D. Segert, Das 41. Jahr (Emmanuel Droit)
Dieter
Segert, Das 41. Jahr. Eine andere Geschichte der DDR, Köln,
Weimar, Wien (Böhlau) 2008, 284 p., 16 ill., ISBN
978-3-205-78154-7, EUR 19,90.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Emmanuel
Droit, Rennes
Au moment où l’Allemagne s’apprête à commémorer le vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, le dernier ouvrage du politiste (est-) allemand Dieter Segert propose de revenir sur un moment historique qui suscite peu d’intérêt tant on a l’impression que les dés sont joués. Il s’agit de la dernière année d’existence de la RDA, entre le 40e anniversaire de sa création le 7 octobre 1989 et l’entrée en vigueur du traité de l’Unification le 3 octobre 1990. Segert convie le lecteur à revenir sur une époque extraordinaire, où le champ des possibles ne se réduisait pas à la seule idée de réunification. Le titre du livre porte en lui deux messages: le premier, c’est que l’histoire de la RDA ne s’arrête pas le 9 novembre 1989 avec la chute du mur de Berlin, le second, c’est que la 41e année d’existence de la RDA aurait pu être celle du renouveau d’un État est-allemand pleinement démocratique et socialiste. L’auteur ne se livre pas à l’exercice périlleux de l’uchronie, c’est-à-dire de l’histoire alternative, mais souhaite à travers son expérience personnelle rappeler que le destin de la RDA n’était pas écrit d’avance au matin du 10 novembre 1989.
L’originalité et en même temps la plus-value indéniable de cette publication résident dans la capacité de Dieter Segert à mobiliser son expérience en tant qu’acteur de base de la révolution pacifique de l’automne 1989 dans le cadre d’une étude historique. Né en 1952, l’auteur appartient à la classe d’âge née après la Seconde Guerre mondiale et qui était destinée à former la génération du socialisme réellement existant. Il suit d’ailleurs une trajectoire existentielle conforme voire conformiste qui lui permet de devenir professeur des universités à la fin des années 1980. Parallèlement, il est responsable de la cellule du parti socialiste unifié (SED) au sein du département de philosophie de l’université Humboldt de Berlin-Est. Segert est donc le représentant de l’élite universitaire est-allemande dont une partie de ses membres se montrait de plus en plus critique par rapport à un pouvoir politique sclérosé incarné par Erich Honecker et qui refusait de prendre le chemin du réformisme prôné par Michail Gorbatchev.
Cette étude possède naturellement une forte dimension autobiographique. Elle mobilise des souvenirs et des papiers personnels, des résultats d’entretiens conduits à l’époque ou de façon rétrospective. Elle se compose de deux grandes parties bien distinctes d’un point de vue diachronique.
Dans un premier temps, dans une perspective socio-historique, l’auteur se livre à une minutieuse analyse des acteurs de base (ce qu’il appelle les »acteurs oubliés«) de l’université Humboldt impliqués dans la révolution pacifique de l’automne 1989 et mus par la volonté de transformer le SED et la RDA. Lui-même était fortement impliqué dans ce mouvement de remise en cause du centralisme démocratique. Le lecteur peut donc suivre l’activité de l’auteur à travers son rôle de concepteur de programme politique, d’intervenant dans le cadre de débats organisés sous l’égide de l’Église évangélique, de membre du SED délégué au congrès extraordinaire du SED en décembre 1989. Une digression sous la forme d’une auto-analyse, voire d’un essai d’ego-histoire, placée à la fin de cette première grande partie et relatant son expérience de chercheur en délégation à Moscou à la fin des années 1970 permet de mieux comprendre comment un citoyen qui avait bien intériorisé le processus de disciplinarisation s’est révolté intellectuellement contre la domination du SED.
La deuxième grande partie traite du début des années 1990 en utilisant deux échelles d’analyse différentes. Dans le prolongement de la première partie, Segert continue de mobiliser son lieu de travail, l’université Humboldt de Berlin, pour décrire les processus de transformation qui ont affecté la RDA. A partir de ce point de vue micro, il revient d’une part sur le processus d’épuration du personnel et d’autre part sur celui de démocratisation de l’institution universitaire. Le niveau d’analyse macro lui permet ensuite de traiter de la responsabilité des nouvelles élites politiques est-allemandes dans leur incapacité à défendre certains intérêts est-allemands dans le cadre des négociations sur les traités d’union monétaire, économique et politique au cours de l’été et de l’automne 1990. Cette deuxième et dernière partie se termine par une réflexion sur la cristallisation d’une identité est-allemande à la suite des désillusions provoquées par la réunification.
Ce livre au statut hybride, mi-autobiographie, mi-récit historique, vaut avant tout pour sa première partie à dimension socio-historique qui lui permet de poser sa thèse pour expliquer l’effondrement de la RDA à la fin des années 1980. Au-delà des classiques arguments géopolitiques et économiques, Segert souligne la désaffection de la Dienstklasse envers le régime du SED: il s’agit de cette classe de fonctionnaires exerçant un pouvoir d’exécution au sein de différents champs sociaux et qui avait fait sienne les buts sociaux de l’élite politique. Ces loyaux serviteurs de l’État retirent leur soutien au pouvoir en place jugé incapable de conduire le pays sur la voie de nécessaires réformes. Segert faisait partie de cette Dienstklasse et avec d’autres, il s’est soulevé contre le centralisme démocratique, l’absence de débats démocratiques. Organisés de façon prudente en groupe de travail, protégés par des hauts fonctionnaires de l’élite socialiste, ils commencent à rédiger des plates-formes politiques exigeant une démocratisation de la vie politique. Ces espoirs trouvent un débouché à l’automne 1989 où s’ouvre un espace public où l’on peut débattre de ces thèses appelant à réformer le socialisme est-allemand. Ces appels ne trouveront pas de réalisation concrète dans la mesure où les partis politiques qui remportent les élections législatives en RDA sont favorables à la réunification. De cette analyse ressort évidemment une certaine amertume de la part d’un auteur viscéralement attaché à l’idée de maintenir un État est-allemand.
La seconde partie est beaucoup plus décevante. Si elle apporte un éclairage intéressant sur le processus de transformations structurelles et d’épuration du personnel au sein de l’université Humboldt, l’analyse perd par la suite en qualité et en innovation. L’auteur se contente le plus souvent de décrire la »marche quasi inéluctable« vers la réunification en montrant combien les Allemands de l’Est ont été trompés par leurs homologues de l’Ouest. Le traitement des débats autour des archives de la »Stasi« n’apporte rien à l’analyse, pas plus que celle sur la naissance de l’Ostalgie.
Au final, cette étude possède une certaine valeur en tant que témoignage d’un ancien militant réformiste du SED qui s’est battu pour construire une nouvelle RDA et qui cultive une certaine nostalgie de ce qu'aurait pu être une Allemagne de l'Est démocratique et socialiste.
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