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H. Böning, H. Schmidt, R. Siegert, Volksaufklärung (Claude Michaud)

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Holger Böning, Hanno Schmidt, Reinhart Siegert (Hg.), Volksaufklärung. Eine praktische Reformbewegung des 18. und 19. Jahrhunderts

Francia-Recensio 2010/2 Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815)

Holger Böning, Hanno Schmidt, Reinhart Siegert (Hg.), Volksaufklärung. Eine praktische Reformbewegung des 18. und 19. Jahrhunderts, Bremen (edition lumière) 2007, 463 p. (Presse und Geschichte. Neue Beiträge, 27), ISBN 978-3-934686-44-1, EUR 34,00.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Claude Michaud, Orléans

Les Lumières n’ont pas été cantonnées dans le petit cercle de l’élite cultivée. Dans le dernier tiers du XVIIIe siècle et la première moitié du suivant, une multitude d’initiatives privées soutenues par des milliers de journaux, périodiques, livrets, brochures, ouvrages à destination de l’homme du commun, s’efforcèrent de faire pénétrer les Lumières, le progrès et même l’idée d’émancipation dans les classes populaires. Toute une pédagogie fut mise en œuvre pour faire passer des conseils pour l’exploitation rurale, la tenue de la maison, l’éducation des enfants, la santé et l’hygiène, et également du côté catholique comme protestant, pour promouvoir l’instruction morale et religieuse des populations. Dès le début, on s’interrogea pour savoir jusqu’où l’on pouvait aller, pouvait-on tout divulguer à des hommes et des femmes non cultivés? C’était déjà cette question qui avait été proposée par Frédéric II au concours de l’académie de Berlin en 1780 sous une forme plus brutale: »Est-il utile au Peuple d’être trompé?« Deux prix avaient été décernés, l’un à Frédéric de Castillon, partisan d’une diffusion restreinte à tous ceux dont la raison et l’entendement ne permettaient pas le bon usage des Lumières, l’autre à Rudolph Zacharias Becker (1752–1822) pour qui les Lumières ne se fragmentaient pas et devaient être données à tous; il mit en pratique ses convictions en publiant le »Noth-und Hülfsbücherlein für Bauersleute«, puis, avec privilège impérial, »Der Reichs-Anzeiger« qui devint l’organe d’information de toutes les sociétés d’utilité publique en Allemagne. Un autre grand de l’Aufklärung populaire, Friedrich Eberhard von Rochow (1734–1805), fut le créateur sur son domaine de Reckahn de la première école philanthropique gratuite pour garçons et filles de toutes religions et surtout de tous niveaux d’intelligence: une pédagogie adaptée devait s’appliquer aux plus faibles. L’inventaire de la bibliothèque de l’école, où l’on trouve Basedow, Lavater, Becker, Salzmann etc, est publié dans ce livre. Mais derrière ces personnalités connues se pressent des cohortes de curés, de pasteurs, d’instituteurs, de précepteurs, auteurs d’ouvrages d’agriculture, de médecine, d’économie domestique, tous engagés dans le combat contre les superstitions et les routines et pour faire prévaloir le progrès et l’utilité publique. Les clercs et pasteurs éclairés, longtemps négligés par une historiographie religieuse hostile aux Lumières, furent nombreux et efficaces. Certains virent dans leur engagement une façon de se relégitimer en un temps où les attaques anticléricales voulaient saper leur statut. Le concept de Volksaufklärung apparaît pour la première fois en 1782 sous la plume d’un prêtre de Dessau. Pour lui et ses semblables, il s’agissait en prêchant, en diffusant la Hausvaterliteratur, en étant des hommes de terrain, de rechristianiser par les Lumières. Les écrits philanthropiques et pédagogiques de Campe (1748–1818) dressent le portrait idéal du pasteur qui est aussi médecin, vétérinaire, juriste, économiste, et celui de l’école qui n’est plus le lieu de la paresse et de la stupidité, mais celui de l’industrie et des connaissances techniques. Une pastorale pratique, dont les buts mêlent altruisme et égoïsme, les clercs bénéficiers étant intéressés par les dîmes et autres redevances au bien-être des paysans, donne à la prospérité des individus, de la société et de l’État une base religieuse; c’est par la religion que des individus vertueux concourent à l’ordre social et au bien commun. Il entre beaucoup de sentimentalisme dans l’image que ces pasteurs et instituteurs se font du peuple, les idylles romanesques ou rousseauistes abondent en stéréotypes; mais l’éducation populaire et le retour aux simples beautés de l’Évangile permettent d’espérer. Le paysan est la cible première de ces nombreux écrits; plus que ceux des caméralistes chevronnés qui s’adressent aux grands propriétaires agronomes, ceux des humbles Aufklärer de terrain prodiguent des conseils pratiques, tout en proclamant l’éminente dignité