H.-P. Schwarz, Axel Springer (Hélène Miard-Delacroix)
Hans-Peter
Schwarz, Axel Springer. Die Biografie, Berlin (Propyläen Verlag)
2008, 733 p., ISBN 978-3-549-07246-2, EUR 26,00.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Hélène
Miard-Delacroix, Paris
»Ce n’est en tous cas pas exagérer l’importance de Springer que de constater qu’il a laissé dans l’histoire de la République fédérale des traces aussi larges que les chanceliers, les chefs de partis et, à sa façon, Rudolf Augstein du ›Spiegel‹«. Il n’en fallait pas moins pour motiver Hans-Peter Schwarz qui résume ainsi (p. 12) l’esprit de sa récente biographie du magnat de la presse allemand Axel Springer (1912–1985). Le biographe de Adenauer, et certainement le meilleur connaisseur de la vie et de l’action du premier chancelier de la République fédérale, maîtrise à merveille ce genre très particulier de l’écriture historique où se mêlent le récit des étapes d’une vie dans ses détails, l’histoire d’un groupe professionnel ou d’une branche de l’économie, et l’histoire politique, économique et sociale d’un pays. Dans sa conformité au genre, cette biographie de Springer tient sa promesse: le livre retrace l’évolution personnelle d’un des dandys du miracle économique, mais dans son interaction avec l’histoire de la presse ouest-allemande des années 1950 à 1980 et avec celle, la grande histoire, de la République fédérale des années de division – celle que l’on appelle désormais dans l’historiographie la »vieille« République fédérale. Car Springer fut à la fois le beau gosse et homme à femmes riche et envié, l’homme de presse influent, anticommuniste, détesté et conspué par la jeunesse de gauche, et le politique, bateleur infatigable et parfois gênant d’une nécessaire et urgente réunification. Aussi l’étude de Hans-Peter Schwarz met-elle en scène les entrelacs de ces activités en faisant apparaître, parmi de nombreux autres, les amis et concurrents Rudolf Augstein, Gerd Bucerius et John Jahr, les frères Ullstein et les frères Burda, des hommes politiques de Hambourg et de Bonn tels le maire Max Brauer ou les chanceliers Adenauer, Brandt, Schmidt et Kohl – jusqu’à Nikita Khrouchtchev que Springer tenta en 1958 de convaincre de permettre la réunification pour n’obtenir finalement que le ridicule tant le succès de l’entreprise était improbable.
Du succès, Springer en eut beaucoup plus dans ce qu’il entreprit tour à tour pour bâtir l’empire de presse allemand qu’on associe à son nom. Le récit classiquement chronologique de Schwarz montre la part de l’héritage et celle de l’autonomie d’Axel Springer: son père Hinrich avait fait en 1909 l’acquisition à Altona de la vieille maison d’édition Hammerich & Lesser créée en 1789, initia son fils au métier et lui donna l’exemple d’un mode de management paternaliste qu’Axel respecta aussi longtemps que la taille de son entreprise à Hambourg le lui permit. Après le »Hamburger Abendblatt« créé en 1948 qui devint en cinq ans à peine le journal régional au tirage le plus important d’Allemagne, et le »HÖR ZU!« d’abord confidentiel mais qui allait devenir avec la révolution télévisuelle le principal magazine de programmes TV et radio du pays, ce furent, au moment où Springer disposait déjà de la logistique et du capital, »l’invention« du »BILD« en 1952 puis le rachat du quotidien »Die Welt« un an plus tard. Schwarz retrace en détail le lancement du quotidien de masse riche en photos »BILD«, conçu par Springer comme »un journal qui ne soit pas sérieux, ou, mieux, qui soit anti-conventionnel« (p. 166) et qui ne parle qu’un minimum de politique. Avec le rachat de »Die Welt« et »Welt am Sonntag«, alors sous contrôle des Britanniques de la Haute commission alliée, Springer devint l’éditeur engagé et influent qu’il resta par la suite, même si cela fut plus net encore après 1958. Car c’est à l’épreuve de force de ce rachat en 1953 que remonte la relation particulière et parfois orageuse avec Adenauer que Springer rencontra alors par l’entremise de l’ami, rescapé d’Auschwitz et devenu un chrétien-démocrate actif, Éric Blumenfeld.
