R. Rutz, Signal (Nicolas Férard)
Rainer Rutz, Signal. Eine
deutsche Auslandsillustrierte als Propagandainstrument im Zweiten
Weltkrieg, Essen (Klartext) 2007, 446
p., ISBN 3-89861-720-3, EUR 34,00.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Nicolas Férard,
Ivry-sur-Seine
Les publications et les documentaires sur le IIIe Reich et sur la Seconde Guerre mondiale sont très nombreux. Les commémorations sont autant d’occasions de présenter de nouvelles pistes de recherche. Toutefois, les historiens et les chercheurs s’intéressent rarement aux organes de la propagande allemande. Les seules approches sont souvent trop généralistes ou au contraire trop précises, elles concernent des personnages clefs de la propagande comme Joseph Goebbels, Leni Riefenstahl ou plus récemment Walter Frentz, le caméraman d’Adolf Hitler1.
Pourtant, deux recherches récentes se détachent des précédentes, Daniel Uziel2 avec »The Propaganda Warriors« et Rainer Rutz avec son étude sur le magazine de propagande »Signal«. Alors que le premier revient sur l’ensemble de l’organisation au sein du ministère de la Propagande, le second précise les rouages du magazine de propagande, le plus répandu, le plus connu de la Seconde Guerre mondiale.
Souvent jugé comme un sujet peu porteur, la propagande et son ministère sont pourtant à l’origine de la communication des idées, des succès et des défaites du IIIe Reich. Les sources imprimées comme le magazine du ministère de la propagande »Signal« sont aujourd’hui autant de pistes de recherche pour étudier la propagande du régime à l’extérieur du IIIe Reich.
Dans un premier temps, nous souhaitons aborder les limites des sources pour le thème de la propagande. Quelles sont les nouvelles études qui nous permettent de progresser dans la recherche, les témoignages écrits des anciens reporters peuvent ils être déconnectés de la propagande du IIIe Reich? L’absence de mémoire orale peut-elle être un frein à une étude complète? Dans quelle mesure un chercheur français peut se passer de l’apprentissage de la langue pour découvrir de nouvelles pistes de recherche, vers quel lectorat s’adresse un tel ouvrage, que peut-il y rechercher?
Après avoir évoqué ce que l’ouvrage de Rainer Rutz met en lumière, il est important de souligner ce qu’il n’aborde pas. Dans un premier temps, quel est le cheminement d’un reportage entre la production des images, du texte jusqu’à la publication dans ses différentes versions. Quelles sont les interactions entre les rédactions du magazine »Signal«? Existe-t-il un parallèle avec les versions des actualités allemandes (»Deutsche Wochenschau«)? Dans le cadre de la politique nationale socialiste, quelles sont les consignes éditoriales pour les pays occupés, neutres et ennemis? Qu’en est-t-il de l’impact de la couleur dans »Signal« par rapport aux images animées et aux documentaires de propagande? Enfin, existe-t-il une étude du contenu pour un même numéro de »Signal« dans ces différentes versions, les articles sont-ils rédigés différemment, qu’en est-il du choix de l’illustration?
Lorsqu’on souhaite s’intéresser à la propagande lors de la Seconde Guerre mondiale et particulièrement à la propagande du IIIe Reich, les sources sont dans un premier temps très insuffisantes. Les ouvrages en la matière sont régulièrement inspirés des mémoires du ministre de la Propagande Joseph Goebbels ou des icones du parti nazi. Toutefois, même s’il est à l’origine de la création des compagnies de propagande (Propagandakompanien), les reporters de guerre (Kriegsberichter) demeurent la cheville ouvrière de la propagande du IIIe Reich. De leurs expériences de guerre, il ne reste que peu de traces, l’unique source est le magazine »Die Wildente«3 qui malgré une politique éditoriale douteuse, peut se révéler un outil incontournable pour une étude exhaustive. Cette revue en langue allemande, qui s’apparente dans un premier temps à un bulletin des anciens reporters de guerre, prend rapidement de l’ampleur et son dernier numéro contient 200 pages.
Daniel Uziel dans son ouvrage en fait une critique exemplaire4. L’auteur met surtout en lumière les incohérences du bulletin, le financement partiel du gouvernement allemand de la RFA, les publicités dans ses pages pour la Bundeswehr. Outre ses faiblesses, le magazine se trouve être une source incomparable pour connaître les moyens et les limites des compagnies de propagande. Du 1er numéro (août 1952) au 27e (mars 1965), son rédacteur en chef, Gunther Heysing, a recueilli les témoignages et les expériences des anciens reporters. À ce jour, aucune étude ne s’est penchée sur le magazine à tel point que nul ne sait ce que sont devenues les archives Heysing.
