H. M. Bock, Kulturelle Wegbegleiter politischer Konfliktlösung (Barbara Lambauer)
Hans
Manfred Bock, Kulturelle Wegbereiter politischer Konfliktlösung.
Mittler zwischen Deutschland und Frankreich in der ersten Hälfte
des 20. Jahrhunderts, Tübingen (Gunter Narr) 2005, 412 p.
(edition lendemains, 2), ISBN 978-3-8233-6182-4, EUR 39,90.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Barbara
Lambauer, Paris
Dans un recueil d’articles parus dans la collection »edition lendemains« qu’il co-dirige, Hans Manfred Bock, professeur émérite de l’université de Kassel et éminent connaisseur des relations culturelles franco-allemandes, se consacre à l’échange intellectuel franco-allemand de la première moitié du vingtième siècle, une période particulièrement riche en tensions politiques: quatorze textes, déjà publiés entre 1989 et 2002, reprennent ainsi divers aspects de la vie et de la pensée de dix »personnalités de médiateurs«, en s’interrogeant sur la manière dont ceux-ci ont pris part aux discours se référant au pays voisin.
Une nation est-elle le fruit d’un processus naturel ou, au contraire, l’aboutissement d’une volonté politique émanant d’un pouvoir central? La question a sa part d’influence pour expliquer les divergences d’appréciation des deux côtés du Rhin, comme le souligne le premier texte, qui en quelque sorte fait figure de préambule, précédant trois autres parties, intitulées »auteurs allemands de la France«,»auteurs français de l’Allemagne« et »débats franco-allemands«. Parmi les auteurs présentés (aucune femme ne figure d’ailleurs parmi eux1) se trouve Otto Grautoff, ami de jeunesse de Thomas Mann et historien de l’art, auteur d’une étude sur Nicolas Poussin parue en 1914, qui, en 1928, lance deux forums importants d’échange franco-allemand, la revue »Deutsch-französische Rundschau« et l’association Deutsch-französische Gesellschaft. La volumineuse étude consacrée à Ernst Robert Curtius décrit un romaniste qui acquiert une certaine notoriété suite à son premier ouvrage dédié aux »précurseurs littéraires de la nouvelle France« (André Gide, Romain Rolland, Charles Péguy et Paul Claudel), montrant d’ailleurs aussi son enthousiasme pour la philosophie d’Henri Bergson2. Le manuscrit provoque cependant sa rupture avec le cercle de Stefan George de Heidelberg, dont Bock souligne l’importance sur la pensée du romaniste. Celui-ci occupe rapidement une position de premier rang parmi ses collègues outre-Rhin, majoritairement imprégnés alors du concept de la »Kulturkunde«, qui met l’accent sur les profondes divergences supposées entre civilisations allemande et française, la seconde étant considérée comme surannée. À la fin des années 1980, certains médias européens se sont pourtant efforcés de présenter le personnage comme un grand intellectuel européen: Bock répond en démontrant avec force le manque de recul de Curtius face au nationalisme de son pays. Se réclamant profondément apolitique (aussi et surtout au moment de l’arrivée de Hitler au pouvoir), Curtius, proche des courants conservateurs et adepte de l’Etat corporatiste, est convaincu de la prééminence d’une élite culturelle (à laquelle il estime d’ailleurs appartenir). Au début des années 1930, devant la nouvelle montée des tensions politiques franco-allemandes, il se retire progressivement des débats pour se consacrer aux études médiévales, plus à l’abri des projecteurs publics.
Victor Klemperer incarne, quant à lui, la »position du sceptique« parmi les romanistes allemands, position renforcée par la montée du nazisme, un phénomène qui, à ses yeux, est profondément undeutsch (non allemand), induisant alors de sérieux doutes sur les fondements de la »Kulturkunde«. Le portrait le plus long est consacré à Paul H. Distelbarth, personnage assez curieux: naviguant entre les deux pays pendant les années 1930, il garde soigneusement l’équidistance par rapport aux opposants (réfugiés) ou aux émissaires du régime hitlérien. C’est initialement par le biais de son engagement au sein du Reichsbund3, l’association de gauche des anciens combattants d’Allemagne, que ce producteur et négociant en fruits originaire du Wurtemberg, »pacifiste conservateur« et vétéran de la Première guerre mondiale noue des contacts en France à partir du milieu des années 1920, en participant aux activités d’échange avec les anciens combattants français. Il attire l’attention de Robert Bosch, grand industriel de Stuttgart qui l’embauche en 1932 comme conseiller aux affaires franco-allemandes. Cette activité qui inclut aussi quelques missions effectuées pour Konstantin von Neurath, ministre allemand des Affaires étrangères, s’arrête toutefois début 1933, lorsque Distelbarth, objet d’investigations pour haute trahison déclenchées par le nouveau pouvoir, refuse de retourner en Allemagne. Une intervention du cabinet d’Édouard Daladier, chef du gouvernement français, auprès de Berlin met fin à cette enquête peu de mois plus tard.
