps observé sous l’angle du développement urbain, commercial ou de la formation des États fournit aussi à l’historien de la noblesse un remarquable terrain (»Rittertum im Norden des Reiches«). Engagement dans la lutte contre les païens, voyages en Prusse, tournois et cours arthuriennes, ont rassemblé et mêlé des chevaliers venus de Flandre et de Frise, d’Angleterre, d’Écosse et du Danemark, des principautés d’Empire, etc. L’argent, la dévotion et le service armé constituent dit W. Paravicini une »inséparable trinité« qui fait l’essence de cette mentalité nobiliaire (p. 11) qui sut s’exprimer dans une héraldique originale (voir la très complète analyse qu’offre l’auteur du plus ancien armorial celui du couronnement d’Otton IV à Aix en 1198, p. 127–188). Bref le Nord présente une authentique culture de cour nobiliaire et chevaleresque. L’internationalisation de cette noblesse se lit aussi dans les mariages, tel celui qui unit en 1335 le roi Magnus II Eriksson (1315–1374) à Blanche de Namur (»Das Haus Namur im Ostseeraum«). Si la famille de Namur n’a pas pris racine en Scandinavie, ni participé aux campagnes de Magnus contre les Russes, elle a en revanche souvent effectué le voyage de Prusse longtemps encore après le décès de Magnus et Blanche (p. 64–68). La vie spectaculaire de »messer Otton« (»Fürstliche Ritterschaft: Otto von Braunschweig-Grubehagen«) offre un autre exemple coloré d’une culture tournée vers l’aventure (membre de l’ordre teutonique puis au service du roi de France puis du pape, marié à la veuve du roi de Majorque en 1353 puis à la reine de Naples en 1375, etc!). L’homme connut les prisons d’Apulie et finit sa vie de manière amère. Beau témoignage de cette impressionnante mobilité qui poussait les cadets de noblesse à rechercher loin vers le Nord ou le Sud richesse et gloire, sans toujours obtenir les succès escomptés dans une vie émaillée de combats (Otton a livré des combats 53 années durant!), de duels, de mariages princiers, d’obligation de tenir son rang, y compris en manifestant des qualités littéraires au service de la »Curialitas« (p. 114).

Les blasons et les armoiries (»Gruppe und Person. Repräsentation durch Wappen im späteren Mittelalter«) constituaient un système de signes performant, unifiant la noblesse, la distinguant au sein de la société, unifiant aussi des groupes de vassaux au service d’un prince, ou des parents au sein d’une lignée. Système non figé car on peut modifier son blason au gré d’un mariage, d’une alliance, de l’obtention d’un titre ou d’une terre. Les blasons dessinent une géographie sociale de la noblesse européenne, tracent les limites anthropologiques de groupes attachés à s’identifier et se distinguer. Symboles d’une grande diversité, d’une immense richesse de figures et de couleurs ils tracent l’univers mental de la représentation nobiliaire. Si le blason est d’une évidente utilité sociale, on peut se demander avec l’auteur à quoi servait de disposer d’armoriaux: livres d’ornements? Répertoires consultables en cas de besoin? Signe extérieur d’appartenance à une élite?

Y a-t-il en définitive une »unité de la culture nobiliaire européenne à la fin du Moyen Âge« (p. 273–302)? L’auteur conclut par l’affirmative en insistant sur plusieurs éléments: la culture de cour, la maîtrise martiale, le partage de vertus et de symboles communs (dont les animaux – largement présentés dans leur rapport avec la noblesse p. 249–272: »Tiere aus dem Norden« – spécifiques du Nord et ignorés du reste de la littérature médiévale), un mode de vie aventureux ignorant les frontières nationales et voué aux prouesses. Une »éthique chevaleresque« s’est forgée, cimentant une parenté fictive qui unissait les aristocrates de l’Europe du Nord.

