A. Fehrmann, Grab und Krone (Jean-Philippe Genet)
Antje Fehrmann, Grab und
Krone. Königsgrabmäler im mittelalterlichen England und die
posthume Selbstdarstellung der Lancaster, Berlin (Deutscher
Kunstverlag Berlin) 2008, 320 p. (Kunstwissenschaftliche Studien,
140), ISBN 978-3-422-06728-8, EUR 51,00.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Jean-Philippe
Genet, Paris
Ce livre est issu d’une thèse dirigée par Ingo Herklotz et soutenue à Marburg en 2005. On sait qu’Ingo Herklotz a profondément renouvelé la problématique du monument funéraire et de sa place à la fois dans l’idéologie de la memoria et dans la genèse de la représentation de l’individu à partir de ses recherches sur la monarchie normande et la papauté et, plus récemment, les cités italiennes. Il est donc passionnant de voir l’une de ses disciples s’attaquer à l’une des monarchies d’Occident, en l’occurrence l’anglaise, un espace où l’on s’est plus intéressé aux cérémonies et aux rituels qu’aux monuments eux-mêmes, solidement appuyée sur la tradition historiographique allemande (Herklotz; les concepts de représentation de Hasso Hofmann et de réception esthétique de Kemp); notons toutefois qu’elle passe complètement sous silence les travaux de Hans Belting.
L’auteur commence par donner, dans un chapitre liminaire, une vue d’ensemble des pratiques funéraires des dynasties anglaises jusqu’à la fin du XIVe siècle. Elles sont singulièrement discontinues: le Conquérant et Mathilde sont enterrés dans leurs fondations respectives à Caen, Rufus à Winchester, près de l’endroit où il a trouvé la mort, Henri Ier dans sa fondation de Reading. Les Plantagenêt semblent bien avoir eu une autre conception: Geoffroy, Henri II et son épouse Aliénor, Richard Cœur de Lion sont à Fontevraud, mais la distribution de diverses parties du corps de Richard à travers le vaste espace Plantagenêt montre bien que la solution capétienne du tombeau dynastique unique ne convenait pas forcément à l’»empire« angevin. Au reste, la perte de l’essentiel des domaines continentaux pendant le XIIIe siècle permet un nouveau départ: si Jean sans Terre est enterré à Worcester, tout change avec Henri III – dont la politique religieuse aurait pu être analysée plus en profondeur, car elle est déterminante pour l’avenir: les travaux de Nicholas Vincent ne sont même pas mentionnés – et la reconstruction de Westminster. Derrière l’autel, au centre du chœur, est érigé le magnifique tombeau d’Édouard le Confesseur, autour duquel vont s’ordonner successivement les gisants d’Henri III, d’Édouard Ier et de son épouse Éléonore de Castille.
Les tribulations politiques du règne d’Édouard II provoquent une nouvelle interruption, puisque ce dernier est enterré à Gloucester et son épouse Isabelle de France aux Greyfriars de Londres, avant que les tombes d’Édouard III, de son épouse Philippa de Hainaut et de son frère John of Eltham, et de Richard II et de son épouse Anne de Bohême ne reconstituent une série de tombes royales à la manière de celle qu’organise au même moment Charles V à Saint-Denis (étudié ici dans un intéressant excursus, p. 56–60). Deux points sont cependant notables: le héros de la guerre de Cent Ans, le Prince Noir, est enterré à la cathédrale de Canterbury, tandis que Richard II et Anne de Bohême sont ensevelis à Westminster, dans un magnifique tombeau double qui reprend le modèle français de Charles V et Jeanne de Bourbon, alors qu’Édouard III et la féconde Philippa de Hainaut sont enterrés séparément, chacune des deux tombes se trouvant entre deux piliers du chœur.
