M. Bideaux, M.-M. Fragonnard (eds.), Les échanges entre les universités européennes à la Renaissance (Willem Frijhoff)
Les échanges entre les universités
européennes à la Renaissance. Colloque international organisé par
la Société française d’étude du XVIe
siècle et l’Association Renaissance-Humanisme-Réforme, Valence,
15–18 mai 2002. Actes
réunis et édités par Michel Bideaux et Marie-Madeleine Fragonnard,
Genève (Droz) 2003, 403 p. (Travaux d’humanisme et Renaissance,
CCCLXXXIV), ISBN 978-2-600-00833-4, EUR 91,08.
rezensiert von/compte rédigé par
Willem Frijhoff, Amsterdam
Au cours de l’époque moderne le studium generale du Moyen Âge, couvrant en principe la chrétienté entière, s’est peu à peu mué en un ensemble d’universités à impact essentiellement national, parfois même étroitement contrôlées par l’autorité politique du territoire en question. Il est vrai que le degré de contrôle politique restait variable, du moins jusqu’aux révolutions de la fin du XVIIIe siècle, qui finalement conduisaient partout à l’adoption de systèmes d’enseignement supérieur nationaux. Par ailleurs, les réformes du XVIe siècle affectaient plus particulièrement le domaine universitaire, dans la mesure où les universités étaient le lieu de reproduction privilégié des idées et de leurs porteurs et diffuseurs. Cependant, en principe la langue d’enseignement restait jusqu’au XVIIIe siècle partout la même, le latin, et même dans la recherche le latin et la lingua franca internationale, le français, continuaient de permettre une circulation européenne des personnes, des livres et des idées. D’autre part, sous certaines conditions, elles aussi fortement variables selon les territoires et les institutions, les étudiants et professeurs étrangers restaient souvent les bienvenus, et les circuits habituels de la communication (la peregrinatio academica, le grand tour, etc.) demeuraient le moule dans lequel se coulaient presque inconsciemment les échanges physiques.
C’est sur le fond de cette évolution que les organisateurs du colloque dont les actes sont reproduits dans ce volume ont formulé leur questionnaire, en rappelant, par ailleurs, les résultats de la recherche des dernières décennies accumulés dans les deux premiers volumes de la »History of the University in Europe« sous la rédaction de Walter Rüegg et Hilde de Ridder-Symoens (Cambridge 1992–1996 [non 1995 comme le veut la bibliographie]). Cette dernière, spécialiste éminente de la question, était par ailleurs l’auteur des chapitres »Mobility« dans les deux volumes. Elle figure dans ces actes avec un bel article de méthode et de synthèse sur l’étude de la mobilité concernant une université sans sources sérielles, Douai. On notera d’ailleurs à regret qu’aucun éditeur français ne veuille publier une traduction de cette somme monumentale, qui fut traduite en allemand, espagnol et portugais. Le résultat est patent: l’ouvrage reste largement inconnu en France, où malheureusement l’on n’a pas l’habitude de consulter des travaux en langue étrangère. On s’en rend compte en lisant ce volume d’actes.
La question de base de ce colloque était aussi simple qu’efficace: dans quelle mesure peut-on parler d’échanges universitaires au cours du XVIe siècle, cette période charnière qui se caractérisait autant par une attitude militante, positive ou négative, des universités à l’égard des idées nouvelles que par une mainmise accrue des autorités politiques sur l’enseignement supérieur dans leurs territoires et la fermeture de certaines frontières ou institutions pour les professeurs et étudiants de confession ou d’obédience divergente? Les réponses apportées par les auteurs réunis ici, pour la plupart des spécialistes bien connus dans le domaine international de l’histoire des universités, vont généralement dans le sens d’une mobilité persistante, non seulement à l’intérieur des États mais tout autant au-delà des frontières, bien qu’avec des modalités changeantes. Mais il y a certainement lieu de distinguer entre plusieurs périodes au cours du XVIe siècle. D’une façon générale elle présente une courbe inversée avec un creux évident dans les décennies après le premier quart du siècle. Mais il appert aussi qu’il faut se garder des fausses certitudes et des images stéréotypées d’autrefois: maint auteur montre qu’il y a lieu de rester circonspect, d’aborder de nouvelles sources qui peuvent changer les images et les conclusions et de continuer à creuser dans tous les sens avant de juger. En fait, la continuité de la pérégrination académique et du grand tour au XVIIe siècle ne se comprend évidemment pas sans la transmission réelle du modèle médiéval des échanges au cours de la période intermédiaire, fût-ce en le transformant. Une question méthodique supplémentaire serait de savoir dans quelle mesure, sous quelles conditions et en suivant quels modèles ces échanges ont été transformés pendant la période concernée. En fait, et souvent à juste titre, elle englobe dans plusieurs contributions également le XVe siècle.
