Personal tools
Navigation
 

D. Freist, Absolutismus (Claude Michaud)

— filed under:
Dagmar Freist, Absolutismus


Francia-Recensio 2009/3 Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815)

Dagmar Freist, Absolutismus, Darmstadt (Wissenschaftliche Buchgesellschaft) 2007, VIII–150 p. (Kontroversen um die Geschichte), ISBN 978-3-534-14724-3, EUR 16,90.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Claude Michaud, Orléans

Nous ne rappellerons pas l’économie de la collection à laquelle appartient cet ouvrage; on peut se reporter à la recension de »Das Zeitalter der Aufklärung« dans »Francia 32/2 (2005)«, p. 298–301. Ici, c’est la notion d’absolutisme qui est décortiquée. On sait qu’elle fait l’objet d’un feu nourri de critiques jusqu’à devenir une sorte de chimère; mais quant à s’en passer, c’est une autre histoire! L’ouvrage, destiné à un public étudiant, recense de façon critique l’abondante bibliographie anglo-saxonne et surtout allemande; néanmoins quelques ouvrages en italien et une trentaine en français complètent la démonstration. Les historiens sont à la recherche de l’idéal-type wébérien de l’absolutisme et on ne s’étonnera pas qu’ils ne le trouvent nulle part, même dans le paradigme louis-quatorzien. Le dossier fourni de la micro-histoire ouvre l’éventail des significations et des interprétations; les éléments constitutifs de l’absolutisme se déclinent sur l’échelle des intensités, sans que jamais une corrélation positive les réunisse dans une parfaite modélisation. D’où un jeu de va-et-vient finalement assez stimulant, chaque thèse un peu nouvelle suscitant la contradiction, alimentant la controverse, au bout desquelles l’impossible synthèse tarde à présenter des contours bien précis. Bref, un work in progress pour quelques années encore…

Passons sur l’introduction qui résume les perspectives générales des temps modernes, de la fin du XVe au début du XIXe siècle. La partie qui suit survole les recherches sur l’absolutisme, ce qui ne laisse pas d’entraîner quelques répétitions avec ce qui fait le corps et l’intérêt de l’ouvrage, à savoir les controverses savantes. La terminologie revient sur le concept d’absolutisme et sa naissance au XIXe siècle (les trois phases de Roscher, 1847), alors que l’absolutisme est déjà bien présent chez Jean Bodin. Il est utile de souligner que si l’absolutisme fut sans doute le courant dominant, il dut composer avec le contre-courant de la monarchie des ordres, dont un Althusius se fit le théoricien, qu’il fut combattu par nombre de penseurs politiques tels Limnaeus, Conring, Saint-Simon ou Boulainvilliers, que l’État national souverain et absolu ne fut pas la seule mesure du succès de l’État moderne. L’historiographie allemande, longtemps dominée par l’école prussienne (Leopold von Ranke), s’est heureusement affranchie de cette pesante tradition; la nouvelle histoire est convertie à l’histoire sociale du politique, d’où l’élargissement salutaire des perspectives.

Le premier thème: l’absolutisme est-il un mythe comme le proclame le titre provocateur de l’ouvrage de Nicholas Henshall? Toutes les caractéristiques de l’absolutisme auraient été surestimées. Les corps intermédiaires, états, ordres, parlements continuent à exister et jouer leur rôle. La noblesse n’est pas domestiquée, mais vit en symbiose avec le pouvoir souverain dont la force lui est indispensable pour maintenir ses propres positions. En retour, le prince ne peut se passer d’un minimum de consensus et doit donc contenir l’usage de sa force. La France de Louis XIV n’est ni centralisée, ni unifiée territorialement et juridiquement. Mais tout ceci est-il si neuf? Bodin affirmait déjà la distinction entre le despote et le souverain absolu respectant les lois divines et humaines et les lois fondamentales du royaume. Et les défaillances de l’obéissance sont connues et étudiées. Faudrait-il abandonner l’absolutisme, pas assez porteur pour demeurer un critère de périodisation, et lui substituer le baroque qui a l’avantage d’englober la littérature et les arts? À ceux qui affirment que l’absolutisme n’a pas existé partout en Europe, l’historien français rétorquera que la France a été fort rétive au baroque, l’ouvrage de V.-L. Tapié, »Baroque et Classicisme«, l’a autrefois éloquemment établi.

