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J. Gieseke: Staatssicherheit und Gesellschaft (Anne-Marie Corbin)

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Jens Gieseke (Hg.), Staatssicherheit und Gesellschaft. Studien zum Herrschaftsalltag in der DDR

Francia-Recensio 2008/4 19./20. Jahrhundert – Histoire contemporaine

Jens Gieseke (Hg.), Staatssicherheit und Gesellschaft. Studien zum Herrschaftsalltag in der DDR, Göttingen (Vandenhoeck & Ruprecht) 2007, 390 p. (Analysen und Dokument, 30), ISBN 978-3525-35083-6, EUR 27,90.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Anne-Marie Corbin, Rouen

Voici un ouvrage assez novateur par son approche d’un sujet pourtant largement défriché dans la dernière décennie. Cet ouvrage collectif consacre nombre d’articles à l’angle scientifique, à la méthodologie et à des études de cas pointues. Les relations entre l’État et la société passent au premier plan dans une étude socio-historique qui s’appuie sur la sociologie du pouvoir. Le fameux ministère de la Sécurité de l’État (Stasi) est étudié ici sous l’angle de la place qu’il occupait à l’époque au sein de la RDA dans son ensemble. L’auteur insiste beaucoup sur les difficultés rencontrées pour traiter ce sujet: le volume des sources est énorme et leur utilisation se heurte à des limites objectives. En même temps, il existe un espoir de découvrir encore des aspects inconnus sur le fonctionnement d’un service secret. Mais, pour ne pas privilégier outre mesure le point de vue de la Stasi, son jargon et son idéologie, il convient de croiser ces documents avec les sources de ses victimes: journaux intimes, mémoires, témoignages a posteriori, avec les risques comportés également d’un point de vue méthodologique pour ce genre d’écrits personnels et donc très subjectifs.

Jens Giesecke prend en compte les résultats obtenus par Gerhardt Paul dans ses recherches sur le nazisme, car la comparaison avec ce régime peut être, selon lui, fructueuse. Cependant, il concède des différences, tant dans la durée du régime, l’exception représentée par la Shoah et les conséquences quant au perfectionnement du système de surveillance en RDA. Les constantes seraient le degré de coopération entre un service secret et la police, la structure des partis et la fonction des dénonciateurs à la base, la collaboration avec des administrations et l’ancrage dans les entreprises. En revanche, il faudrait différencier davantage pour la disposition de la population à dénoncer ses proches, le phénomène de masse, les motivations privées des dénonciations, les parallèles à établir entre le pouvoir réel et mythique de la Gestapo et la situation de la RDA.

Thomas Lindenberger s’attache à définir le pouvoir dans une société totalitaire et cerne également le concept d’une domination hiérarchisée en RDA. Il s’appuie, pour ce faire, sur les travaux de pratique sociale d’Alf Lüdtke (concept d’»Eigensinn«), qui précisent comment l’analyse des comportements individuels et collectifs permettent de mieux comprendre les relations sociales: dans un régime dictatorial, les individus tentaient de se réfugier dans des espaces privés, les fameuses »niches«. Lindenberger définit la RDA comme ayant été soumise à la »dictature des frontières«, celle vers l’Ouest, mais aussi celles imposées aux individus. Dans ce système fort rigide, un slogan comme »Arbeite mit, plane mit, regiere mit«, n’était pas seulement cynique, mais conduisit paradoxalement à un replis des citoyens de RDA sur la sphère privée où ils se sentaient protégés des incursions de l’État.

Jan C. Behrends se consacre aux différences entre l’URSS et la RDA sur le plan du développement économique, politique et celui de la puissance du PC pour établir une comparaison triangulaire également avec le nazisme. Le stalinisme fonctionnait sur la domination par la terreur depuis les années 1920. La RDA était un État qui succédait au nazisme. On pouvait certainement trouver des éléments de comparaison (peur des traîtres, procès et purges, collectivisation de l’agriculture). Mais les catastrophes engendrées en RDA par les ordres venus d’en haut n’atteignirent pas les mêmes dimensions. La propagande et les nombreuses campagnes mettant en scène le régime utilisèrent des thématiques similaires, mais, exportées en RDA, n’y rencontrèrent pas les mêmes possibilités de fermeture hermétique par rapport à l’Ouest.