Avec ces deux médias à grand tirage, Springer put devenir le provocateur qui polarisa si fortement l’opinion politique ouest-allemande pendant près de trois décennies. D’abord agacé par ce qu’il jugea être de la tiédeur nationale chez Adenauer, Springer déploya, notamment par le déplacement de son groupe à Berlin et la construction de son immeuble dans la Kochstraße, tous les moyens pour lutter contre ses deux cauchemars: la pérennité de la division et la propagation dans la société des idées de la gauche par l’APO et les nouveaux mouvements sociaux. Avec son néon très lumineux afin d’être bien visible à Berlin-Est, l’immeuble du groupe Springer fut aussi une provocation pour les jeunes de l’APO et du mouvement étudiant qui proclamaient en 1968 qu’il fallait »confisquer les biens de Springer«. Après l’attentat contre Rudi Dutschke, le 11 avril 1968, perpétré par un homme dérangé qui relia sa motivation à la lecture de la presse Springer, circula le mot d’ordre »le principal responsable a ses bureaux dans la Kochstraße« et celle-ci fut le théâtre d’affrontements violents avec la police. L’immeuble Springer à Hambourg fut ensuite la cible d’un attentat du groupe terroriste d’extrême-gauche »Kommando 2. Juni«, en mai 1972, en plein pendant la campagne déployée par le groupe Springer contre les traités à l’Est.
Mort en 1985, Springer ne vit pas la réunification, lui qui avait mis tant d’énergie à combattre la normalisation de l’»Ostpolitik« et la poursuite de cette politique par la coalition chrétienne-libérale, lui qui persista jusqu’à la fin à faire mettre des guillemets au nom »RDA« après avoir abusé des périphrases visant à dénier l’existence même du second État en Allemagne. Il fut en cela un cas extrême, même si par ailleurs, comme le souligne le biographe, sa vie correspond au »court XXe siècle« qui débuta par la catastrophe de la Première Guerre mondiale et s’acheva avec l’arrivée de Michael Gorbatchev au pouvoir en URSS. L’intérêt du personnage est précisément le fait que par certains traits il fut parfaitement représentatif de son époque, après l’avoir été beaucoup moins. Malgré l’intransigeance de ses positions qui en firent une figure détestée, il fut globalement représentatif de l’Allemagne occidentale par son dynamisme d’entrepreneur, par l’expansion rapide de son empire de presse, et par sa participation aux grands débats politiques. Selon Schwarz, c’est parce que sa famille et lui-même avaient été non conventionnels des années 1930 à 1945 que Springer put se forger un profil adaptable à l’éthique et aux valeurs de l’Allemagne d’après-guerre; en effet il n’a pas subi dans sa jeunesse les influences qui ont par ailleurs marqué sa génération: les mouvements de jeunesse et le militarisme. C’est pourquoi les premiers chapitres du livre livrent des clefs de lecture indispensables pour la suite, tant l’imprégnation par un milieu antinazi et non antisémite semble avoir été déterminante et avoir forgé la formule préférée – et un peu surprenante chez un homme qui passa souvent pour brutal: »Soyez gentils les uns avec les autres«.
Ce livre fait découvrir aussi un Springer tourmenté par la religion et féru d’astrologie, et met en évidence son attachement particulier pour les juifs et Israël où lui furent accordés d’ailleurs plusieurs honneurs. On peut regretter qu’il manque à ce livre une présentation critique de l’apport des travaux universitaires antérieurs sur Springer. Cela semble être un choix délibéré de l’auteur qui a bénéficié de l’ouverture d’archives du groupe et exploite ainsi des sources encore inconnues. Cette biographie, qui deviendra certainement un incontournable de la recherche sur cet homme et cette presse, est un livre à la lecture très fluide et plaisante, délicieusement écrit par un historien qui garde la distance critique et ne se prive pas de remarques amusées. Ceux qui le connaissent croient l’entendre.
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