Après l’introduction de Jacques Verger brossant l’image du paysage universitaire à la fin du XVe siècle, les 23 contributions, traitant aussi bien des idées, savoirs et images que des étudiants, professeurs et politiques universitaires, ont été regroupées dans quelques grandes rubriques: sources et méthodes; modèles sociaux, modèles du savoir; circulation des idées; lieux d’accueil et grands voyages; et concurrence ou complémentarité. On en résumera ici seulement les plus importants car elles sont de calibres très différents. Certaines traitent simplement de groupes de personnes, d’institutions comme centres de mobilité universitaire (la Fondation Érasme à Bâle, les universités de Valencia, Toulouse, Pavie, Turin – ce dernier article relève à juste titre le doctorat en théologie pris en 1506 par Érasme de Rotterdam mais ignore la discussion des érasmologues à ce sujet), de régions (la Croatie – ce qui donne enfin un contexte au célèbre Matthias Flacius Illyricus; les Écossais à Bourges, les Anglais à Reims), ou d’œuvres littéraires et scientifiques (de l’Espagnol Villalón, du Français Rabelais, du Néerlandais Snellius). D’autres posent une question fondamentale: l’université de Paris a-t-elle toujours été un centre international? se demande James Farge, en répondant avec la nécessaire retenue. Le problème des sources perce partout mais on a nettement l’impression qu’il est finalement moins important qu’on le pensait souvent, les sources manuscrites de ce XVIe siècle compliqué et déroutant étant dans le passé plutôt négligées au profit d’un Moyen Âge haut en couleurs ou d’une époque moderne aux structures, institutions et politiques en cours de stabilisation. Il s’agit donc là d’une nette et heureuse réorientation vers une période mal étudiée.
Quelques grands articles font le point de la recherche. Rainer Christoph Schwinges résume magistralement sa grande enquête sur les universités de l’Empire aux XVe et XVIe siècles, assortie de graphiques et cartes très éloquentes et débouchant sur des questions fondamentales sur le lien entre université, région, statut social, mobilité et innovation. Nicole Bingen présente l’enquête sur les étudiants de langue française dans les universités italiennes (N=1217), en utilisant une multiplicité de sources complémentaires aux matricules universitaires et registres de gradués. Ces derniers demeurent la source de base, même si Hilde de Ridder montre bien pour Douai que leur manque peut être suppléé par un grand nombre de sources différentes: toutes sortes de listes et catalogues partiels qui peuvent subsister, les références aux études antérieures données lors d’immatriculations ailleurs, les registres d’admission au barreau, au collège médical ou à un ordre religieux (les jésuites en particulier, dominants à Douai), des requêtes pour obtenir une fonction publique, les lettres de dispense délivrées par les autorités publiques, les diplômes conservés dans les archives privées, les alba amicorum, correspondances, livres de raison, éloges de professeurs, publications de thèses et autres écrits de l’orbite universitaires, etc. L’on retrouve ces sources dans les autres contributions à ce recueil, en y joignant les registres des nations universitaires, ou les registres de suppliques ou de bénéfices (les fameux rotuli). D’autres contributions rénovent nos connaissances sur des institutions particulières, telle l’académie protestante de Montauban – mais, fondée en 1598, elle sort du cadre temporel de ce colloque. Parmi les entrées thématiques on signalera des articles sur les réguliers et les universités, question épineuse depuis toujours (les collèges scolastiques et les réformes monastiques illustrés aux cisterciens, par Jean-Marie Le Gall; les religieux à Pavie, par Simona Negruzzo). Enfin, le chapitre des rivalités et concurrences entre facultés et universités mériterait certainement d’être creusé dans l’avenir, au vu des trois contributions sur, d’une part Valence et Grenoble en Dauphiné (par Alain Balsan), et les universités du Sud-Est de la France (par Marc Venard), et d’autre part les facultés de médecine de Padoue, Bâle et Montpellier (par Ian MacLean).
Le travail de rédaction de ce volume ne semble pas avoir été bien intensif. On note mainte petite erreur dans les noms ou les textes et on ne voit pas d’effort d’alignement des contributions les unes sur les autres. Elles ont visiblement été reproduites telles qu’elles ont été livrées par leurs auteurs, y compris leur caractère parlé, ce qui devient parfois un peu gênant pour le lecteur (voir p. ex. p. 281–282). Aussi, certaines contributions restent, à mon avis, en dessous des attentes, comme celle sur les académies équestres en France, qui semble ignorer l’essentiel de la bibliographie internationale, voire nationale. Il aurait suffi de guider l’auteur vers les pages concernées du tome II de »History of the University in Europe«, avec ses indications bibliographiques qui auraient justement permis de situer ce type d’institutions dans des réseaux européens plus larges, et vers l’»Histoire de l’éducation en France « par Roger Chartier, Dominique Julia et Marie-Madeleine Compère (Paris 1976), p. 181–185.
Enfin, dans la bibliographie commune destinée aux chercheurs débutants (p. 375–378), une erreur manifeste risque de les désorienter. Les quatre volumes de l’ouvrage collectif »Le Università dell’Europa« sous la direction de Gian Paolo Brizzi et Jacques Verger constituent d’autant moins une traduction de »History of the University in Europe« qu’ils ont été publiés juste avant cette synthèse, bien qu’en faisant souvent appel aux mêmes auteurs, et qu’ils sont organisés selon un principe très différent, essentiellement territorial, non thématique. En revanche, étant superbement illustrés, ils forment en tous points un supplément utile et agréable dont on ne peut que recommander la consultation.
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