Le monde de la Prusse teutonique (»Preußenland und Deutscher Orden«) n’est pas à l’écart de ce développement aristocratique mais il présente des éléments particuliers, que l’auteur développe au long de huit contributions. Trois textes traitent de la question du financement des Reisen et des transactions qui leur sont liées. Bruges s’affirme comme la plaque tournante de ces opérations qui mettent en relation les nobles européens, les représentants d’affaire de l’Ordre et les marchands des villes prussiennes. Certaines transactions ont des effets imprévus comme la vente par adjudication d’un hôtel parisien en 1412 par des Lubeckois en raison de dettes contractées lors d’un voyage en Prusse (p. 337–348) ou cette opération de change entre marchands Lübeckois et nobles artésiens en 1349. Ces Reisen coûtaient cher; les nobles devaient non seulement financer leur équipement mais, en route et sur place, tenir leur rang. Les différences entre les systèmes monétaires de Prusse (»archaïque«, p. 322) et de l’Europe, l’absence d’un bon système de crédit obligeaient en outre à transporter l’argent par chariots entiers (p. 319). Sur place aussi, tous devaient emprunter et s’endetter. Plusieurs dizaines de milliers de marks de Prusse (p. 326) circulaient ainsi à l’apogée des Reisen.

S’il fallait tenir son rang c’est en partie parce que l’on devait participer à une véritable vie de cour (où l’on retrouve le thème central de la première section de l’ouvrage). Le grand maître de l’Ordre teutonique était un authentique prince et bien des aspects de la cour tenue à Marienbourg reflétaient ceux des cours princières du temps. Certes les tournois étaient prohibés, la largesse dispendieuse n’était pas de mise et les femmes n’étaient pas présentes dans cet univers d’ordre religieux. Mais on y retrouvait la culture aristocratique et ses valeurs martiales, son héraldique et ses jeux, le goût pour la représentation, la nécessité politique de recevoir ses hôtes avec honneur, la présence d’un personnel curial indispensable au bon fonctionnement de l’ensemble. L’ordre religieux des Teutoniques avait créé non seulement un État mais un État princier. W. Paravicini rappelle l’entreprise laissée inachevée par le décès d’H. Boockmann, qui avait souligné la richesse des mets et des vêtements agrémentant le quotidien du grand maître, »prince de l’un des plus riches territoires allemands« (p. 396). Et lorsque l’Ordensstaat disparut, un de ses éléments, symbole de sa richesse aristocratique, survécut: la vente à travers l’Europe de ses célèbres faucons et gerfauts (p. 411). La Prusse était enfin le théâtre de migrations régulières et temporaires de nobles qui apportaient avec eux des modes héraldiques telles que les révèle l’armorial de Bellenville (p. 367–374).

Les six articles réunis dans »Diesseits von Brügge, jenseits von Brügge« offrent une autre facette des recherches de l’auteur, où l’on retrouve les activités des Hanséates déjà rencontrées dans la seconde section. Le monde des marchands n’est pas celui de la noblesse, mais il constitue une aristocratie. Les activités commerciales y sont au centre, jamais éloignées de politique comme le montrent les commandes passées auprès des Hanséates par un Louis XI vieilli et mourant (p. 447–470) de ces étranges animaux venus du Nord: rennes, élans, zibelines ou hermines; preuve aux yeux de l’auteur que le roi songeait désormais plus à la chasse qu’au pouvoir. Bruges eut de longues et fructueuses relations avec le monde germanique, accrues par le rôle de la Hanse que rappelle l’auteur dans son tableau (»Brügge und Deutschland«, p. 427–447). W. Paravicini nous livre aussi un projet d’étude prosopographique du personnel hanséate (p. 489–515), projet dont il ne dissimule pas la complexité, mais qui permettrait d’associer les découvertes des trajectoires personnelles et les mises en évidence de réseaux, d’associations et mieux encore d’institutions. On retiendra la formule (p. 490) selon laquelle »il n’y a pas d’institutions«: elles existent à travers des bâtiments ou des fêtes les représentant, elles existent dans les actions des hommes, dans leurs conceptions. L’intérêt de la recherche prosopographique est de savoir ce qui présidait à l’organisation de la Hanse: association de marchands, coalition d’intérêts entre élites urbaines, unions familiales, relations de clientèle? Les liens familiaux ont été fondamentaux mais pas exclusifs. Dans certaines affaires les intérêts commerciaux ont même primé les liens familiaux.