Mais désormais, Distelbarth partage sa vie entre Paris et Heilbronn, se consacrant à une activité de publiciste, avec, en 1935, la parution en Allemagne nazie d’un premier ouvrage à succès sur la France4, traduit en français5. Un deuxième ouvrage de 1938 reflète ses nombreux contacts noués avec des cercles intellectuels parisiens, notamment autour de Paul Desjardins6. Après une parenthèse durant la guerre, que Distelbarth passe retiré sur son domaine à Heilbronn, cette activité intellectuelle se poursuit à partir de 1946, lorsque, sollicité par l’occupant américain, il devient rédacteur en chef du journal trihebdomadaire »Die Heilbronner Stimme« et auteur d’autres livres sur la France, puis sur la Russie et la Chine. Estimant incarner le rôle d’un »patriarche de l’entente franco-allemande«, il n’est alors pas moins contesté par ses compatriotes, notamment en raison de sa franche hostilité à l’égard de la politique étrangère poursuivi par le gouvernement de Konrad Adenauer (politique relevant, à ses yeux, de la »caste des guerriers«) et d’une appréciation jugée trop clémente quant à la politique menée par l’occupant soviétique à l’Est de l’Allemagne.
Côté français, les portraits consacrés à Jacques Rivière ou Henri Lichtenberger restent relativement rapides. Le second, germaniste d’origine alsacienne et fondateur de l’Institut d’études germaniques de la Sorbonne en 1930, garde l'espoir d’un rapprochement franco-allemand au-delà de 1933. Le texte consacré à son élève André François-Poncet esquive malheureusement l’attitude du moins ambiguë de cet ambassadeur français pendant le régime de Vichy, en passant sous silence sa proposition faite à l’automne 1940 au gouvernement du maréchal Pétain concernant une mission de prise de contact direct avec Hitler, en contournement des services allemands installés à Paris; comme aussi l’attitude générale adoptée par François-Poncet vis-à-vis des régimes autoritaires de l’époque.
Que l’empathie de l’auteur est souvent pour beaucoup dans l’approche choisie (et la longueur) des portraits de ce recueil, c’est ce que démontrent encore les cas de Pierre Viénot et de Pierre Bertaux, dont les itinéraires peuvent être suivis à travers plusieurs articles; sans toutefois d’ailleurs que le lecteur puisse se faire une idée précise de leurs parcours d’ensemble. Le portrait de Viénot se focalise ainsi notamment sur l’influence qu’exerce sur lui le maréchal Lyautey, résident général au Maroc, dont il est proche collaborateur entre 1920 et 1922 à Rabat, ainsi que sur son rôle en tant que représentant du Comité français de la Libération à Londres, notamment au moment du débarquement allié de juin 1944, lorsqu’il s’agit de trouver un terrain d’entente entre Charles De Gaulle et Winston Churchill dans la question de la compétence administrative du gouvernement provisoire dans les territoires libérés en métropole.
Pour finir, la partie consacrée aux »débats franco-allemands« retrace quelques confrontations et échanges de points de vue entre Friedrich Sieburg et Pierre Viénot, entre Pierre Bertaux et Joseph Roth (que Bock fait passer ici pour un écrivain allemand!), ainsi qu’entre Pierre Bertaux et Ernst Robert Curtius.
On regrette au total que les articles n’aient pas été actualisés ni même adaptés à leur nouvelle parution, entraînant quelques redondances inutiles, voire des anachronismes, ceci notamment lorsque le texte se réfère à des débats »actuels« qui datent de la fin des années 1980. Le volume et le degré d’approfondissement des portraits restent extrêmement inégaux. Une introduction établissant un lien solide entre les contributions aurait permis de diminuer le caractère éclectique de l’ouvrage; un index des noms cités aurait facilité son utilisation, de même qu’une bibliographie reprenant les principales publications des personnages étudiés.
Malgré ces réserves, le recueil est riche en informations et impressions. Il met en lumière plusieurs modes de pensée franco-allemands de la première moitié du XXe siècle, avec des répercussions qui vont au-delà de 1945. Stimulant par ailleurs la curiosité et incitant à prendre en main les écrits de ces médiateurs7, il offre un précieux aperçu sur des personnalités qui ont contribué au développement d’une meilleure entente entre les deux pays riverains du Rhin.
1 Citons l’exemple d’Aline Mayrisch-de Saint Hubert qui a joué un rôle non négligeable dans ce même contexte, comme Bock le fait remarquer à plusieurs reprises.
2 Ernst Robert Curtius, Die literarischen Wegbereiter des neuen Frankreich, Potsdam, 1919.
3 Reichsbund der Kriegsbeschädigten, Kriegsteilnehmer und Kriegshinterbliebenen.
4 Paul H. Distelbarth, Lebendiges Frankreich, avec une préface de Henri Pichot, Berlin, 1936. Le livre est réédité à quatre reprises jusqu’en 1939.
5 Paul H. Distelbarth, France vivante, Paris, 1937.
6 Paul H. Distelbarth, Neues Werden in Frankreich. Zeugnisse führender Franzosen, Stuttgart, 1938.
7 On citera notamment les travaux d’Henri Lichtenberger comme »La philosophie de Nietzsche« (1898), ouvrage traduit en allemand dès 1899 (par la sœur même du philosophe) et réédité dans sa version française 51 fois avant 1923, ou encore »L’Allemagne moderne. Son évolution (1907) portant sur l’Allemagne wilhelmienne. De l’auteur Paul H. Distelbarth, Bock recommande spécialement »Neues Werden in Frankreich« (cf. note précédente) pour l’étude des courants intellectuels parisiens des année 1930; alors que les lettres de Pierre Bertaux fournissent une image vivante de la ville de Berlin de la fin des années 1920 (publiées sous le titre »Un normalien à Berlin. Lettres franco-allemandes de 1927 à 1933« en 2001).

