F. Bajohr, D. Pohl, Der Holocaust als offenes Geheimnis (Johann Chapoutot)
Frank
Bajohr, Dieter Pohl, Der Holocaust als offenes Geheimnis. Die
Deutschen, die NS-Führung und die Alliierten, München (C.
H. Beck) 2006, 156 S., ISBN 3-406-54978-0, EUR 18,90.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Johan
Chapoutot, Grenoble
Le degré de publicité (c’est-à-dire de présence dans l’espace public) et de popularité des mesures de discrimination, puis d’éloignement et de destruction des juifs allemands a récemment fait l’objet de plusieurs publications, dont celles de Peter Longerich1 et de Berward Dörner2. Le petit essai de Frank Bajohr et de Dieter Pohl est à la fois plus modeste et plus large que les titres précités. Plus large, car Bajohr et Pohl s’intéressent au caractère public de l’holocauste en Allemagne et dans les pays alliés.
Faisant la synthèse d’une longue série de travaux, Bajohr, chercheur à la Forschungsstelle für Zeitgeschichte de Hambourg, récapitule les divers modes d’approbation et de participation de la population allemande à la politique antisémite du régime après 1933: participation culturelle (approbation rendue aisée par l’inertie d’un antisémitisme hérité), participation matérielle (rendue possible par une aryanisation des biens juifs dont bien des Allemands surent tirer profit). Se fondant notamment sur les rapports démoscopiques du SD de la SS, Bajohr montre que la politique antisémite du nouveau pouvoir, mal perçue au départ, comme l’indique le mauvais accueil réservé au boycott des commerces juifs en avril 1933, fut l’objet d’une approbation croissante de la part de la population allemande. Les rapports de la SS notent même que la »nuit de cristal« ne souleva comme réserve principale que celle-ci: les destructions de biens juifs revenaient à spolier le peuple allemand, comme si ces biens étaient par nécessité ou par essence déjà aryanisés.
Le consensus en voie d’édification ou, du moins, une conspiration du silence, accompagne les premières déportations massives et systématiques à partir de 1940. La connaissance du crime de masse est encore quasi-inexistante en 1941. Par la suite, si le nombre d’Allemands directement impliqués dans la Shoah est de 200 000 environ, la faiblesse de ce groupe, ainsi que le secret dont les autorités l’entourent, ne peuvent empêcher une diffusion de l’information par capillarité, notamment par les permissionnaires du front de l’Est. Près de 40 % de la population allemande (25 millions de personnes) semblent avoir eu une connaissance de l’holocauste et en avoir conçu un malaise grandissant après le retournement de fortune militaire de 1943, qui laissait présager des représailles à la mesure du crime commis déjà puni, disait-on, par les raids aériens incessants qui frappaient les villes allemandes.
Le texte de Bajohr est instructif et bien écrit: ses études de cas, empruntées à des travaux de micro-histoire portant notamment sur la région de Hambourg, donnent à voir des archétypes de comportement. La dialectique entre le particulier et le général est cependant insuffisante: le lecteur devine et accepte que les cas cités soient représentatifs, mais il manque trop souvent une mise en contexte plus général qui permette de conjurer l’aspect parfois impressionniste du propos.
La contribution de Dieter Pohl étudie la publicisation de l’holocauste – notamment des crimes des Einsatzgruppen – dans les pays alliés, et la manière dont le pouvoir nazi tenta d’y opposer une contre-propagande. À vrai dire, c’est à ce second aspect que, d’après le titre (»Le régime national-socialiste et la publicisation internationale de ses crimes«), promet de se consacrer Pohl. Or l’essentiel de son texte est voué à la diffusion de l’information sur l’holocauste, dans la presse anglo-saxonne notamment, des premiers comptes rendus dans la presse yiddish des États-Unis en juillet 1941 aux longs articles consacrés à la déportation des juifs de Hongrie en 1944, en passant par les révélations croissantes sur les crimes de guerre à l’Est. Peu de choses, finalement, nous est dit sur la manière dont le pouvoir nazi (chancellerie, ministère de la Propagande, ministère de l’Est, SS, Wehrmacht) réagit à cette connaissance croissante du crime contre l’humanité, et peu de choses qui ne soient connues des historiens, voire du grand public, comme l’intense campagne de propagande autour de Katyn, ou la mise en scène de Theresienstadt.
Moins connu est le projet de repérer d’éventuels criminels de guerre parmi les prisonniers alliés pour les juger publiquement, comme le pouvoir soviétique le fit à Kharkov en 1943 avec quatre membres des Einsatzgruppen. Pohl reste en retrait de son sujet: les articles incriminant la cruauté et la barbarie des alliés furent innombrables dans la presse nazie, et ce dès 1933. L’auteur n’en cite qu’un seul, datant de 1943, en le présentant comme une réponse de circonstance. Or, un travail de fond est mené depuis la prise de pouvoir, pour incriminer l’hypocrisie des Américains (Roosevelt s’offusque de la »nuit de cristal«, mais pas des lynchages dans son propre pays), la sauvagerie des français (troupes coloniales) et des anglais (exactions en Inde, inégalités sociales criantes), ainsi que, surtout, l’essentielle et cruelle arriération des bolcheviks, et ce bien avant Katyn. La dénonciation des crimes de guerre soviétiques, contre-feu allumé pour masquer les crimes nazis, ne fut crédible que sur ce fond de longue et intense préparation culturelle.
L’intérêt du texte de Pohl réside dans les documents fournis (fac-similes de journaux notamment) et dans le rappel des principaux épisodes qui jalonnèrent une publicisation croissante, à l’étranger, des crimes du Reich. Force est cependant de constater que l’auteur ne traite pas le sujet annoncé.
In fine, le lecteur est gêné par les insuffisances et le manque de cohérence de ce volume, dont l’éditeur prétend qu’il vient traiter un thème encore peu abordé: l’affirmation est inexacte (tant le rapport des Allemands à l’holocauste que la diffusion de sa connaissance hors du Reich ont été étudiés), et ce livre ne possède pas d’unité thématique réelle. Il compile deux textes qui ont leur intérêt et leurs lacunes, mais dont la cohérence n’est pas évidente, comme en témoigne un sous-titre (»Les Allemands, le pouvoir nazi et les alliés«) qui annonce plus un pot-pourri qu’une monographie réellement problématisée.
1 Peter Longerich, Davon haben wir nichts gewusst, Berlin 2006.
2 Berward Dörner, Die Deutschen und der Holocaust, Berlin 2007.
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