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U. Hinz: Gefangen im Großen Krieg (Nicolas Padiou)

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Uta Hinz, Gefangen im Großen Krieg. Kriegsgefangenschaft in Deutschland 1914-1921

Francia-Recensio 2008/4 19./20. Jahrhundert - Histoire contemporaine

Uta Hinz, Gefangen im Großen Krieg. Kriegsgefangenschaft in Deutschland 1914–1921, Essen (Klartext), 2006, 392 S. ISBN 3-89861-352-6, EUR 32,00.

rezensiert von/compte rendu rédigé par:

Nicolas Padiou, Versailles

»Prisonnier pendant la Grande Guerre, la captivité de guerre en Allemagne, 1914–1921« est tiré d’une thèse, rédigée par Uta Hinz sous la direction de Gerd Krumeich et soutenue par elle à l’université de Fribourg en 2000. En introduction, Hinz définit précisément son champ de recherche et ses méthodes (p. 9–41). Elle rappelle opportunément que, entre 1914 et 1918, 6,5 à 8,5 millions de soldats ont été faits prisonniers de guerre dans les différents pays belligérants. C’est aux 2,5 millions de prisonniers de guerre retenus captifs en Allemagne qu’elle a choisi de s’intéresser, à l’exclusion des prisonniers civils belges ou français (p. 32). Ces prisonniers étaient surtout russes (les deux tiers du total) et français (environ un demi million de prisonniers à la fin de la guerre). Pour mener son enquête, Hinz s’est essentiellement appuyée sur trois types de sources: les statistiques et rapports conservés dans les archives allemandes; les textes de propagande et de contre-propagande publiés en Allemagne et dans les pays alliés; les rapports rédigés, pour la plupart en français, par des observateurs de pays neutres appartenant au Comité international de la Croix-Rouge.

Dans son introduction, Hinz détermine les enjeux de sa recherche à partir d’une présentation de l’historiographie. Elle indique que les prisonniers ont, pendant le conflit, joué un rôle militaire, économique et symbolique très important. Jusqu’au début des années 1930, explique t-elle, le sort des prisonniers de guerre a constitué un sujet de polémique avant de sombrer dans l’oubli (p. 15). C’est récemment que le sujet a connu un »énorme regain d’intérêt« à partir des recherches menées sur le travail forcé pendant la Deuxième Guerre mondiale (p. 16). Les historiens anglo-saxons, français et allemands qui se sont penchés sur la question sont parvenus à des conclusions divergentes: certains rejettent l’idée de continuité entre la Première et la Deuxième Guerre mondiale, d’autres, en revanche, considèrent les conditions de l’emprisonnement en 1914–1918 comme un signe annonciateur des pires catastrophes survenues entre 1939 et 1945 (p. 21). Hinz se propose de déterminer si, au niveau des prisonniers, la Grande Guerre peut véritablement être définie comme »une guerre d’un genre nouveau, spécifiquement moderne, qu’on devrait considérer comme la dernière étape avant la guerre totale de 1939–1945« (p. 23). Pour ce faire, elle souhaite partir du droit international du XIXe siècle plutôt que du concept de »totalisation« dont l’application à la Première Guerre mondiale par de nombreux historiens lui paraît problématique (p. 26).

Hinz a divisé son texte en quatre parties. Elle étudie dans la première partie »le droit de la guerre et la question des prisonniers avant 1914« (p. 43–70). Elle s’attache aux dispositions relatives aux prisonniers de guerre contenues dans les conventions de La Haye de 1899 ainsi que dans le Règlement militaire publié par l’armée allemande en 1902.

Dans la deuxième partie, Hinz étudie »L’organisation, la structure et le développement du système des camps entre 1914 et 1918« (p. 71–137). Elle détermine trois phases principales dans l’histoire des camps de prisonniers: 1914–1915, 1915, 1915–1918. La première année de guerre est marquée par l’improvisation, l’année 1915 par l’établissement d’un équilibre précaire et les années 1915–1918 par une inéluctable dégradation des conditions de vie dans les camps.

