Ch. Cluse (Hg.): Europas Juden im Mittelalter (Aryeh Graboïs)
Europas Juden im Mittelalter. Beiträge des
internationalen Symposiums in Speyer vom 20.–25. Oktober 2002, hg.
von Christoph Cluse, Trier (Kliomedia) 2005, 512 p., ISBN
3-89890-081-9, EUR 59,50.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Aryeh Graboïs, Haïfa
Les actes du colloque international sur les »Juifs de l’Europe au Moyen Âge«, tenu dans le cadre du programme »Culture 2000« de l’Union européenne ont été publiés parallèlement en allemand et en anglais (Brepols, Turnhout). Ce volume contient 34 contributions de chercheurs provenant de différents pays d’Europe, ainsi que d’Israël et des États-Unis, réunis à Spire en octobre 2002. Ces contributions, à l’origine en allemand, anglais, français, espagnol et italien, traduites en allemand et publiées avec des résumés en français, représentent un large éventail concernant les établissements juifs européens au Moyen Âge. La matière est divisée par l’éditeur en cinq volets, contenant 25 cartes et une vaste bibliographie (p. 479–501), ainsi qu’un index des lieux et des noms propres. L’introduction a été confiée au professeur Alfred Haverkamp, le savant animateur et directeur du Centre Arye Maïmon de l’université de Trêves, qui a choisi de dresser une convergence de l’histoire juive et européenne (»Jüdische und europäische Geschichte«, p. 13–29). Reprenant les idées exprimées dans l’ensemble de ses travaux, Haverkamp développe une image de coexistence judéo-chrétienne, qui regarde l’histoire des juifs comme partie intégrante de l’histoire européenne. Sans omettre les facteurs qui, depuis la fin du XIe siècle, avaient perturbé cette coexistence, il met en valeur les tendances d’une civilisation commune, de caractère vernaculaire, même à des époques où les juifs vivaient dans des quartiers distincts dans la cité. Sans négliger les particularités religieuses des deux composantes, l’auteur s’en prend aux conceptions visant à stigmatiser les juifs comme des »étrangers« au seine de l’Europe chrétienne. Outre les violences parfois dégénérant en pogromes subies par les juifs, il souligne le processus de transformation du dialogue en polémique, impliquant les accusations de déicide et des meurtres rituels, dont il résulta la dégradation de la condition des juifs, les expulsions et l’émigration vers l’Europe orientale, où ils bénéficiaient de davantage de tolérance.
Les cinq volets de l’ouvrage offrent une division logique de la vaste matière: I. Les dimensions du sujet; II. Un survol du monde méditerranéen; III. Le judaïsme septentrional: France, Angleterre, Allemagne; IV. Aspects de l’histoire culturelle, économique et sociale et, enfin V. Études de quelques communautés juives. La première partie est centrée sur les rapports judéo-chrétiens au bas Moyen Âge. À cet égard, on doit à Mme A. Sapir-Abulafia une excellente synthèse du durcissement de l’attitude des chrétiens à l’égard des juifs entre 1000 et 1300. Le dialogue religieux dégénère en polémique, destinée à prouver la vérité du christianisme et la victoire de l’Ecclesia sur la Synagoga. Les manifestations de cette attitude ont, par ailleurs, influencé la société laïque, ce qui aboutit à l’expulsion des juifs d’Angleterre et de France, décrétée par les pouvoirs laïcs.
À l’inverse,
Peter Schäfer traite de l’attitude des
juifs face à l’environnement chrétien, telle que la reflète le
»Livre des Pieux« (sefer hasidim/Das
Buch der Frommen), au début du XIIIe
siècle. L’auteur concentre son étude sur le problème de
l’interdiction faite par les autorités rabbiniques aux juifs de
pratiquer le commerce du vin produit par les viticulteurs chrétiens.