Dans cet ouvrage, on trouve aussi plusieurs études de cas. Trois d’entre elles sont consacrées aux informations secrètes destinées au SED. Celle de Jens Giesecke porte sur l’évolution des rapports de la Stasi. A partir de 1957, le Parti s’est montré particulièrement affecté par les rapports qu’il faisait réaliser sur les réactions de la population. Pendant l’ère de Honecker, la Stasi en serait presque arrivée à vouloir préserver le SED des informations sur les comportements »ennemis« dans la population! De telles sources d’information sur les réalités de la vie en RDA sont intéressantes et encore relativement peu explorées, mais il conviendrait de s’attacher davantage aux »rapports de situation«.

Siegrid Suckut étudie les rapports présentés par la Stasi au SED en 1976, l’année de la déchéance du chanteur Wolf Biermann de sa nationalité est-allemande. Honecker se montra fort mécontent que la Stasi ait aussi mal prévu les réactions de la population suite aux sanctions engagées contre Biermann. Il semblerait que la Stasi ait projeté sur la situation ses envies de voir punir Biermann, ce qui l’aurait conduite à sous-estimer le mécontentement. Suckut présente plusieurs cas où la subjectivité de la Stasi était manifeste, ses analyses de situation obéissant à diverses influences.

Frank Joestel étudie les rapports présentés aux organes centraux du SED par la Stasi. Ils étaient conçus selon un certain modèle (introduction résumant la problématique, partie centrale qui présentait les acteurs et les réactions du MfS, une conclusion proposant une solution). En 1988, la thématique la plus représentée fut l’influence des Eglises. Il démontre également que la Stasi ne réagissait pas de manière uniforme aux demandes de départ à l’Ouest. Ralph Jessen s’interroge sur les réactions de la Stasi par rapport à l’opinion publique et met en perspective les trois contributions précédentes. Il tente d’appréhender la perception du SED par rapport aux réactions de la population, les rapports entre la Stasi et les instances dirigeantes du SED et veut préciser le concept provocateur de »Stasi = ersatz d’opinion publique«.

Pour appréhender une »histoire totale«, Roger Engelmann s’appuie sur l’étude du microcosme régional de Halberstadt, au sud-ouest de Magdeburg. Dorothee Wierling s’intéresse à la mémoire de la Stasi et replace les souvenirs et témoignages dans leur contexte, souvent sous forme d’interviews. Georg Wagner-Kyora veut reconstituer la vie de tous les jours à partir des rapports de la Stasi sur le monde de l’usine: comment se déroulait la journée de travail, quels étaient les rapport hiérarchiques sur le lieu de travail, mais aussi qui était soupçonné de contacts à l’Ouest, voire d’espionnage industriel? Jan Palmowski présente la »pratique sociale« de la Stasi et cherche à décrire le quotidien à partir des documents rassemblés, notamment des photos et des films.

Henrik Bispinck met en lumière la vie d’un lycée de Schwerin au travers des rapports de la Stasi dans les années 1950. Il s’agissait essentiellement de surveiller, de contrôler les personnes et de rassembler des informations à leur sujet. On peut se demander si le SED est parvenu à imposer ses objectifs en matière de réforme de l’enseignement et quels moyens (arrestations, condamnations) ont été utilisés pour y mieux parvenir. Renate Hürtgen se penche sur l’action de la Stasi à l’intérieur des entreprises. Sandrine Kott veut savoir comment les agents de la Stasi s’introduisaient dans la vie de leurs victimes pour les détruire. Patrice G. Poutrous observe que la Stasi n’a pas pris au sérieux les jeunes néo-fascistes de RDA, estimant qu’ils ne présentaient pas de véritable danger, et passant parfois sous silence leurs agissements ou en diminuant la portée.

Les deux dernières contributions portent sur l’histoire locale. Agnès Arp (e. a.) et ses collaborateurs ont le projet d’étudier la scène de la dissidence et la dramaturgie de la répression au cours des années 1980 en RDA à Gera. Gary Bruce prend l’exemple des cantons de Perleberg et de Gransee.

Un ouvrage indispensable pour faire le point sur les activités de la Stasi en RDA en intégrant les toutes nouvelles recherches sur ce sujet.

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