»De l’autre côté de Bruges« se trouvent les ports de l’Atlantique, de la Méditerranée, que visitèrent des marchands hanséates du XIIIe au XVIIe siècle. L’histoire de ces relations, de ces déplacements fait l’objet d’une longue présentation (p. 516–585) articulée autour de la présentation des différents dépôts d’archives utilisables. Le monde de la Hanse ne s’arrêtait pas aux limites de la Baltique. Il reste à évaluer la proportion du commerce hors de la Baltique par rapport au volume des transactions conclues au cœur du domaine propre des hanséates, en prenant en compte le fait que les marchandises transportées, bois, fourrures, drap, étaient aussi des œuvres d’art, des objets religieux, des livres! Les marchands du Nord suscitèrent souvent l’intérêt voire l’admiration, comme celle de ce marchand gênois installé à Ibiza qui, en 1404, déclare n’avoir jamais vu d’aussi beaux navires que ceux des Hanséates … (p. 578). Et l’on apprend qu’à Reval était vénéré saint Victor de Marseille … Europe du Nord et du Sud ne furent donc pas ignorantes l’une de l’autre, tout en ayant de fortes spécificités. Cela conduit sur la piste d’un commerce aux dimensions européennes, en train de s’ouvrir aux dimensions du monde. Peut-être la Hanse a-t-elle laissé passer l’occasion d’organiser au XVIe siècle un commerce atlantique qui eût été la source d’un nouvel essor? On n’est pas loin des interrogations de Fernand Braudel.

L’intérêt pour la prosopographie n’empêche pas de se livrer à des enquêtes quasi policières, telle celle concernant les meurtres de marchands hanséates à Sluis en Flandre en 1436 (p. 517–559). Une banale altercation dégénère en bataille de rue et en chasse à l’homme qui entraîne la mort de 60 à 80 hanséates. L’éruption de violence collective met en lumière des tensions existant de longue date. La querelle née un soir dans une taverne fut une étincelle mettant le feu à des barils de poudre accumulés depuis longtemps. W, Paravicini met à jour des structures qui expliquent l’événement et dans lequel elles se cristallisent, apparaissant ainsi aux yeux de l’historien: tensions politiques entre la Flandre et l’Angleterre, entre Bruges – soutenue par la Hanse … – et Sluis. Plus de sept années furent nécessaires pour régler le conflit qui mettait en jeu non seulement des intérêts financiers mais de plus graves questions liées à »l’honneur et à la mémoire«, »au crime et au châtiment« (p. 555). L’épisode montre aussi le »laid visage« (p. 550) que présentait parfois la Hanse qui n’hésitait pas à user de violence pour conserver ses privilèges commerciaux, ce qui expliquait l’animosité développée à son encontre. On conclura en soulignant que l’on retrouve dans ces articles variés l’ampleur de vues, la précision des détails, les liens constants entre les éléments de la vie quotidienne et les considérations d’ordre structurel, le tout appuyé sur une connaissance intime de nombreux dépôts d’archives, qui font toute la richesse des travaux de W. Paravicini. Vingt articles et vingt-cinq années rassemblés, qui brassent sous des angles variés des thèmes qui se recoupent au profit d’une interrogation essentielle: celle de l’activité des élites de l’Europe du Nord. Au terme – provisoire! – du parcours marqué par la publication de ce volume ressortent les liens entre les thèmes, qui se répondent et se complètent: migrations et mobilité, héraldique et culture de cour, prosopographies et destins personnels, entrecroisement des problèmes financiers et politiques constituent des axes moteurs de l’aristocratie nobiliaire et marchande. Au fil des pages, le lecteur est quant à lui devenu de plus en plus familier de ce monde nordique, flamand, prussien et hanséate. Bref, un volume de référence qui offre une mine de réflexions solidement argumentées, à la fois fermes et nuancées, toujours nourrie par des exemples précis et vivants, et écrite de manière claire et nette.

On terminera avec la formule finale de l’article consacré à l’affaire de Sluis, qui exprime si bien ce que tout historien ressent devant les faits d’un »présent passé« (p. 555). Ce que l’on trouve pittoresque à relater ne le fut guère à vivre et correspond à ce qui fut une amère réalité, qu’adoucit seulement la trompeuse patine du temps.

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J. Hirschbiegel, A. Ranft, J. Wettlaufer, Werner Paravicini. Edelleute und Kaufleute im Norden Europas (Sylvain Gouguenheim)
In: Francia-Recensio, 2010-3, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500)
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Dokument zuletzt verändert am: Sep 13, 2010 04:32 PM
Zugriff vom: May 25, 2012