Cette prohibition était néfaste pour les juifs de l’empire
allemand, dont la majorité résidait dans les régions viticoles du
Rhin et du Danube. Il mentionne un texte du Xe
siècle, autorisant les juifs à accepter »le vin des gentils« en
payement des dettes contractées à leur encontre et analyse les
débats des piétistes sur ce point. De ce compromis, il résulta une
opération aux termes de laquelle les juifs avançaient aux
viticulteurs un prêt remboursé en nature: ce vin était revendu sur
le marché, combinant ainsi crédit et commerce. D. Abulafïa,
spécialiste confirmé du règne de Frédéric II, traite dans sa
contribution le problème des juifs au service des pouvoirs,
c’est-à-dire leur statut de servi
camere regis. Il souligne à juste
titre que l’origine du terme remonte à l’Empire romain pour
désigner les »esclaves de l’empereur«, d’où il avait été
transmis à l’Espagne wisigothique. Au Moyen Âge le terme évolue
dans le sens de servage, dans lequel Abulafia distingue deux
significations différentes, servitude au sens péjoratif et service
au sens positif, comparable à la ministérialité. Il constate qu’en
tout état de cause le service dû aux souverains par les juifs ne
pouvait être comparé au servage rural et incluait des privilèges
octroyés aux communautés ou aux individuels. Dans sa contribution
sur les juifs et les villes, A. Haverkamp étudie les relations entre
les juifs, urbanisés dans leur grande majorité, et les autorités
urbaines, soit le pouvoir royal, soit les évêques ou bien encore
les municipalités. Son étude est axée sur deux régions, l’Ombrie,
où les implantations juives étaient dispersées dans le territoire
urbain, et l’Allemagne, où les juifs furent établis dans des
quartiers distinctifs, au centre desquels se trouvaient la synagogue
et d’autres institutions communautaires. Il remarque très
justement que la concentration de l’habitat avait été volontaire
jusqu’au XVe
siècle, c’est-à-dire avant la création des ghettos, avec pour
conséquence l’accroissement des autorités communautaires. Il faut
cependant souligner que la constitution des quartiers juifs épousait
si bien les structures urbaines, fondées sur l’organisation
paroissiale, que l’habitat juif, pourrait être comparé à une
paroisse, certes particulière par son caractère religieux1.
Enfin, l’auteur étudie l’évolution des rapports à partir du
triangle »juifs-royauté-épiscopat«, jusqu’à l’essor de
l’autonomie municipale, obligeant les juifs à maintenir des
relations plus étroites avec les gouvernements urbains. Y.
Guggenheim étudie la structure de la communauté juive et
l’organisation régionale au cours du Moyen Âge européen. Il
insiste sur la persistance des institutions communautaires depuis
l’Antiquité d’un côté et sur leur développement sous
l’influence de la féodalité,
de l’autre, en tant que facteurs de l’évolution des communautés
et de leurs institutions religieuses; les synagogues, les bains
rituels et surtout les cimetières ont également servi de petites
implantations environnantes. Il en résulta la formation à partir du
XIe
siècle de structures d’ordre régional. De surcroît, on voit
germer, tantôt de leur plein gré, tantôt à l’instigation des
autorités chrétiennes, des associations régionales et même
suprarégionales de certaines communautés dotées de leur propre
gouvernement et promulguant leurs statuts (taqqanoth).
Ces associations représentaient les juifs auprès des autorités et
prélevaient les impôts. En somme, ces associations, malgré la
diversité de leur organisation en fonction des variantes
géopolitiques, accusent un caractère homogène, une sorte
d’autonomie juive dans le monde européen.
Le deuxième volet est consacré aux juifs d’Europe méditerranéenne, Sicile, Espagne musulmane et chrétienne, Provence, Italie centrale et septentrionale. Ces études sont introduites par la contribution de Mme S. Stroumsa, dédiée à Maïmonide et à la culture du bassin méditerranéen. L’auteur souligne le caractère syncrétique de la philosophie maïmonidienne, fondée sur l’héritage gréco-arabe d’une part et sur la tradition du judaïsme de l’autre. Elle mentionne l’importance de son œuvre au tournant du transfert des centres juifs depuis le Proche Orient musulman vers les versants occidentaux chrétiens en Europe. La présence juive en Sicile, attestée depuis le IVe siècle, est selon S. Simonsohn, mieux connue depuis le IXe siècle, lors de la conquête arabe. De petites communautés dispersées à travers l’île avaient joui de la protection des autorités et leurs membres furent actifs dans le commerce maritime avec l’Égypte et l’Orient, ainsi que dans d’autres domaines économiques, tels l’agriculture, la manufacture et des professions libérales. Cette condition perdura pendant des siècles sous la domination des Normands, des Hohenstaufen et des Angevins. Le changement le plus notoire fut le statut de Frédéric II (1237) définissant les juifs comme servi camerae regis, et formulant par là leur assujettissement au pouvoir royal. En revanche, la condition des juifs siciliens se dégrada à partir du XIVe siècle, lors de la conquête aragonaise par le fait de l’assimilation à celle des juifs espagnols.
