S. Schröder: Macht und Gabe (Pierre Racine)
Sybille Schröder, Macht und Gabe. Materielle
Kultur am Hof Heinrichs II. von England, Husum (Husum Druck- und
Verlagsgesellschaft) 2005, 336 p. (Historische Studien, 481), ISBN
3-7868-1481-X, EUR 51,00.
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Les problèmes liés à la civilisation matérielle sont de plus en plus familiers aux historiens, en quête des racines et de la vie quotidienne des hommes du Moyen Âge. La recherche entreprise par S. Schröder autour de la Cour du roi d’Angleterre Henri II Plantagenet, pour mettre en relation culture matérielle et représentation et symboles du pouvoir dans le cadre d’une dissertation plus ou moins comparable à la thèse de doctorat d’État française, en donne une illustration qui mérite de retenir l’intérêt. L’auteur a réparti la matière de son ouvrage autour de deux grandes parties. Après une introduction où elle expose les buts et méthodes de sa recherche, en présentant notamment ses sources, principalement d’ordre financier (Pipe Rolls, traité du dialogue De scaccario), mais aussi à l’occasion d’ordre littéraire avec les romans arthuriens, elle en vient dans une première partie aux grands aspects de la civilisation matérielle concernant le roi et sa cour, vêtements et alimentation, ses gestes de largesse à l’égard de l’Église, ses dons à des seigneurs et souverains laïcs et leur financement. La seconde partie est consacrée à quelques secteurs particuliers de la civilisation matérielle propre à la cour du souverain: la chasse et les animaux sauvages, la boisson, les articles textiles, les tentes somptueuses utilisées par le souverain lors de ses déplacements. C’est toujours autour des thèmes de la majesté royale, de la souveraineté, de l’exercice du pouvoir que sont présentés les grands aspects de ce qui concerne la civilisation matérielle de la cour royale. Peut-être n’est-il pas heureux qu’aient été détachés dans la seconde partie quelques traits, qui certes définissent bien ce que pouvait être la vie de cour et la manière dont le souverain se comportait dans l’exercice de sa fonction. Ils auraient très bien pu étoffer les grands chapitres généraux de la première partie, quitte à procéder à une coupure de ceux qui seraient apparus trop chargés.
Le titre »Macht«, la puissance, »Gabe«, le don, entendait souligner le rapport entre ce qui contribuait à signifier la puissance du souverain, que ses largesses étaient destinées à magnifier. En ce sens, la recherche menée par l’auteur conduit à mettre en relief tout ce qui sépare le roi des autres hommes, l’élève au sein de sa cour au-dessus des courtisans et permet de caractériser la majesté royale. Elle s’éloigne certes des anciennes recherches de M. Bloch sur les rois thaumaturges et d’E. Kantorowicz sur les deux corps du roi, mais elle montre avec perspicacité la manière dont le roi se distingue parmi la société de son temps. L’auteur a-t-elle eu peur de lasser par trop son lecteur en ne donnant qu’avec modestie une vision restreinte de la valeur des objets qu’elle a pris en considération? Elle ne cite en effet qu’une partie restreinte de ses documents financiers, ce qui avec une liste plus étoffée aurait permis de faire des comparaisons fructueuses avec d’autres cours royales ou seigneuriales. Il est des domaines où la puissance royale éclate particulièrement, notamment la chasse. Les chapitres qui y sont consacrés sont bien documentés et dessinent à l’occasion outre un cadre de vie propre à l’élite du temps la politique royale à l’égard des forêts, politique d’entretien pour la protection du gibier et une pratique refusée à ceux qui ne font pas partie de l’élite de la société rattachée au souverain. Ce dernier n’hésite pas à créer des réserves pour y entretenir des animaux sauvages, qu’il fait venir à l’occasion du continent et des pays nordiques. Que le privilège de la chasse soit le propre de la puissance royale ne va pas sans mériter certaines critiques adressées au souverain, mais sa valeur symbolique est trop importante à ses yeux pour qu’il puisse en tenir compte. La chasse de ce temps était surtout pratiquée avec l’aide d’oiseaux de proie. Sans doute aurait-il été important d’y accorder une plus grande attention et quant à leur origine et à leur importation, et quant à leur usage dans les parties de chasse, points trop rapidement abordés par l’auteur. Avec les vêtements et les fibres textiles à leur base, l’auteur a fait apparaître une civilisation du paraître, de l’ostentation, qui correspond bien à ce que les souverains depuis Charlemagne et après Henri II n’ont pas manqué et ne manqueront pas de mettre en valeur. La place commerciale de Londres tenait alors le rôle essentiel dans le trafic lié à la cour quant à l’importation de tissus que de vin français, venu surtout du Poitou a travers le port de La Rochelle, voire de celui de Rouen. Ce sont des bourgeois londoniens, E. Blunt, H. de Cornill, qui mettent au service du souverain leurs compétences commerciales. Le vêtement endossé par le souverain joue un rôle essentiel tant à la cour que lors de ses déplacements. Leur provenance, insuffisamment soulignée par l’auteur, dessine une Europe septentrionale fort différente de l’Europe méditerranéenne, où le coton notamment est largement utilisé. Il est certes permis de penser aux différences climatiques, mais aussi à un usage différent des tissus, notamment grossiers, où dominait dans le nord la laine, d’origine flamande, alors que la soie et les soieries étaient en provenance d’Espagne. Dans ce dernier domaine, Lucques commençait à peine à prendre son essor. L’ostentation s’exprime plus particulièrement par une large importation et un large usage de produits de luxe, textiles, métaux précieux, épices, vin. Cependant la cervoise en tant que n’était pas inconnue, et l’archevêque Thomas Becket en faisait alors un usage abondant. Le vin n’en était pas moins recherché pour les réceptions des grands personnages. Il convenait mieux que la cervoise, boisson moindrement alcoolisée, qui pouvait être consommée en assez grande quantité.
