A. Krüger, Litanei-Handschriften der Karolingerzeit (Martin Heinzelmann)
Astrid
Krüger, Litanei-Handschriften der Karolingerzeit, Hannover (Verlag
Hahnsche Buchhandlung) 2007, L–842 p. (Monumenta Germaniae
Historica. Hilfsmittel, 24), ISBN 978-3-7752-1131-4, EUR 70,00.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Martin
Heinzelmann, Saint-Cloud
Une fois de plus, le volume présent fait honneur à la série »Hilfsmittel« (instruments de travail) des »Monumenta Germaniae Historica«, série qui s’avère indispensable pour le travail de tout médiéviste. Il remonte à une thèse de l’année 2000 à l’université de Francfort/M. que l’auteur avait proposée sur le seul sujet du »Rotulus de Lorsch«, composé dans les années 860 dans le fameux monastère carolingien de Lorsch pour Louis le Germanique et contenant une litanie de 534 noms de saints. Le volume actuel correspond donc à un élargissement de la thèse de Mme Astrid Krüger à un maximum de témoins manuscrits de litanies carolingiens portant des prières en forme de litanie de saints accompagnées de suffrages, un genre de sources attesté par une série importante de manuscrits de la fin du VIIIe, mais surtout du IXe siècle.
En s’appuyant sur les travaux de Michael Lapidge (Anglo-Saxon Litanies of the Saints, 1991, comprenant l’édition de 46 exemplaires de litanies, du VIIIe au XIe siècle) et de Gisbert Knopp (Sanctorum nomina seriatim. Die Anfänge der Allerheiligenlitanei und ihre Verbindung mit den ›Laudes Regiae‹, Römische Quartalschrift 65, 1970, p. 185–231), Astrid Krüger illustre d’abord les origines des litanies dans la litanie des diacres et l’oratio fidelium de la messe romaine ancienne (dont le Kyrie eleison est un élément qui a survécu) et dans la litanie de processions dans un contexte pénitentiel, ces dernières étant bien implantés en Gaule dès leur introduction par l’évêque Mamert de Vienne († 475), ce dont témoignent Césaire d’Arles et le premier concile d’Orléans de 511 parlant de rogationes id est laetanias. Il faut cependant attendre la fin extrême du VIIIe siècle pour connaître de plus près, par le témoignage d’Angilbert de Saint-Riquier, la forme et le contenu de telles processions qui ont pu avoir lieu à la date du 25 avril (litania maior), aux trois jours avant l’Ascension (litania minor, les Rogations), mais aussi aux trois jours précédant le premier janvier (concile de Tours 567), ou encore à d’autres occasions, comme à certaines fêtes de saints. Au IXe siècle on avait recours à ces litanies plus généralement lors de la liturgie du samedi saint, dans le contexte de la préparation à la mort, de cérémonies de sacre ou de dédicace, au début d’un synode et même dans la prière privée. Tandis que les suffrages de ces litanies, par leur formules Ab (ou per) […] libera nos domine, ou encore Ut […] dones, te rogamus, font apparaître leur caractère pénitentiel, les séries de saints des Laudes regiae, liées de près aux litanies des saints (voir Ernst H. Kantorowicz, Laudes Regiae. Une étude des acclamations liturgiques et du culte du souverain au moyen âge, Fayard 2004, traduction du livre de 1946), sont interrompues par des acclamations du prince, de sa famille, de l’armée ou de personnages de la hiérarchie ecclésiastique; de plus, dans les Laudes on répond à l’acclamation d’un saint tu illum adiuva pendant que, dans les litanies, le peuple (ou la scola) entonne chaque fois ora pro nobis.