La relation entre la monarchie et les ordres/états (Stände) est au cœur du sujet. La Commission internationale pour l’histoire des assemblées d’État (1936) en a fait l’objet central de sa recherche. L’historiographie allemande après 1945 a insisté sur la tradition corporative et le rôle des ordres pour consentir l’impôt et assurer leur levée, sur leur droit de présenter des doléances. Certes les états en France, en Espagne, dans nombre d’États princiers du Saint-Empire, sont de moins en moins convoqués, sans toutefois être formellement abolis. Mais en Wurtemberg, en Mecklembourg, en Frise orientale, en Hongrie, en Pologne, aux Provinces-Unies, en Bohême jusqu’en 1620, et même dans les États autrichiens, en Bavière ou en Saxe électorale, ils partagent le pouvoir avec le prince au sein d’un régime dualiste. La comparaison avec le parlement d’Angleterre est enrichissante; tout en défendant leurs privilèges et leurs franchises, les états des ordres auraient, dans les conditions de l’époque, représenté le peuple et constitué les prémices d’un pré-parlementarisme (Francis-Ludwig Carsten). Les récentes études sur le communalisme (Peter Blickle), celles sur les pouvoirs locaux vont dans le même sens quand elles établissent le fort degré des autonomies locales. À l’opposé, d’aucuns continuent à faire de l’État des ordres le principal obstacle à la marche vers l’État moderne; il aurait préalablement fallu le liquider et passer par la phase du néo-absolutisme pour déboucher sur le vrai parlementarisme. Quoi qu’il en soit, l’État dualiste ou dyarchique est bien présent, il fonctionne, et s’il y a de nombreux conflits de compétence dus à l’élargissement des fonctions de l’État centralisé, des heurts entre anciennes et nouvelles élites, il existe aussi des formes de collaboration bénéfiques pour l’un et pour l’autre: Michel Cassan a bien montré pour des villes de France que l’intervention du pouvoir central n’était nullement dommageable aux intérêts de l’élite culturelle et économique.

Troisième thème, la relation entre la monarchie absolue et la société de cour. Il est inutile de rappeler les thèses de Norbert Elias et de ses épigones. L’heure est au bilan critique. L’homme d’avant la civilisation de cour n’était pas une bête sauvage. Quant à la cour, elle fut moins l’instrument de la domestication de la noblesse que le lieu de la communication entre le souverain et une noblesse qui demeurait le pilier indispensable de l’État. Elle fut aussi la bourse de la faveur, du patronage et du clientélisme, dans une relation don/contre-don. L’historiographie de la France du XVIIe siècle a mis l’accent sur une noblesse adversaire de l’absolutisme (les révoltes nobiliaires contre Richelieu, la Fronde) et la cage dorée de Versailles; mais après 1660, la noblesse française eut besoin du renforcement de l’autorité royale pour consolider la légitimité de ses positions locales et sociales. La société de cour, ce sont aussi le cérémonial, le rituel, les symboles d’une autorité rendue visible; si leur signification politique n’est plus à prouver, les comparaisons européennes, entre Versailles et Vienne par exemple, révèlent la diversité des cultures d’État. En arrière-plan se profile le thème de la crise de la noblesse (Lawrence Stone) ou de sa mutation identitaire. Concurrence entre aristocracy et gentry en Angleterre, entre épée et robe en France, émergence d’une nobilitas litteraria, institutionnalisation, en France toujours, d’une noblesse confirmée ou conférée par le roi en contradiction avec la traditionnelle noblesse taisible, tels sont les conflits ouverts qui ne doivent pas faire oublier les capacités d’adaptation de l’ordre.