On le voit, les sources sur ce thème sont parcellaires et très souvent en langue allemande. Devant l’intérêt que suscitent la période et particulièrement le IIIe Reich, comment peut s’orienter un chercheur français? En effet, pour saisir toutes les nuances d’un sujet, la connaissance de plusieurs langues est nécessaire, l’anglais et l’allemand semblent incontournables. Sans qu’elle devienne une langue maternelle, il semble préférable de savoir lire la langue allemande ceci pour ne pas se limiter à certains ouvrages. En revanche, le magazine »Signal« permet aux non-germanistes de pouvoir s’intéresser à la propagande du IIIe Reich. À ce jour, à part l’étude de Sébastien Saur5, on ne connaît aucune étude globale de la version française ou wallonne. Ce qui nous amène à la seconde partie de notre étude et sur ce que l’ouvrage de Rainer Rutz n’aborde pas.
Devant le nombre de versions de »Signal«, comment fonctionnent les différentes rédactions du journal, existe-t-il un tronc commun entre le contenu français et la version turque? À l’image des actualités cinématographiques hebdomadaires allemandes (»Deutsche Wochenschau«) dont le contenu variait en fonction du public et du pays visé, il est fort possible que les rédactions fonctionnaient de concert et seulement quelques articles étaient rédigés pour la version du pays. Mais de la production des images à la vente en kiosque, comment se déroule la chaîne graphique pour la publication des clichés et des textes? On reconnaît souvent la qualité du magazine pour ces images mais rarement pour ces textes, alors qu’ils sont souvent tout aussi efficaces. Lors d’un colloque organisé à Berlin sur le thème des compagnies de propagande6, Karl Forster évoque dans son intervention7 le cheminement de rushes jusqu’à leur diffusion sur les écrans de cinéma. Forster aborde également l’importance des séances de cinéma en couleur. À l’image des versions étrangères des actualités allemandes8, Rainer Rutz9 évoque une comparaison intéressante à faire entre les actualités et les numéros de »Signal« de la même date et du même pays. Les clichés en couleur qui font leur apparition bien plus tôt dans le magazine qu’à l’écran, la comparaison de l’impact et les raisons de ces différences auraient été intéressants à développer dans ce livre. Enfin, aucun chapitre de l’ouvrage n’aborde véritablement l’efficacité du message délivré, malgré les ventes qui atteignent 2,5 millions d’exemplaires, l’impact de »Signal« a-t-il permis de faire basculer un pays ou plus modestement de maintenir le moral des soldats pour la cause défendue par le IIIe Reich?
De son apparition à sa disparition, »Signal« a su transmettre à l’extérieur du régime l’idéologie du IIIe Reich en utilisant les techniques modernes du photo journalisme. L’ouvrage de Rainer Rutz aborde cet outil de propagande incontournable en omettant toutefois d’aborder des sujets. Pourquoi ne pas avoir abordé ce qu’il transparaît dans »Signal« de la politique antijuive? Ou encore quelle est la politique éditoriale du magazine qui a pu soutenir l’effort de guerre des victoires de 1940 aux défaites de 1945, ou quelles sont les évolutions du discours, des sujets et du ton? Dans le dédale de sources qui s’offre aux chercheurs, l’absence de guide sur le thème de la propagande du IIIe Reich semble évidente. La source contestable et pourtant inéluctable du magazine »Die Wildente«, faute d’un discours approprié, a manqué sa cible. Après la disparition de son rédacteur en chef, Gunther Heysing, les archives des PK (Propagandakompanien) et plus généralement du ministère de la Propagande semblent éparpillées.
1 Hans-Georg Hiller von Gautringen, L’œil du IIIe Reich, Paris 2002.
2 Daniel Uziel, The Propaganda Warriors. The Wehrmacht and the Consolidation of the German Front, Oxford, Bern, Berlin et al. 2008.
3 Die Wildente, Informationen, Hamburg, Nr.1 (1952)–Nr. 28 (1966).
4 Uziel, The Propaganda Warriors (voir n. 2), p. 357–379.
5 Sébastien Saur, Signal et l’Union soviétique. Édition française 1940–1945, Anovi 2004. L’auteur propose une étude des numéros à partir de 21 juin 1941 avec le déclenchement de l’opération »Barbarossa« contre l’Union soviétique.
6 »Die Kamera als Waffe«, Propagandabilder des zweiten Weltkrieges, Symposium der deutschen Kinemathek- Museum für Film und Fernsehen, du 24 au 26 septembre 2009.
7 Ibid., Von der Front in die Kinos – Der Weg der PK-Filmberichte in die Deutsche Wochenschau.
8 ATW: Auslandische Tonwoche.
9 »Die Kamera als Waffe« (voir n. 6), intervention de Rainer Rutz intitulée »Die netten Deutschen: Sympathiewerbung für die Wehrmacht und den NS-Staat in der Auslandsillustrierten ›Signal‹«.
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