Dans une
importante contribution, intitulée »Al-Andalus: Das ›Goldene
Zeitalter‹ der spanischen Juden«, M. Ben-Sasson procède à un
examen critique de l’idée d’un »Âge d’or« du judaïsme
espagnol sous la domination musulmane, exprimée à la fois par des
auteurs séfarades des XIIe
et XIIIe
siècles et par l’historiographie moderne. Ses recherches l’amènent
à conclure que dans les différents aspects caractérisant cet âge
d’or, la civilisation séfarade n’a pas innové, en raison des
antécédents dans d’autres communautés du monde musulman. Lors du
déclin du centre musulman de l’Espagne, le mythe de ce passé
idéalisé s’exprima avec nostalgie face à la dégradation de la
condition des juifs dans le monde ibérique. Certes, ses arguments
sont valables, mais malgré le manque d’originalité évoqué,
l’essor de la juiverie dans »Al-Andalus«, régie par les »juifs
de cour«, une classe aristocratique, et les activités culturelles
dans ces communautés, ainsi que son importance quantitative, peuvent
à bon droit être considérés comme un véritable âge d’or. Les
études concernant les trois royaumes chrétiens d’Espagne,
l’Aragon, la Castille et la Navarre, respectivement par A. Blasco
Martinez, M. A. Ladero Quesada et J. Carasco, amènent à une
perspective différente, commencée par la coexistence, dégénérée
en conflits et se terminant par l’expulsion de 1492. Hormis
quelques particularités, les mêmes tendances d’évolution sont
caractéristiques aux trois royaumes, dont la tolérance héritée du
régime musulman jusqu’au XIIIe
siècle et l’autonomie dans les quartiers juifs, matérialisée par
la juridiction rabbinique. À cet état succède la dégradation,
sous l’influence de la législation ecclésiastique, dont le point
culminant, résultant de l’activité missionnaire des ordres
mendiants, se concrétisa par les disputes publiques aux XIIIe–XIVe
siècles; la prédication envenima
la haine contre les juifs parmi les
couches populaires. Les émeutes, dont celles de 1391 amenèrent une
bonne partie des juifs à se convertir au christianisme en attendant
l’occasion de retourner à leur foi; raison pour laquelle les
conversos
sont devenus les victimes des persécutions de l’Inquisition. Par
conséquent, on accuse le déclin du judaïsme espagnol et une baisse
démographique au XVe
siècle, pour finir avec l’expulsion de 1492 (ou de 1498 en
Navarre). La belle synthèse de Mme D. Agou-Iancu analyse l’histoire
des juifs de Provence à partir du XIIe
siècle, quoique l’installation des juifs dans le pays remonte à
l’époque romaine. Elle considère les XIIe
et XIIIe
siècles comme l’âge d’or de ces communautés, tant par leur
condition légale et sociale,
que par leurs activités culturelles. La situation se dégrade après
la peste noire, suivie par la disparition des communautés rurales et
la baisse démographique. Elle souligne cependant la survie des
communautés urbaines et même un essor au XVe
siècle, sous le roi René. Après sa mort et l’annexion de la
Provence à la France (1481), s’amorce le rapide déclin, consommé
par l’expulsion de 1501, quoiqu’encore qu’une partie des juifs
ait préféré la conversion et que les convertis aient été
distingués en tant que»néophytes«. Enfin, l’étude de M.
Luzzati sur les juifs d’Italie du Nord et du centre achève ce
volet méditerranéen. L’auteur consacre son article au bilan et
aux perspectives de recherches concernant la juiverie de la région
étudiée, renforcée au bas Moyen Âge par l’immigration des juifs
de Rome et des pays transalpins et favorisée par la demande accrue
du crédit. Il souligne l’importance des recherches de l’histoire
locale à cet égard, ainsi que la mobilité des juifs entre les
différents États et localités. Il conclut que les réseaux des
communautés avaient formé une »République juive virtuelle«,
considérant, paradoxalement, les juifs comme les seuls »Italiens«
de l’époque. Il faut pourtant regretter l’omission de Venise
dans cette intéressante étude.
