M.E. Goodich, Miracles and Wonders (Monique Goullet)
Michael
E. Goodich, Miracles and Wonders. The Development of the Concept of
Miracle, 1150-1350, Aldershot, Hampshire (Ashgate Publishing) 2007,
XII–148 p. (Church, Faith and Culture in the Medieval West), ISBN
978-0-7546-5875-7, GBP 50,00.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Monique
Goullet, Paris
Ce livre est paru un an après la mort de Michael Goodich, dont on connaît les riches travaux sur le champ du fait miraculeux. Ainsi que le rappelle le chapitre introductif, les récits de miracles ont été réduits par les historiens au rang de révélateurs de la superstition populaire médiévale, avant qu’ils ne les revalorisent comme témoignages de faits sociaux. Mais la compréhension profonde du rapport entre l’homme du Moyen Âge et le miracle est encore compromise par le paradoxe suivant: c’est précisément le caractère stéréotypé des miracles – un des arguments importants des historiens pour les rejeter comme dénués de toute valeur –qui garantissait leur fiabilité aux yeux des hagiographes et de leur public, dans la mesure ils réitéraient pour les modernes des modèles aussi prestigieux que ceux de la Bible ou des premiers âges du christianisme. Alors, comment dégager de la rhétorique des prêcheurs, hagiographes et auteurs d’exempla la »voix authentique« des miraculés et de leurs témoins, demande M. Goodich, et quels sont les critères de distinction entre miracle et magie? C’est à cette dernière question que répond d’abord le deuxième chapitre, qui esquisse une histoire de la théologie du miracle de l’Antiquité au XIIIe siècle: le miracle renvoie à Dieu, la magie à des faux Dieux, à des charlatans, ou au démon, mais la frontière risque d’être indistincte pour l’observateur. Aussi le miracle inspira-t-il la méfiance lorsque, devenu lien identitaire d’une société chrétienne en construction, il concourut de façon très efficace à la prospérité de l’Église par le biais des sanctuaires à pèlerinage. On connaît la position d’Augustin, pour qui le miracle par excellence est la création divine sans cesse en devenir, et les miracles le produit de l’incompréhension qu’en ont les hommes: on est là devant les prémices d’une rationalisation du phénomène, qui sera aussi celle d’Hugues de Saint-Victor, et qu’un traité anonyme du XIe siècle (?), intitulé De mirabilibus sacrae Scripturae, poussera plus avant en montrant qu’il convient de ne pas confondre phénomène inhabituel et phénomène contraire aux lois de la nature: là encore l’essentiel du phénomène miraculeux est reporté sur son observateur. Nombre de traités antérieurs au XIIIe siècle tendirent à atténuer l’importance du miracle dans la foi chrétienne, en en fournissant une explication naturelle, renvoyée la plupart du temps à l’incompétence de l’observateur. L’enjeu était en effet de désamorcer les critiques et railleries des juifs, hérétiques et autres sceptiques devant ce genre de phénomènes. L’introduction d’Aristote dans le canon scolaire et le besoin de rationalisation qu’elle apporta fit donc fond sur l’idée augustinienne selon laquelle le miracle est une preuve de la toute-puissance de Dieu, et non une exception aux lois naturelles: selon Thomas d’Aquin, le miracle est la suspension divine du cours normal des choses; Albert le Grand, lui, après avoir différencié miracula et mirabilia (le »merveilleux«, étonnant mais néanmoins explicable), affirme que le miracle n’est pas un trouble de l’ordre des choses, mais au contraire sa restitution (un aveugle recouvrant la vue retrouve son état normal selon les lois humaines). Les classifications des miracles se multiplient sous la plume des scolastiques, qui cherchent à concilier l’Écriture avec l’aristotélisme. Sous l’influence d’Avicenne, à la fin du XIIIe siècle Engelbert d’Admont propose, dans son De miraculis Christi, une explication psychosomatique des miracles du Christ: la dégradation spirituelle ayant entraîné la dégradation physique, la guérison spirituelle entraîne la guérison physique.
Le troisième chapitre étudie, à travers de nombreux exemples, le rôle du miracle dans la prédication, en particulier celle des ordres mendiants. Le traitement qu’y subit le fait miraculeux, souvent tourné sous la forme d’un exemplum, a d’autant plus d’impact sur le public que la parole du prédicateur, investie d’une autorité quasi »officielle«, impose à la fois un récit moral et une théologie du miracle. Cette dernière est toutefois sacrifiée à l’enseignement moral et nombre d’exempla se réduisent à des historiettes proches du roman courtois. Goodich note un phénomène pré-humaniste très intéressant à partir du XIVe siècle: le recours à des héros, des récits exemplaires et des aphorismes émanant de sources antiques profanes, présentés comme avant-coureurs de la sainteté christique (Pierre Bersuire, Pierre d’Ailly), et il attire l’attention sur l’importance d’Eudes de Châteauroux et de Clément VI. Les sermons de ce dernier, rédigés à la fois avant et durant son pontificat, témoignent à la fois de sa pratique et de sa théorie de la canonisation, par exemple à l’occasion du très instructif dossier de canonisation d’Yves de Tréguier en 1347.
On comprend que quelques esprits frondeurs aient émis des doutes sur la véracité des miracles, même parmi le peuple, qui soupçonna le clergé de vouloir s’enrichir à ses dépens: c’est l’objet du cinquième chapitre, qui, à travers les miracles relatant les punitions dévolues aux sceptiques en tout genre – railleurs, moqueurs, persifleurs, blasphémateurs, contestataires, opposants politiques et hérétiques –, montre le rôle dissuasif joué par l’hagiographie, sous sa forme narrative mais aussi dans sa transposition liturgique et iconographique. L’exposé est soutenu par l’analyse de nombreux cas concrets. Le chapitre 6, qui porte sur les rapports entre canonisation et hagiographie, est moins original dans sa thématique, mais le reste par le choix et la richesse des cas étudiés, surtout celui de la canonisation par Urbain IV de Richard de Chichester, enfant ressuscité après avoir été écrasé par la roue d’un chariot qui lui laissa son empreinte sur le ventre; y sont étudiés en particulier les rapports entre les questions imposées dans le cadre du procès et le texte narratif (»Vie et Miracles« par le Dominicain Ralph Bocking). Cette question de l’influence des procès de canonisation sur les récits hagiographiques a été récemment traitée par Didier Lett, dans un livre et un article sur Nicolas de Tolentino parus trop tard pour que M. Goodich ait pu les utiliser. Enfin, le très riche chapitre sept étudie l’usage du rêve et de la vision dans les Miracles, aussi bien dans les textes hagiographiques (où ils restent relativement stéréotypés) que dans les procès de canonisation (où ils prennent une valeur juridique discriminante). C’est précisément cette »juridicisation« croissante du miracle et la rationalisation qui en découle nécessairement que souligne la conclusion. Ce livre, né de réflexions connexes à d’autres recherches, est une synthèse importante dans le paysage actuel des études sur la sainteté.
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