La performance proprement dite d’Astrid Krüger consiste pourtant dans la présentation d’un nombre inégalé jusqu’ici de spécimen de litanies d’un seul coup, destinées au travail de dépouillement des séries de saints et des formules de suffrages par une étude de comparaison précise. Il y a 73 exemplaires qui sont présentés en détail dans les pages 69 à 325, pourvus d’un numéro d’ordre, de 1 à 73 (souvent, un seul numéro représente deux ou même trois séries de saints; exceptionnellement, comme au n° 60, il n’y a que la liste des formules de suffrages, sans la série des saints, qui est encore conservée); le rapprochement des chiffres exprime souvent l’appartenance à des groupes de témoins d’un type apparenté. Ainsi l’auteur propose trois grands groupes: 1, les litanies insulaires et les exemplaires réunissant à la fois Laudes et litanies (n° 1 à 8, dont on relèvera surtout les litanies et laudes de Corvey, du Psautier de Montpellier, comportant des laudes pour la famille carolingienne malgré son caractère »privé«, et du Psautier de Charlemagne); 2, les spécimen des grands centres de production que sont Paris / Saint-Amand et Saint-Gall / Salzbourg (n° 9 à 39: relevons le n° 9b, le ms. Paris BnF lat. 1153 avec 629 noms de saints tirés sans doute d’un exemplaire abrégé du Martyrologe hiéronymien); 3, les litanies qui n’appartiennent pas au groupe précédant (n° 40a à 73: litanies de la région de la Loire, de l’Île-de-France, Chartres, Autun, Sens, Gellone, Reims, Trèves, de la Rhénanie, le Rotulus de Lorsch, du Rhin supérieur, Bavière, Nonantola et Vercelli). Les manuscrits portant ces litanies sont présentés dans un chapitre à part, p. 330 à 386, selon l’ordre alphabétique des lieux de bibliothèque, d’Amiens à Zurich; après la page 382, six planches correspondant à autant de manuscrits représentés illustrent l’aspect concret des litanies et de leur contexte. Dans la notice respective on apprend avec les éditions la date et la provenance de la litanie et le nombre des saints qu’elle contient. La description du contexte de la litanie dans son manuscrit nous renvoie d’ailleurs le plus souvent aux Psautiers, plus rarement aux autres sources liturgiques comme sacramentaire, missel ou collection de prières qui sont accompagnées de litanies. Enfin, l’auteur nous gratifie de l’édition de 34 litanies, comportant 42 listes de saints, pour ces manuscrits qui n’ont pas encore été sujets d’une édition, aux pages 579–832.
Pour l’auteur de l’ouvrage il était très important de faire comprendre l’utilité de cette source spéciale que présentent les séries des saints et des suffrages des litanies. Pour cette raison elle propose déjà en introduction (p. 60 à 68) quelques pages sur »la litanie des saints en tant que source de l’historien« où elle prône un travail de comparaison systématique des séries offertes par cette source spéciale. Ce travail est davantage spécifié dans un chapitre ultérieur sur »l’exploitation statistique des litanies« (chap. 5, p. 387 à 439) suivi d’un autre (chap. 6, p. 440 à 577) qui contient des tableaux avec, un par un, les noms des saints (normalisés) et la fréquence de leurs citations dans les litanies; des tableaux comparables existent ensuite pour des groupes de saints nommés sans noms (anges, saints de l’Ancien Testament, apôtres, martyrs, confesseurs, moines, ermites, vierges, etc.) et pour les différentes formules des suffrages. À partir de la fréquence d’un nom de saint ou d’une formule de suffrage on comprendra vite s’il s’agit d’un saint appartenant au » canon commun« des saints, qui, par exemple, a pu être repris de la liste traditionnelle des apôtres ou des martyrs dans la prière des Communicantes, ou s’il s’agit plutôt d’un saint local, isolé, qui n’est cité que ponctuellement, mais dont l’existence dans la liste peut éventuellement fournir des renseignements sur l’origine de la litanie en présence. Le nombre important des litanies rassemblées par Mme Krüger favorisant une plus grande fiabilité des données statistiques et des possibilités de comparaison, permettra sans doute davantage de conclusions sur les origines des saints, des séries de saints et des formules, et il ne restera qu’à comparer ces données aux autres éléments des écrits hagiographiques, comme les martyrologes ou les grands légendiers de l’époque, pour élargir encore davantage notre connaissance.
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