Le troisième
volet est consacré au judaïsme au nord des Alpes, le cœur du
judaïsme européen depuis le Moyen Âge, caractérisé par l’essor
et le déclin des centres de Tsarfat
et d’Aschkenaz,
selon leur appellation rabbinique. À l’origine, ces centres se
sont constitués en France septentrionale et en Allemagne
occidentale. Le processus des migrations et des expulsions au cours
du bas Moyen Âge amena à leur extension en Europe centrale et
orientale, tout en conservant leurs traits originaux. L’intéressante
synthèse de G. Nahon résume le millénaire de l’histoire des
juifs en France médiévale, depuis l’époque mérovingienne
jusqu’à leur expulsion finale en 1394. Cette histoire de »longue
durée« est divisée par l’auteur en trois périodes, des origines
aux croisades; la Renaissance du XIIe
siècle; les crises et le déclin (XIIIe–XIVe
siècles). Concernant la condition des juifs et leurs rapports avec
les pouvoirs, l’auteur souligne une période de protection jusqu’à
la fin du Xlle
siècle (1180), suivie par des persécutions et expulsions à partir
du règne de Philippe Auguste, le brûlement du Talmud à Paris en
1242, l’expulsion de 1306, enfin les rappels et les expulsions
d’une communauté réduite au XIVe
siècle. Quant aux évolutions internes, on remarque la période de
l’essor communautaire et culturel des XIe–XIIIe
siècles, au cœur de laquelle fleurit l’activité des exégètes
de l’école de Rashi et des Tossaphistes, qui eut des influences
sur l’exégèse chrétienne. Cet essor se manifeste aussi par les
statuts (taqqanot)
intercommunautaires promulgués par Rabenu
Tam à partir de 1150, ainsi que par la
construction de synagogues. Pourtant après 1242, un déclin du
centre s’amorce avec un mouvement d’émigrations
et le transfert de l’école française vers les pays voisins. Il
aurait été souhaitable de compléter cette synthèse par un aperçu
de l’activité économique des juifs, dont le commerce de
l’argent2.
L’article de R. R. Mundill traite de l’identité des juifs
d’Angleterre aux XIe–XIIIe
siècles. Soumis aux rois normands et angevins et dépendant d’eux
dans leur vie quotidienne et leurs activités économiques, ils ont
gardé dans la pratique religieuse et leur organisation
communautaire des liens étroits avec le centre de Tsarfat.
L’étude est centrée sur les activités économiques des juifs
anglais, principalement le prêt à intérêt et ses techniques,
tout en mentionnant le commerce des livres, du vin, des bijoux et
d’habits, ainsi que la pratique de la médecine. L’étude de R.
Barzen sur l’organisation régionale juive dans la région du Rhin
moyen est principalement concentrée sur l’association des
communautés de Mayence, Worms et Speyer, appelée dans les textes
Kehillot ShUM.
Il souligne à juste titre le parallélisme entre cette association
et la formation de la ligue des villes rhénanes dès 1230 au sein de
laquelle les cités s’employaient à intégrer les juifs. En 1286,
Rudolf de Habsburg mentionne cette association lorsqu’il réclame
la cession des biens des juifs émigrés. Par la suite, les autorités
impériales ont reconnu pareilles associations supracommunautaires,
exigeant des taxes et leur laissant la faculté de les repartir entre
leurs membres dans une sorte d’autonomie fiscale. La minutieuse
étude de J. R. Müller sur les persécutions à l’encontre
des juifs dans le regnum Teutonicum
entre 1280 et 1350 est consacrée au déclin du centre classique
ashkénaze. Conséquence de la détérioration de leur statut
juridique, la protection impériale des juifs fut vendue aux princes
locaux et aux villes. De surcroît, l’activité antijuive des
Mendiants, accusant les juifs de déicide, de meurtre rituel et
d’usure, favorisa les vagues de violence contre les juifs,
dégénérées en pogroms, culminant avec la peste noire (1348/1350).
Seules les régions orientales de l’empire furent épargnées de
ces vagues. Les restes des communautés rhénano-danubiennes ne
furent plus qu’un reflet de leur ancienne gloire et prospérité.
Inversement, K.
Lohrmann met en évidence l’essor de nouveaux centres du judaïsme
allemand en Autriche, Bohème et Moravie. Hormis la communauté de
Prague, dont les origines remontent au XIe
siècle, il étudie l’installation de juifs en Autriche et dans les
pays avoisinants au XIIIe
siècle, où ils bénéficient des privilèges octroyés par Ottokar
II en 1251 et 1268. Ces immigrants apportent les coutumes de leurs
lieux d’origine et créent de nouveaux centres à partir du XIVe
siècle, surtout à Prague et à Vienne où, sous la direction des
rabbins de la famille Or Zarua, se développa le centre spirituel du
judaïsme de l’Europe centrale. L’article de Mme N. Berend suit
l’histoire des juifs d’Hongrie depuis leur implantation dans ce
pays au XIe
siècle. Au cours des siècles suivants leur nombre s’accrut.