La noblesse n’aurait pas été la seule à subir le poids de l’autorité de l’État, la société toute entière jusque dans ses couches les plus basses serait passée sous le rouleau compresseur de la Sozialdisziplinierung, nouvel idéal-type de l’histoire allemande. Par le travail, l’éducation, le militaire, le cérémonial, les Églises, la normalisation des croyances, des pensées, des comportements aurait fait reculer les déviances. La normalisation de la vie publique et privée des sujets irait de pair avec la rationalisation et la hiérarchisation, sensibles dans tous les domaines, y compris les arts. La forme institutionnelle de la disciplinarisation, ce sont les très nombreuses ordonnances de police: assurer la « bonne police », tel est l’objectif de l’État centralisé. Mais quelle distance entre la théorie et la pratique! Des succès certes, mais aussi des échecs de la politique étatique, dans le domaine de l’assistance par exemple. Et il faut associer dans une relation dialectique à la Sozialdisziplinierung, impulsée d’en haut, la Selbstdisziplinierung, le contrôle d’en bas par la communauté et le voisinage, c’est-à-dire l’action propre des sujets pour s’auto-réguler en vue du bien commun. À la verticalité de la disciplinarisation étatique s’ajoute l’horizontalité d’une foule de rapports informels de contrôle social.

Les Églises jouèrent dans ce processus un rôle aussi essentiel que l’État. La confessionnalisation, autre concept de l’historiographie allemande, collaboration de l’Église et de l’État pour éradiquer l’hérésie, les superstitions et autres conduites déviantes, pèse lourdement dans la genèse de l’État moderne. L’unité de foi était considérée comme un facteur stabilisant de l’État. Là aussi, entre les objectifs affirmés et les réalités, l’écart peut se creuser. L’exemple de Münster au XVIIIe siècle révèle une large ignorance du minimum doctrinal chrétien exigible. Ce sont les princes qui menèrent le combat, souvent contre les états qui mêlèrent dans leur résistance la défense de la liberté de conscience et de culte et celle de leurs privilèges. À côté d’évidents succès comme dans les états Habsbourg dans le Saint-Empire, des échecs reconnus et acceptés, l’acceptation de la coexistence religieuse, la priorité donnée à la paix civile sur l’unité de foi dans quelques villes de l’Empire. La Saxe demeure luthérienne lorsque son électeur passe au catholicisme pour accéder au trône de Pologne. Les droits de la conscience suscitent une nouvelle forme du jus resistendi qui n’est plus seulement le privilège des nobles, mais le droit naturel de l’homme du commun; l’apport de Calvin est ici essentiel.

L’absolutisme, c’est aussi la constitution d’armées permanentes et la guerre qui fait l’État comme l’État fait la guerre. L’État absolutiste en phase de croissance fut souvent un État de guerre, dont les armées furent les instruments des monarques, Louis XIV ou Frédéric II, pour assurer leur gloire et leur prestige. Les conflagrations prirent souvent l’aspect de conflits dynastiques, de guerre de succession, les grandes causes nationales sont pour plus tard. On retrouve ici la noblesse, sa vocation traditionnelle et ses dispositions psychiques à la guerre, plus, à l’époque moderne, une double surdétermination: de la part du noble, il s’agit de compenser sa perte de puissance devant l’absolutisme par le gain de la gloire et de l’honneur au combat, de la part du souverain occuper le noble sur le champ de bataille pour lui enlever le loisir de comploter. La guerre, c’est aussi la nécessité d’une fiscalité efficace. L’armée issue de la révolution militaire coûte cher et le tour de vis fiscal que la France subit à partir de son engagement dans la guerre de Trente ans est bien connu. En cela, la guerre est bien un moteur de la construction de l’État en le forçant à perfectionner son appareil fisco-financier. Mais là encore, rien de totalement automatique; l’Espagne en guerre ne réussit pas là où la France avait excellé. Et il est d’autres voies: l’Angleterre, non absolutiste il est vrai, compensa par sa fiscalité indirecte et son système de crédit une fiscalité directe légère.