Dans une troisième partie intitulée »Le traitement des prisonniers de guerre en 1914–1918: continuité, radicalisation, totalisation?«, Hinz étudie de très près tous les aspects de la vie dans les camps (p. 139–318). Elle s’intéresse à la discipline et aux punitions, aux tentatives d’évasion, aux relations entre civils allemands et prisonniers de guerre alliés, à l’alimentation et au travail. Hinz montre très bien comment, à partir de 1917 au plus tard, les prisonniers de guerre et les civils déportés en Allemagne furent considérés comme une »masse disponible dont le statut dépendait de plus en plus de sa valeur dans l’économie de guerre«. Elle insiste à juste titre sur le sort tragique des prisonniers russes retenus captifs en Allemagne après la signature, le 3 mars 1918, du traité de Brest-Litovsk (p. 305).

Hinz s’intéresse aux modalités de rapatriement des prisonniers dans sa quatrième et dernière partie (p. 319–352). Elle révèle que, pendant des années, de nombreux prisonniers russes vécurent, en Allemagne, après l’armistice, dans ce qu’elle définit comme »une zone grise entre liberté et captivité« (p. 347). Elle explique cependant que les Russes ne faisaient pas l’objet d’une déshumanisation raciale. Le taux de mortalité des prisonniers russes entre le début de la guerre et janvier 1919 (5,06 %) dépassait nettement celui des Français (3,19 %) mais se situait en deçà de celui des Italiens (5,68 %), selon les statistiques officielles (p. 238). Ces taux, souligne l’auteur, n’ont rien de comparable avec le taux de mortalité des prisonniers russes en Allemagne pendant la Deuxième Guerre mondiale, estimé à 60 % (p. 315).

En conclusion, Hinz rappelle que »l’armée allemande ne s’était pratiquement pas préoccupée du problème des prisonniers de guerre avant 1914, d’un point de vue conceptuel ou organisationnel«, elle souligne que le système des camps était en fait largement »décentralisé« et insiste sur le fait que »la répartition des captifs à partir de critères racistes, qui joua un rôle déterminant pendant la Deuxième Guerre mondiale, est presque totalement absente au cours de la Première Guerre mondiale« (p. 356). La Première Guerre mondiale marque cependant une certaine rupture: les nécessités de la guerre conduisent les autorités allemandes à une »radicalisation« de la gestion des prisonniers de guerre, négligeant de plus en plus les critères humanitaires. Selon Hinz, c’est l’ensemble des camps de prisonniers mis au service de l’économie de guerre qui, au cours de la dernière année du conflit, évolue »entre les frontières fluctuantes d’une institution militaire et de l’esclavage économique« (p. 361). Le processus de »totalisation« de la guerre n’est pas conduit à son terme en 1914–1918, mais celle-ci apparaît bien, »aux yeux des militaires, comme un combat à mort pour la survie ou l’anéantissement, permettant d’étendre la catégorie de la ‘nécessité de la guerre’ aux domaines militaire, politique, économique et social« (p. 363).

La recherche de Hinz s’appuie sur de nombreuses archives et sources imprimées ainsi que sur une bonne connaissance de la bibliographie en allemand, en anglais et en français (il est cependant curieux que les livres de G. Mosse ne soient pas cités dans la bibliographie). Les conclusions de l’auteur sont précisément démontrées et clairement formulées. Les illustrations sont peu nombreuses mais très bien choisies. L’ironie qu’on sent poindre dans le récit de certaines anecdotes ne nuit en rien à la rigueur du propos. En outre, l’auteur conserve toujours à l’égard des autres historiens une sérénité qui fait souvent défaut aux spécialistes français de la Première Guerre mondiale1. Il est dommage qu’Hinz n’ait pas développé plus longuement le court chapitre portant sur la vie culturelle dans les camps (p. 113–123). Elle aurait pu s’intéresser aux représentations de la captivité dans la littérature ou au cinéma, dans un film tel que »La Règle du jeu« de Jean Renoir (1939) par exemple. Mais on ne saurait en faire grief à l’historienne: pour élaborer une histoire culturelle de la captivité, il fallait probablement disposer préalablement d’une histoire des conditions de captivité solidement établie. C’est maintenant chose faite avec le livre d’Uta Hinz. À défaut de trancher définitivement le débat sur la continuité entre la Première et la Deuxième Guerre mondiale, l’ouvrage s’imposera certainement comme une référence indispensable à tous ceux qui, désormais, aborderont la question des prisonniers de guerre.

1 Cf. Jean Birnbaum, 1914–1918, guerre de tranchées entre historiens, in: »Le Monde«, 10 mars 2006.

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