de l’état de paysan, d’un Bauerstand qui doit avoir sa place dans la société des ordres. Après l’agronomie et l’amélioration des façons culturales, la médecine et l’hygiène furent un thème favori de la Volksaufklärung, avec, en ce domaine, des réticences marquées quant à la diffusion d’un savoir jugé dangereux. On sait le souci qu’eurent les gouvernants d’une population saine; leurs campagnes pour la vaccination, l’exercice physique, l’hygiène furent relayées par de multiples initiatives. Le »Catéchisme de santé« de Bernhard Christoph Faust (1755–1842), praticien à Rothenburg, présenté sous forme de questions-réponses afin de faciliter la mémorisation, énumérait les conseils d’hygiène – se laver, se baigner, se peigner –, d’alimentation, d’habillement des enfants, pour finir par les conduites à tenir en cas de maladies, les fièvres, la dysenterie, la rougeole et la variole. L’onanisme, considéré comme un fléau social épouvantable, suscita, à la suite de Tissot, une floraison d’écrits et stimula l’imagination des inventeurs d’appareils; tour à tour Christoph Gotthilf Salzmann (1744–1811), Joachim Heinrich Campe, Johann Friedrich Oest (1755–1815) traitèrent de la masturbation et dressèrent le lamentable portrait de ces dévoyés courant à leur perte. Mais quel fut l’impact de tels ouvrages? Toute l’Allemagne fut-elle également concernée par la diffusion de cette Volksaufklärung? Trois régions font l’objet d’une étude particulière. La principauté de Würzburg, sous l’autorité éclairée de l’évêque Erthal, fut irriguée par une production journalistique abondante engagée dans le combat des Lumières; en 1786, le prélat permit, hors censure épiscopale, les »Würzburger Gelehrten Anzeigen« qui eurent 200 abonnés; l’abbaye de Banz lança en 1772 la »Litteratur des katholischen Deutschlands« qui tenait l’équilibre entre la bigoterie obscurantiste et la critique antireligieuse. À Nuremberg, les luthériens publièrent entre 1790 et 1794 le »Journal von und für Franken«, souvent irénique de ton, mais parfois très en verve contre les moines et les billets de confession. Le plus diffusé fut le »Magazin für Prediger« du prêtre et docteur en théologie Bonaventura Andreß, qui eut des abonnés célèbres (Dalberg); dans le premier cahier du journal, Andreß dressa le portrait du prédicateur devant éclairer le peuple, c’est un véritable manifeste de l’Aufklärung populaire catholique; Andreß, un précurseur, annoncerait Vatican II. La Saxe électorale et le puzzle de la Thuringe furent pareillement bien pourvus. Leipzig, grand centre d’impression (15% des journaux et périodiques imprimés en Allemagne), multiplia les »Intelligenzblätter«. À Schnepfenthal bei Gotha, Salzmann publia »Der Bote aus Thüringen«, le journal littéraire le plus ambitieux de la Volksaufklärung, et Rudolph Zacharias Becker les deux titres cités plus haut; le pasteur Wilhelm Friedrich Schubert (1770–1840) fit suivre les »Gemeinnützige Blätter für sächsische Vaterlandsfreunde« (1803) par les »Gemeinnützige Blätter für Freunde des Vaterlands« (1804); il fut par ailleurs le théoricien de l’emploi des majuscules en allemand. Il n’est pas jusqu’à la Haute-Souabe, à l’écart des grands centres de la culture, cataloguée par Wieland comme l’Anti-Parnasse, qui n’ait eu ses centres de diffusion (mais pas de production) des Lumières à destination de l’homme du commun, dont les écoles monastiques. L’abbé de Kempten commanda en 1791 à Dominik von Brentano une traduction de la Bible pour le populaire, une vraie révolution dans l’univers catholique. Les Fürstenberg, les Fugger participèrent au mouvement, tout comme un grand prélat éclairé, Ignaz Heinrich von Wessenberg (1774–1860), dont l’élection à l’archevêché de Fribourg-en-Brisgau fut refusée par Rome. Demeure la grande question de la diffusion de toute cette littérature à destination du commun, dont les auteurs du temps ont été très conscients, comme le prouvent les dissertations sur les concepts de »Popularität« et »Popularisierung«, difficilement traduisibles. En 1793, Christian Grave publia son »Von der Popularität des Vortrags«: il fallait intégrer les basses classes dans le public lisant, sans l’abaisser par une littérature dédiée et la Popularität était le véritable critère pour le contenu substantiel d’une pensée et sa communication. À cette conception, certes utopique, Johann Christoph Greiling répliqua par sa »Theorie der Popularität« (1805): il insistait sur cette constante anthropologique qu’est la séparation entre les élites et un commun peuple inapte à l’abstraction; il fallait donc matérialiser l’abstrait et former de véritables passeurs capables de s’adapter aux différents niveaux culturels du public. Si l’on disposait de plus de diaires paysans et d’études sur eux, peut-être pourrait-on