S. Kahn Herrick, Imagining the Sacred Past (Lucie Trân-Duc)
Samantha Kahn Herrick,
Imagining the Sacred Past. Hagiography
and Power in Early Normandy, Cambridge (Harvard University Press),
2007, XIV–256 p., ISBN 978-0-674-0243-4, EUR 70, 00.
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L’ouvrage de Samantha Kahn Herrick, »Imagining the Sacred Past. Hagiography and Power in Early Normandy«, se situe à la confluence de deux courants historiographiques en plein renouvellement. Depuis quelques décennies, tout d’abord, les sources hagiographiques, autrefois comparées au roman feuilleton par Ferdinand Lot, suscitent l’engouement de chercheurs aux horizons variés. Désormais, ceux-ci appréhendent l’histoire de la sainteté dans ses multiples dimensions et ses interactions avec la société médiévale. Ensuite, les études normandes, grâce à la réédition de textes fondamentaux et la redécouverte, voire la simple découverte, de textes jusque là négligés, conduisent maintenant à relativiser l’image de »désert culturel« traditionnellement associée au duché aux environs de l’an mil. Au contraire, ces documents incitent à s’interroger sur le besoin d’histoire qui caractérise les élites civiles et ecclésiastiques de la principauté et mène à un intense effort de fixation de la mémoire par l’écrit. Ce thème rencontre d’ailleurs un succès certain chez les historiens anglo-saxons comme l’attestent les récents travaux de Leah Shopkow, Elisabeth Van Houts ou encore Emily Albu.
C’est précisément dans ce double contexte que Samantha Kahn Herrick se propose, en une centaine de pages et six chapitres, de réfléchir à la manière dont les Normands, au XIe siècle, usent de l’hagiographie pour, d’une part, s’approprier la foi et l’histoire du territoire qui leur a été attribué par le traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911 et, d’autre part, légitimer leur position au sein d’une entité dont les frontières sont encore en construction.
Dans cette perspective, trois textes, composés aux alentours des années 1030 dans l’entourage ducal, retiennent plus particulièrement l’attention de l’historienne américaine: la Vita Taurini, la Vita Vigoris et la Passio Nicasii dont il aurait pu être utile pour le lecteur de joindre une édition en annexes. Avec un souci constant de l’argumentation, Samantha Kahn Herrick affine leur datation et revient sur les circonstances de leur rédaction (chapitres II à V). La Vita Taurini, écrite aux environs de 1020, s’inscrit dans le contexte d’une dévotion grandissante, à Chartres, en l’honneur du premier évêque d’Évreux. La Vita Vigoris, œuvre d’un moine de Cerisy, suit la fondation de l’abbaye placée sous le patronage de ce personnage par le duc Robert. Quant à la Passio Nicasii, elle voit le jour dans l’abbaye de Saint-Ouen, après la translation des reliques du martyr du Vexin en 1032, dans le cadre d'une rivalité grandissante avec la cathédrale de Rouen sur laquelle il faudrait insister. Il s’agit là de souligner les points communs qui unissent ces sources hagiographiques et en font un corpus cohérent pour le propos défendu. En effet, toutes trois célèbrent des saints dont les hauts faits se sont produits plusieurs siècles auparavant. Leur choix n’est pas fortuit. D’après Samantha Kahn Herrick, deux critères s’avèrent déterminants: que chacun d’eux soit associé à une région frontalière du duché en construction et que leur culte, bien qu’attesté par le martyrologe d’Usuard avant les invasions scandinaves, reste secondaire au XIe siècle. Il s’agit ainsi, pour les hagiographes, de créer des figures de toutes pièces à des fins précises.
On touche là la question centrale abordée par cet ouvrage. Samantha Kahn Herrick s’attache à montrer comment, pour légitimer les prétentions des Normands sur les trois régions frontalières que sont l’Évrecin, l’hinterland occidental du duché et le Vexin, les auteurs de ces textes expriment une même vision du passé et élaborent une même histoire sacrée. Pour ce faire, ils commencent par étoffer la biographie de ces trois personnages dont les origines restent obscures et l’existence, mal connue. Saint Taurin est ainsi dépeint comme proche des premiers disciples du Christ, Denys l’Aréopagite et le pape Clément, et comme le premier missionnaire officiant dans la région au cours des Ier et IIe siècles (chapitre III). Il en va de même pour saint Vigor, premier évêque de Bayeux, celui-ci purgeant le Bessin du paganisme et convertissant ses habitants au christianisme (chapitre IV). Quant à saint Nicaise, le martyr de petite envergure qu’il était se transforme en un prélat héroïque, également mandaté par le pape Clément en personne (chapitre V). Si l’on en croit Samantha Kahn Herrick, évoquer des temps reculés et non le XIe siècle permet à ces hagiographes d’établir un parallèle entre des héros apostoliques, étroitement associés aux premiers disciples du Christ qui apportent la religion nouvelle dans des territoires encore païens, et les ducs normands dont l’action pour relever leur territoire de la désolation réitère la conquête et la purification initiale de ces régions (chapitre VI). Par conséquent, l’héritage de ces trois saints, loin d’être brisé par les invasions des Vikings, se trouverait ainsi accompli par les princes en personne.
