E. Weeber, Das Hakenkreuz (Johann Chapoutot)
Elisabeth Weeber, Das Hakenkreuz. Geschichte
und Bedeutungswandel eines Symbols, Frankfurt a. M. Berlin, Bern et
al. (Peter Lang) 2007, 133 p., 53 ill., ISBN 978-3-631-56363-2, CHF
40,00; Lorenz Jäger, Das Hakenkreuz. Zeichen im Weltbürgerkrieg.
Eine Kulturgeschichte., Wien (Karolinger Verlag) 2006, 247 p., ISBN
3-85418-119-1, EUR 27,00.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Johan Chapoutot, Grenoble
Que la croix gammée fût un symbole ancien, les nazis eux-mêmes le savaient et s’en vantaient: la haute antiquité de cette figure témoignait d’une culture raciale longue et vénérable. Au passage, cependant, publicistes et théoriciens nazis attribuaient à la croix gammée une origine nordique parfaitement fantasmée. En suivant les migrations supposées du symbole à partir de son foyer septentrional, on pouvait cartographier les pérégrinations d’une race aryenne dont la vocation était de civiliser le monde entier. Faisant justice de ce mythe légitimant les visées expansionnistes du IIIe Reich, Elisabeth Weeber a consacré une monographie, issue d’un travail de mastère en archéologie et ethnologie d’Asie mineure, à l’apparition de la croix gammée au moyen orient à l’époque préhistorique.
On constate également la présence de ce symbole solaire, expression du cycle des saisons et de la vie, en Asie, de l’Inde à la Chine et au Japon, sans que des axes de diffusion puissent être identifiés: symbole simple, il semble avoir revêtu une signification à peu près semblable partout où on le trouve. Hésitant à sortir de son domaine de compétence, l’auteur ne s’intéresse hélas pas à la présence de la croix gammée dans l’aire culturelle méditerranéenne grecque, puis romaine, où elle semble être apparue via le moyen orient et les échanges avec l’Asie, au rebours de ce qui fut affirmé officiellement, avec tout le poids de l’érudition universitaire officielle, à partir de 1933 en Allemagne; de même, quelques précisions sur son apparition tardive dans l’aire culturelle germanique auraient été utiles pour désamorcer définitivement toute velléité de faire de la croix gammée un symbole nordique. Enjambant les siècles et les continents, l’auteur s’intéresse cependant à la redécouverte et à la réception du symbole dans l’Allemagne et l’Autriche du XIXe siècle, où des ariosophes improvisés firent de lui le signe de la race blanche et de sa supériorité proclamée. C’est par le truchement de ces groupements racistes et antisémites, volontiers ésotériques, que la croix gammée, après avoir orné quelques corps francs, fut adoptée sur l’étendard du parti national-socialiste à partir de 1919. Dense et érudite, cette étude, quoiqu’incomplète, vient combler une lacune avec précision et rigueur.
On ne peut en dire autant du livre du germaniste et sociologue Lorenz Jäger, dont le titre, qui annonce une »histoire culturelle« de la croix gammée, ne tient pas ses promesses. En fait d’histoire culturelle, le lecteur se voit offrir une succession de chapitres dont l’ordre thématique ou chronologique reste à éclaircir. Une foule d’intuitions et de références érudites sont mobilisées dans un texte successivement vif ou pesant, mais presque toujours confus, dont on voit mal le propos d’ensemble. Pur kaléidoscope des apparitions de la swastika, qui enchaîne les noms de Schliemann, Kipling, Rosenberg, Guillaume II, Benn et même Lovecraft, ce livre n’omet pas de sacrifier à l’occulte et au sensationnel, en mentionnant le penchant de la dernière tsarine russe pour ce symbole. L’auteur, visiblement, a pris un grand plaisir à écrire ce livre, mais peine à faire partager sa jubilation au lecteur qui aurait souhaité un choix de sources et un cheminement plus méthodiques.
À part leur sujet, les deux livres recensés ici n’ont donc rien en commun: le premier éclaire et distingue, le second contribue à entretenir autour de la swastika cette aura de nébuleux mystère postromantique et préadolescent dont il serait bon de la dépouiller définitivement en établissant avec rigueur comment, quand, par qui et pourquoi son usage a été répandu, et ses significations construites.
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