Cependant, faute de documents, on doit se contenter d’une
estimation de leur nombre à quelques milliers, ce qui amène à
conclure qu’il s’agissait d’une petite implantation par
ailleurs dispersée. L’auteur souligne que le statut de ces juifs,
qui n’étaient pas la seule communauté non chrétienne du pays, se
caractérise par des conditions à
la fois juridiques et économiques divergentes. Tandis que le facteur
économique favorisait leur intégration dans le royaume, les
considérations juridiques et les activités ecclésiastiques
visaient à leur exclusion sociale, causant même des émeutes
antijuives. Ce bel article manque cependant des
références concernant la dépendance des juifs hongrois du centre
rabbinique de Vienne.
Dans le cadre de ce volet, il faut regretter une absence criante, celle du judaïsme polonais, dont les fondements médiévaux ont formé la base de son essor depuis la fin du Moyen Âge et jusqu’aux Temps modernes.
Le quatrième volet, consacré aux aspects culturels, économiques et sociaux, contient huit contributions de caractère différent. Dans le domaine culturel il faut mentionner les études d’A. Reiner sur la prépondérance de l’école talmudique française au XIIe siècle et ses ramifications à Ratisbonne et à Vienne vers la fin du XIIIe siècle, celle de S. Emanuel sur des Responsa inédits de Méir de Rothenburg en tant que sources historiques et celle de Mme E. Timm sur l’histoire ancienne de la langue yiddish en Rhénanie du XIe siècle. Concernant l’histoire économique on remarquera la synthèse de H. Soloveitchik sur les rapports Halakhiques et le prêt d’argent des juifs en Allemagne. Au cœur de son étude se situe l’épineux problème de la prohibition du commerce du vin produit par des chrétiens, et le compromis par lequel ce vin pouvait servir au remboursement des dettes. L’auteur explique le silence des moralistes (dont les Piétistes) à cet égard par la nécessité de se procurer des moyens d’existence dans les régions vinicoles3.
Mme A. Holtmann traite des prêts juifs au miroir des livres des comptes, prenant pour exemple l’activité des juifs de Vesoul au XIVe siècle. Dans le domaine social il faut remarquer l’étude de Mme M. Keil sur la femme juive en Ashkenaz au bas Moyen Âge. L’auteur souligne le rôle des femmes dans les activités économiques, notant d’une part l’égalité de droits dont elles jouissaient avec les hommes et d’autre part leur exclusion du domaine religieux. Cependant, même dans ce domaine, elle constate une certaine évolution, fondée sur des coutumes locales, admettant des femmes à quelques fonctions publiques au sein de la communauté. L’article de K. P. Jankrift sur le rôle des juifs dans la médecine en Europe médiévale insiste sur la large diffusion de la profession médicale parmi les juifs, fondée sur des manuels en arabe et en hébreu. Les ouvrages arabes, dont ceux de Maïmonide, furent par ailleurs traduits en hébreu et puis en latin à Montpellier. L’auteur mentionne que malgré les prohibitions, des patients chrétiens firent recours aux médecins juifs. Il omet toutefois le rôle des juifs dans la création de la Faculté de Médecine à Montpellier au XIIIe siècle. Enfin l’intéressante étude de Mme V. B. Mann sur l’iconographie des synagogues médiévales, notamment sa constatation que les architectes prenaient comme modèle le Temple hérodien de Jérusalem, clôt ce volet.
Le cinquième et
dernier volet est dédié à quelques articles monographiques de
certaines communautés médiévales. Parmi elles, l’étude de
P. Manix, sur la cartographie du quartier juif à Oxford, mérite
une attention particulière. En effet, en raison d’une grande
quantité de documents préservés sur les propriétés foncières de
cette ville, il est possible de dresser un inventaire des bâtiments
qui ont constitué le quartier juif de cette ville au XIIIe
siècle et les cartographier, compte tenu des changements
topographiques et démographiques depuis le déclin sous le règne de
Jean-sans-Terre, de l’essor au milieu du siècle et, enfin du
déclin final, au point qu’en 1290, à la veille de l’expulsion
des juifs d’Angleterre, l’inventaire mentionne seulement neuf
maisons juives. Deux études sont consacrées à Spire. Celle de Mme
M. Porsche concerne la synagogue médiévale. Les fouilles
archéologiques révèlent l’importance du bâtiment,
qui fut construit vers la fin du XIe
siècle, puis agrandi pour finalement tomber en ruines en 1689. W.