Il n’est pas de souverain qui n’ait manifesté sa majesté sans recourir à des largesses. L’auteur émet un doute quant à cette pratique du souverain à l’égard de l’Église, se référant d’ailleurs au conflit qui l’a opposé à l’archevêque Thomas Becket. En ce domaine, les gens du Moyen Âge n’hésitaient d’ailleurs pas à y voir un échange de biens terrestres contre ceux de l’au-delà, et Henri II ne pouvait pas échapper à cette vision particulière des fidèles du Moyen Âge. Signifier sa puissance par la remise de cadeaux était une pratique familière des souverains et grands seigneurs d’alors, surtout dans le domaine diplomatique: Henri II a été amené à remettre une tente somptueuse à l’empereur Frédéric Barberousse et des animaux sauvages au roi de France, Philippe Auguste, mais dans ces deux cas, le roi se comportait à l’égard de l’un et l’autre comme leur vassal. L’auteur souligne combien c’était alors un moyen de faire reconnaître sa majesté et sa puissance de ceux à qui il remettait des cadeaux. Les mariages des filles de Henri II, Mathilde avec Henri le Lion, de Jeanne avec le roi de Sicile ont pu participer du rayonnement de la cour anglaise sur le continent. Tous les cadeaux du souverain envers les courtisans et les groupes qui faisaient partie de l’élite, révélaient surtout une fonction sociale, faire paraître sa majesté. Dans le cadre matériel de la cour dressé par l’auteur, les femmes ne tiennent qu’une place fort réduite. Mathilde, épouse d’Henri le Lion, y apparaît plus qu’Aliénor, dont le rôle a été récemment objet de riches analyses, d’ailleurs parfois en des sens divers. Or, Aliénor était une souveraine cultivée, qui n’a jamais oublié le rôle qui devait être sien à la cour. Certes, c’est surtout l’aspect intellectuel et politique qui a passionné les historiens plus que le rôle qu’elle a pu prendre dans la vie matérielle de la cour. Il aurait été cependant intéressant de s’arrêter plus longuement sur les dépenses qu’elle a pu occasionner dans le domaine des articles de luxe aux côtés de son époux royal. Elle n’apparaît que trop épisodiquement dans l’ouvrage, à propos de vêtements ou objets de luxe, mais sans que soit dessiné son rôle propre à la cour royale en ce domaine. Un tel ouvrage ne pouvait se passer d’illustrations. Leur reproduction en noir et blanc ne laisse pas d’être souvent floue, malheureusement. La carte des forêts royales avec les demeures du souverain à la p. 151 n’en est pas moins fort parlante. Il est regrettable que des motifs d’ordre vraisemblablement économique n’aient pas permis de disposer de reproductions en couleur. Leur dispersion dans le texte peut se justifier par le fait qu’elles servent de support à certains développements. Une riche bibliographie, un index des noms de lieux, de personnes, des choses apportent au lecteur des moyens de se mouvoir aisément au travers d’un ouvrage qui ne saurait manquer de rendre service non seulement à qui voudrait s’informer sur la vie à la cour anglaise de Henri II d’Angleterre, mais surtout à tous ceux qui désireraient prendre connaissance des grands aspects de la civilisation matérielle au cours de la seconde moitié du XIIe s. en Europe occidentale.
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