L’absolutisme ne peut se satisfaire des légitimations d’usage, le droit divin ou l’hérédité. Le pouvoir doit se mettre en scène et l’on retrouve ici la cour, le cérémonial, les fêtes, les actions symboliques, l’héroïsation et la mythologisation du monarque, la propagande par les médailles, la littérature, les arts. Nous ne reviendrons pas sur les thèses bien connues d’Habermas et les divers canaux de l’opinion publique, journaux, pamphlets, clubs, loges franc-maçonnes … La critique a porté sur la nature de cette opinion publique et sur sa trop restreinte périodisation à l’ère des Lumières. Les conflits religieux, les révolutions anglaises, la Fronde qui multiplient les occasionnels, prouvent à l’envi que dès la fin du XVIe siècle une opinion publique est le fait de catégories sociales très diverses. L’Öffentlichkeit pré-Aufklärung n’est plus à prouver.

Le dernier thème est celui de l’absolutisme éclairé, pour lequel on pourra se reporter à l’ouvrage indiqué au début de cette recension. Influence de la philosophie sur les gouvernants ou, tromperie des princes, toujours la même politique de force, camouflée derrière les justifications du temps, le bien public, le bonheur des peuples, la liberté des individus? Comment accorder l’autorité de l’État avec les droits naturels des sujets mis en avant par Grotius, Pufendorf ou Locke? Frédéric II, authentique membre de la République des lettres, fut le roi des contradictions. On humanise la justice, mais on renforce les privilèges nobiliaires. Avec son père, le Roi-Sergent, les différences sont moins de fond que de style. Frédéric II fut un conservateur et son humanisme et sa raison sans préjugés trouvèrent vite leurs limites dès que la puissance de l’État fut en jeu. Catherine II invita Diderot, rédigea le fameux Nakaz; mais ses réformes sociales semblent à contre courant, lorsqu’elle voulut donner une structure corporative à la société russe alors que le système des ordres commençait à être miné ailleurs. Joseph II fut le plus radical, il revendiquait »le pouvoir absolu de pouvoir faire tout le bien à l’État«. Fut-il un despote ou un révolutionnaire, le champ des interprétations est ouvert. Despotisme éclairé, absolutisme éclairé, absolutisme réformé, les historiens hésitent sur la meilleure appellation.

L’ouvrage se clôt sur les perspectives d’une recherche future, les cultures politiques, les champs discursifs des légitimations du pouvoir, les théories politiques, les opinions publiques, l’historicité des concepts et des discours, l’introduction dans le débat de l’histoire du genre, le rapport absolutisme-fiscalité, négligé en Allemagne à la différence de la France et de l’Angleterre. Il a surtout le mérite de rassembler en peu de pages les fruits d’une historiographie très riche. On notera néanmoins quelques lacunes. Pour faire court: »L’absolutisme en France. Histoire et historiographie« de Fanny Cosandey et Robert Descimon, dans une collection tout à fait parallèle, »L’Histoire en débat« (Paris 2002), et »L’absolutisme éclairé« publié par B. Köpeczi, A. Soboul, É. H. Balázs et D. Kosary (Budapest/Paris, Akademiai Kiadó/CNRS, 1985), un important moment d’historiographie, la vulgate marxiste. Tel qu’il est, l’ouvrage ouvre toutes les pistes au public étudiant et même aux enseignants peu familiers de la richesse de l’historiographie allemande en perpétuel renouvellement.

Lizenzhinweis: Dieser Beitrag unterliegt der Creative-Commons-Lizenz Namensnennung-Keine kommerzielle Nutzung-Keine Bearbeitung (CC-BY-NC-ND), darf also unter diesen Bedingungen elektronisch benutzt, übermittelt, ausgedruckt und zum Download bereitgestellt werden. Den Text der Lizenz erreichen Sie hier: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/de

Document Actions
Zitierhinweis
Empfohlene Zitierhinweise:
D. Freist, Absolutismus (Claude Michaud)
In: Francia-Recensio, 2009-3, Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815)
URL: http://www.perspectivia.net/content/publikationen/francia/francia-recensio/2009-3/FN/freist_michaud
Dokument zuletzt verändert am: Feb 13, 2012 03:01 PM
Zugriff vom: May 24, 2012