avancer des éléments de réponse à la question de la réception; les ego-documents suscitent partout un grand intérêt. On sait néanmoins que certains ouvrages de la Volksaufklärung ont été très largement diffusés, en particulier ceux consacrés à la maîtresse de maison. Le pasteur Christian Friedrich Germershausen publia de 1778 à 1781 les 4000 pages de »Die Hausmutter in allen ihren Geschäften«, puis de 1783 à 1786 les cinq tomes de »Der Hausvater in systematischer Ordnung«. Dans le premier ouvrage, il entendait par »Geschäfte« la totalité des occupations de la mère au foyer, cuisine, conserve des viandes et autres denrées, comptabilité et festivités familiales, instruction et médecine des enfants, installation des filles et préparation au mariage; in fine se trouvait la conduite à tenir en cas de malheur public ou domestique, mari volage, mari joueur … Cette mère de famille devait savoir régler son ménage avec économie et procurer ainsi un gain, un Erwerb, tout comme son mari. Découverte récente que celle de la Silésienne Christian Dorothea Gürnth (1749–1813) qui se mit à écrire – ses modèles sont Madame de Genlis et Sophie de La Roche – sous le pseudonyme d’Amalia, pour défendre les droits des femmes, les sortir de leur ghetto domestique et revendiquer leur égalité avec les hommes dans le domaine intellectuel. Mais à la différence de Mary Wollstonecraft ou Olympe de Gouge, elle ne refusait pas le rôle de Hausmutter, à condition qu’il fût éclairé et non exclusif. Cet ouvrage envisage l’Aufklärung populaire dans le cadre strictement allemand. Une communication traite de l’éventualité d’une conjonction entre ce mouvement et celui des juifs éclairés, les muskilim, dans la plage chronologique séparant la publication de »Die Juden« de Lessing (1740) du projet de Rochow d’une école pour paysans où les juifs seraient aussi reçus (1785). Moses Mendelssohn refusa toujours de s’immiscer dans le débat sur l’émancipation des juifs. Au XVIIIe siècle, les premiers journaux juifs, le»kohelet nussar« de 1755, le »ha meassef« de 1783 (à cette date, beaucoup de juifs pouvaient lire en allemand) furent rédigés en hébreu biblique; ni Lessing, ni Rochow ne disposaient donc d’informations juives. Il fallut attendre 1806 et le «Sulamith« pour avoir un journal juif en allemand. Il est bien difficile de dire si les efforts éclairés des non-juifs en faveur des juifs peuvent être mis au compte de la Volksaufklärung. En revanche, il ne fait pas de doute que le mouvement fut puissamment influencé et informé par les événements de France pendant les dernières années de la monarchie, la Révolution et l’Empire. La massivité des traductions d’œuvres françaises entre 1770 et 1815 témoigne de l’intensité des transferts culturels, à l’histoire desquels Michel Espagne et Michael Werner ont attaché leur nom. Deux noms sont à retenir, Christian Gotthilf Salzmann et Johann Ernst Daniel Bornschein (1744–1838). Le premier publia et rédigea en grande partie le »Boten aus Thüringen« (1788–1811): s’il réprouve les excès des jacobins et de Robespierre, il n’hésite pas à affirmer que l’oppression était telle en France que la Révolution était inévitable; ce ne sont pas les Lumières qui sont causes de la Révolution, mais ceux qui s’y sont opposés. Bornschein, éditeur de la »Neue Privilegirte Geraische Zeitung« fut aussi le biographe de Napoléon, le personnage providentiel qui remit la France révoltée sur les rails de la monarchie. Il présenta ses narrations historiques sous la forme particulièrement vivante et interactive de récits qu’un pasteur faisait le dimanche à des paysans et artisans. On le voit, la moisson est riche, si riche que l’on pourrait penser que l’Aufklärung populaire, dont on aura noté que la périodisation englobe toute la première moitié du XIXe siècle, fut le courant dominant jusqu’au Vormärz. On sait aussi les conséquences que les guerres révolutionnaires et napoléoniennes eurent en Allemagne pour faire triompher les anti-Lumières, le conservatisme, la réaction, le romantisme, l’ultramontanisme. Il manquerait donc à cet ouvrage une forte conclusion qui rassemblerait les apports des 18 contributions (ce à quoi s’essaie le premier article du livre, sous la plume d’un des éditeurs) et rétablirait un équilibre entre les forces de progrès et d’émancipation de ces Lumières populaires tardives et la volonté de restauration et de maintien du système politique et socioculturel d’Ancien Régime. Il n’en demeure pas moins que cette histoire des Lumières, au quotidien des chaumières et des villages, est le résultat de quelques décennies de recherches novatrices et qu’elle modifie très profondément notre vision demeurée très, trop élitiste.

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Zugriff vom: May 24, 2012