C’est par une autre tombe double, celle du fondateur de la dynastie des Lancastre, Jean de Gand et de la première de ses trois épouses, Blanche de Lancastre que commence l’étude des tombeaux lancastriens. Elle n’est pas à Westminster, mais elle était à la cathédrale Saint-Paul, détruite lors du grand incendie de Londres. C’est pour Blanche – qui a transmis le duché de Lancastre à son époux – qu’a été commandé à Henry Yevele dès après sa mort ce splendide monument, alors que la prestigieuse seconde épouse du duc, Constance de Castille, la fille de Pierre le Cruel, est reléguée dans le mausolée familial des Lancastre à Leicester. Le tombeau du duc était célèbre parce qu’y étaient accrochées sa lance et son écu. Il était accompagné d’une chantry chapel, située en vis-à-vis de l’autre côté du déambulatoire. Ce n’est pourtant pas à Londres mais à Canterbury que se trouve la tombe double de Henri IV et de sa reine, Jeanne de Navarre; sa première femme qui n’a pas été reine, Marie de Bohun, dont le fils Henri V dotera la tombe d’un magnifique gisant en bronze, est à Leicester. Les réticences d’Henri IV à l’égard de Westminster sont compréhensibles: sa victime, Richard II, en a été écarté (il a été provisoirement enseveli à Kings Langley après sa mort – son assassinat?). Peut-être le désir de satisfaire celui qui avait permis son usurpation, l’archevêque de Canterbury Thomas Arundel, a-t-il compté dans le choix de la cathédrale de Canterbury? De fait, le tombeau est érigé en symétrie parfaite avec celui du Prince Noir, dont le prestige militaire peut ainsi rejaillir sur la nouvelle dynastie et les deux tombes encadrent le tombeau de Thomas Becket: c’est bien sûr là que réside l’espoir d’une influence légitimisante. Henri a été le premier souverain oint lors de son couronnement avec le baume de Thomas Becket, opportunément retrouvé par Richard II lui-même, qui n’a pas eu le temps d’en faire usage. La dynastie naissante est encore représentée dans la cathédrale par le triple tombeau de John Beaufort, demi-frère d’Henri IV et du deuxième fils de ce dernier, Thomas de Clarence, et de celle qui les a épousés l’un après l’autre, Margaret Holland.
Avec Henri V, c’est le retour triomphal à Westminster: c’est d’abord dès 1413 le transfert des restes de Richard II. C’est ensuite à la fin de 1414, quand le roi se prépare à partir en France pour l’expédition qui aboutira à Azincourt et fait son testament, la conception d’une chantry avec sa chapelle (étudiée ici p. 119–229) destinée à surplomber la tombe royale, précisée par le second testament du roi en 1421: elle est située dans l’axe du chœur, comme le sera plus tard la chapelle, plus vaste encore, construite pour Henri VII. La tombe d’Henri V, surmontée d’un gisant en bois (il a été dépouillé en 1545 de sa tête et de ses deux mains, du sceptre et du globe qu’elles tenaient et d’autres ornements en argent et en or) fait sur l’ordre de Catherine de Valois – enterrée séparément en 1437 dans la Lady’s Chapel – se trouve au niveau du sol de l’abbaye, dans le prolongement du tombeau d’Édouard le Confesseur, entre deux piliers du chœur qui la séparent des tombes des deux reines Philippa de Hainaut et Éléonore de Castille. La chapelle se situe au dessus de la tombe; deux escaliers en spirale sont accolés aux deux piliers du chœur, ce qui donne deux volumes importants, encore accentués par un programme de statues de grande taille qui montent jusqu’à la voûte, en fait jusqu’en haut des murs de la chapelle. Celle-ci s’ouvre vers l’ouest, ce qui permet d’embrasser d’un seul coup d’œil le chœur et la nef de l’abbatiale, puisque l’on se trouve à un niveau supérieur à celui de la clôture du chœur. La façade, ou plus exactement les deux piliers et la tribune décorée de la chapelle qui ferme le chœur de l’abbatiale, les deux murs qui surplombent le déambulatoire au Nord et au Sud, et les trois murs intérieurs de la chapelle (Nord, Sud, Est) offrent donc un vaste espace sur lequel peut se déployer un riche programme sculpté.