Selon Samantha Kahn Herrick, ce parti pris, à travers le thème de l’apostolicité, sert des desseins politiques. Il permet notamment de réaffirmer la piété des Normands, mise en doute lorsque ceux-ci font appel aux Danois pour lutter contre les prétentions de Thibault le Tricheur sur l’Évrecin. Il permet aussi de revendiquer des régions frontalières qui échappent encore à l’autorité normande, à l’exemple du Vexin français, ou dans lesquelles celle-ci est encore mal assurée. Ce propos aurait d’ailleurs pu se trouver renforcé par une plus grande attention portée aux reliques de ces saints ainsi qu’à l’utilisation qui en est faite à cette époque. Quoi qu’il en soit, en élaborant une vision cyclique de l’Histoire, les hagiographes étudiés ici légitiment et sacralisent l’action des ducs dans leur principauté: ceux-ci, à l’instar de leurs illustres prédécesseurs, sauvent ces contrées des ténèbres et y ramènent la lumière, accomplissant ainsi le plan divin momentanément interrompu par les raids scandinaves. Ainsi, ces trois textes endossent et font la promotion du nouvel idéal auxquels aspirent les souverains normands du XIe siècle: celui d’un prince fort dont l’Église invoque le pouvoir et sollicite la protection face à d’éventuels prédateurs. Il s’agit en fait de légitimer le nouvel ordre politique qui suit l’avènement des princes normands.
Aux yeux de Samantha Kahn Herrick, un tel argumentaire reste une spécificité de l’hagiographie et l’historiographie normandes à cette époque (chapitre VI). Le reste du monde franc partage certes un intérêt certain pour le passé mais les auteurs du duché naissant poursuivent des objectifs propres. Le thème de l’apostolicité, qui fait débat au XIe siècle, ne sert pas seulement à revendiquer l’antiquité de l’Église de Rouen mais aussi et surtout à poser la question du pouvoir des princes, fondé sur l’héritage de la conquête apostolique. Le thème de la conversion, en vogue dans les milieux réformateurs à cette époque, suscite en Normandie un intérêt plus poussé qu’ailleurs, la conversion récente de ses élites réveillant la suspicion de leurs voisins francs et fascinant, voire troublant les descendants des Vikings. Ceux-ci y trouvent un moyen d’explorer le passé religieux de leur région et la preuve qu’ils font bien partie d’un plan divin. En cela, Samantha Kahn Herrick rejoint les conclusions auxquelles parvient Pierre Bauduin dans son article de référence sur l’historiographie du duché naissant, à savoir que de tels textes traduisent l’»assimilation réussie des Normands dans la civilisation de l’Europe chrétienne et les anxiétés engendrées par cette situation«1.
Aussi, cet ouvrage parvient à appliquer les nouvelles problématiques de la recherche en hagiographie à l’étude des textes normands, notamment la question des enjeux idéologiques et politiques qui conduisent à leur rédaction, thème très en vogue à l’heure actuelle. Cela contribue à apporter un éclairage nouveau sur un corpus documentaire redécouvert depuis peu, notamment grâce au colloque qui s’est tenu à Cerisy en 19962. Malgré tout, il reste encore peu exploité, à l’exception des travaux de Jacques Le Maho, Louis Violette ou Mathieu Arnoux, et ce en dépit des informations de premier ordre qu’il recèle sur l’histoire religieuse, culturelle ou politique du duché aux Xe et XIe siècles. On peut donc espérer que la démarche suivie par Samantha Kahn Herrick incite d’autres médiévistes à se pencher sur ce matériau, la production hagiographique normande des environs de l’an mil ne se limitant pas aux seules Vita Taurini, Vita Vigoris et Passio Nicasii mais se caractérisant par un foisonnement certain.
1 Pierre Bauduin, Les sources de l’histoire du duché. Publications et inventaires récents, dans: Tabularia. »Études« , n° 3 (2003), p. 37.
2 Pierre Bouet, François Neveux (dir.), Les saints dans la Normandie médiévale. Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (26–29 septembre 1996), Caen 2000.
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