Transier étudie l’histoire de la communauté, depuis sa fondation
en 1084 et l’octroi de ses privilèges par l’évêque Rüdiger,
son essor aux XIIe
et XIIIe
siècles jusqu’à sa disparition au XVe
siècle.
G. Bonnen consacre sa contribution à l’étude de la communauté de Worms, de manière spécifique les juifs entre la cité, l’évêque et l’empire. Attestée depuis l’an mil, cette communauté est rapidement devenue le siège d’une très importante école rabbinique; parmi ses élèves on remarque Rashi lui-même. Malgré le privilège de Heinrich IV en 1074, la communauté fut détruite en 1096 lors du passage des croisés. Restaurée au début du XIIe siècle, elle connut son apogée vers 1200. Son histoire est alors marquée par des rapports complexes avec des autorités, la municipalité, les évêques et l’empire. Comme les autres communautés rhénanes, elle subit des émeutes, dont le pogrom de 1349, à l’origine de son déclin. Une importante étude sur le centre juif de Cologne est due à M. Schmandt. Il suit l’histoire et les vicissitudes de cette communauté depuis ses origines au IVe siècle jusqu’à l’expulsion de 1424, qui mit terme à la juiverie médiévale de cette cité. Pourtant, remarque-t-il, on connaît peu son histoire avant le XIe siècle. Comme les autres villes rhénanes, la communauté de Cologne subit les violences des croisés en 1096. Restaurée dès le début du XIIe siècle, elle connut une période de prospérité, grâce au commerce de la ville avec les Pays-Bas et l’Angleterre. L’auteur souligne l’importance des documents paroissiaux en tant que source fiable pour l’histoire de la communauté, dont l’évolution alla de pair avec l’essor de la ville, surtout depuis la moitié du XIIIe siècle, quand les juifs apparaissent comme des financiers importants. Aussi bien, la municipalité octroya sa protection à la communauté, dont des droits civiques en 1321.Les actes de violence au XIVe siècle n’ont pas épargné les juifs, dont la majeure partie fut victime des émeutes de 1349. La communauté rétablie en 1372 n’était plus qu’un pâle reflet de sa gloire antérieure. L’auteur considère l’acte d’expulsion de 1424, décidée par le conseil municipal, comme une réaction aux tentatives des archevêques de protéger les juifs, empiétant par là sur les droits de la municipalité. Les deux derniers articles de cet imposant recueil, constituent des études archéologiques. Celle de K. Müller traite des fouilles de 1987 et la découverte de l’ancien cimetière de Würzburg. Grâce aux pierres tombales, l’auteur restitue l’histoire de la communauté franconienne aux XIIe–XIVe siècles, ainsi que son rayonnement. Mme S. Codreanu-Windauer étudie l’archéologie du quartier juif médiéval de Ratisbonne. Les résultats des fouilles, dont la découverte de la synagogue, attestent du caractère du quartier juif de la cité danubienne; la découverte d’un trésor de florins hongrois témoigne de son importance économique. En outre, ils complètent la documentation d’archives sur cette communauté, dont les origines remontent à l’époque carolingienne et qui est devenue un centre important d’enseignement talmudique dont le déclin se situe au début du XVIe siècle. L’expulsion des juifs y fut décrétée en 1519.
1 J’ai traité de cet aspect dans: Remarques sur l’influence mutuelle de l’organisation de la communauté juive et de la paroisse urbaine dans les villes entre le Rhin et la Loire à la veille des croisades, dans : Atti de la sesta Settimana internazionale di Studio di La Mendola, Milan 1977, p. 178–189
2 Cf. A. Graboïs, L’usure juive dans l’Occident au Moyen Âge, dans: La société juive à travers l’histoire, t. 3, Paris 1993, p. 177–205.
3 Ce problème a fait l’objet d’une étude approfondie (en hébreu) par Haym Soloveitchik, Principles and Pressures: Jewish Trade in Gentile Wine in the Middle Ages, Tel-Aviv 2003. Il a été également étudié par Peter Schäfer dans ce volume (p. 45–58) avec des conclusions similaires.
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