Les travaux semblent avoir commencé dès 1422 mais ils se sont poursuivis longtemps; le style des sculptures rend plausible une date autour des années 1440. Sur les colonnes-escaliers de la façade ouest, visible du choeur, deux grandes statues en pied de cardinaux (sans doute Henry Beaufort et ou Thomas Langley – le plus proche collaborateur du roi – ou John Kemp, plus en vue au moment de la construction), une statue de sainte Catherine (Catherine de Valois?), Édouard le Confesseur et trois autres rois et un diacre accueillent le visiteur tout en accentuant l’impression d’élévation. Les deux autres murs extérieurs arborent chacun une scène de couronnement au-dessus d’une frise où sont représentés des animaux héraldiques (les antilopes Lancastre et les cygnes Bohun notamment), avec sur le mur est, de chaque côté, un cavalier en pleine charge, luxueusement équipé pour la joute et portant les armes d’Angleterre et de France. Les deux cavaliers sont surmontés par une représentation de saintes, sainte Barbara au Nord et sainte Dorothée au Sud. Les deux sculptures sont entourées sur le mur est par une série de statues de personnages, le second niveau s’interrompant au niveau des couronnements, ce qui fait que la chapelle est à partir de là entourée non d’un mur, mais d’une simple balustrade.
Quant à l’intérieur, sur le mur de l’autel dédié à la Vierge Marie de l’Annonciation, se trouvent, entre saint Georges et saint Denis – une nouveauté absolue en Angleterre, ce qui montre bien que la décoration est directement liée ici à la double monarchie – les statues de la Vierge et de l’ange Gabriel, flanquées de celles d’Édouard le Confesseur et de saint Edmond. L’étude iconographique est sérieuse, opérant les rapprochements nécessaires avec les enluminures, les sceaux et les monnaies contemporaines (qui constituaient l’essentiel du dossier de McKenna sur l’idéologie de la double monarchie) mais c’est surtout l’étude politique qui m’a captivé: au-delà des rapprochements attendus avec les textes (Fortescue), Antje Fehrmann analyse la kyrielle de statuettes des niches des murs extérieures: prélats, nobles, conseillers, juges et sergeant at laws (elle ne manque pas de rapprocher ces derniers des célèbres miniatures de 1454 représentant les cours du King’s Bench et de la Chancellerie) et c’est toute une société politique qui accompagne ici le souverain dans sa dernière demeure, non pas comme des pénitents à la mode bourguignonne, mais comme les fiers témoins d’une vie d’action et d’héroïsme, forts de leur confiance dans le »bon gouvernement« de la dynastie lancastrienne, exprimée au moment même où elle vacille sous le faible successeur d’Henri V, qui est ainsi délibérément mis en scène en un lieu liturgiquement et politiquement stratégique. L’auteur invoque l’influence de la vie de cour française, mais il me semble que c’est bien une voie originale que les conseillers du roi Lancastre s’efforcent d’emprunter, même si la défaite en France et le désordre dans le royaume conduiront à l’impasse. C’est en tous cas là un très beau dossier, auquel même les meilleurs spécialistes du règne d’Henri VI, Ralph Griffiths et John Watts, n’avaient consacré que peu de place, qui est ainsi offert aux historiens du XVe siècle anglais.
Les développements suivants sont certes utiles car ils concernent des tombes relativement peu étudiées: celle (mentionnée plus haut) de Clarence et Somerset (Beaufort) à Canterbury, celles de ses frères Bedford à la cathédrale de Rouen et Humphrey de Gloucester dans l’abbatiale de saint Albans, à côté de la chantry chapel co-fondée avec l’abbé John Wethamstede, avec ses dix-sept statues de roi (les dix-sept rois mentionnés dans le Liber Benefactorum de l’abbaye?), et sur celle de son grand-oncle Henri Beaufort à Winchester dont la chapelle et celle de son successeur William Waynflete encadrent les reliques de saint Swithun. La tombe de marbre qu’Henri VI s’était destiné à Westminster a été abandonnée: enterré à la sauvette à l’abbaye de Chertsey après son assassinat, il a été récupéré en 1498 et enterré à la chapelle saint Georges de Windsor, qu’Édouard IV, délaissant une fois de plus Westminster, avait fait aménager pour sa propre sépulture. Édouard IV avait d’ailleurs construit pour son père, le duc Richard d’York, un catafalque dans la cathédrale de Londres, non à Westminster, et il l’a fait transporter en 1476 de Pontefract où il avait d’abord été enseveli à la collégiale dynastique de Fotherighay, non à Westminster. Mais les recherches d’Antje Fehrmann sur les tombes d’Henry Beaufort et d’Édouard IV avaient été déjà publiées ailleurs, et, si elle conclut sur la chapelle d’Henri VII à Westminster, c’est vraiment son étude de la chapelle d’Henri V qui fait l’essentiel du prix de cet excellent ouvrage qui comble de belle manière une lacune criante.
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