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Ch. Cluse (Hg.): Europas Juden im Mittelalter (Aryeh Graboïs)

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Europas Juden im Mittelalter. Beiträge des internationalen Symposiums in Speyer vom 20.–25. Oktober 2002, hg. von Christoph Cluse

Francia-Recensio 2008/4 Mittelalter – Moyen Âge (500–1500)

Europas Juden im Mittelalter. Beiträge des internationalen Symposiums in Speyer vom 20.–25. Oktober 2002, hg. von Christoph Cluse, Trier (Kliomedia) 2005, 512 p., ISBN 3-89890-081-9, EUR 59,50.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Aryeh Graboïs, Haïfa

Les actes du colloque international sur les »Juifs de l’Europe au Moyen Âge«, tenu dans le cadre du programme »Culture 2000« de l’Union européenne ont été publiés parallèlement en allemand et en anglais (Brepols, Turnhout). Ce volume contient 34 contributions de chercheurs provenant de différents pays d’Europe, ainsi que d’Israël et des États-Unis, réunis à Spire en octobre 2002. Ces contributions, à l’origine en allemand, anglais, français, espagnol et italien, traduites en allemand et publiées avec des résumés en français, représentent un large éventail concernant les établissements juifs européens au Moyen Âge. La matière est divisée par l’éditeur en cinq volets, contenant 25 cartes et une vaste bibliographie (p. 479–501), ainsi qu’un index des lieux et des noms propres. L’introduction a été confiée au professeur Alfred Haverkamp, le savant animateur et directeur du Centre Arye Maïmon de l’université de Trêves, qui a choisi de dresser une convergence de l’histoire juive et européenne (»Jüdische und europäische Geschichte«, p. 13–29). Reprenant les idées exprimées dans l’ensemble de ses travaux, Haverkamp développe une image de coexistence judéo-chrétienne, qui regarde l’histoire des juifs comme partie intégrante de l’histoire européenne. Sans omettre les facteurs qui, depuis la fin du XIe siècle, avaient perturbé cette coexistence, il met en valeur les tendances d’une civilisation commune, de caractère vernaculaire, même à des époques où les juifs vivaient dans des quartiers distincts dans la cité. Sans négliger les particularités religieuses des deux composantes, l’auteur s’en prend aux conceptions visant à stigmatiser les juifs comme des »étrangers« au seine de l’Europe chrétienne. Outre les violences parfois dégénérant en pogromes subies par les juifs, il souligne le processus de transformation du dialogue en polémique, impliquant les accusations de déicide et des meurtres rituels, dont il résulta la dégradation de la condition des juifs, les expulsions et l’émigration vers l’Europe orientale, où ils bénéficiaient de davantage de tolérance.

Les cinq volets de l’ouvrage offrent une division logique de la vaste matière: I. Les dimensions du sujet; II. Un survol du monde méditerranéen; III. Le judaïsme septentrional: France, Angleterre, Allemagne; IV. Aspects de l’histoire culturelle, économique et sociale et, enfin V. Études de quelques communautés juives. La première partie est centrée sur les rapports judéo-chrétiens au bas Moyen Âge. À cet égard, on doit à Mme A. Sapir-Abulafia une excellente synthèse du durcissement de l’attitude des chrétiens à l’égard des juifs entre 1000 et 1300. Le dialogue religieux dégénère en polémique, destinée à prouver la vérité du christianisme et la victoire de l’Ecclesia sur la Synagoga. Les manifestations de cette attitude ont, par ailleurs, influencé la société laïque, ce qui aboutit à l’expulsion des juifs d’Angleterre et de France, décrétée par les pouvoirs laïcs.

À l’inverse, Peter Schäfer traite de l’attitude des juifs face à l’environnement chrétien, telle que la reflète le »Livre des Pieux« (sefer hasidim/Das Buch der Frommen), au début du XIIIe siècle. L’auteur concentre son étude sur le problème de l’interdiction faite par les autorités rabbiniques aux juifs de pratiquer le commerce du vin produit par les viticulteurs chrétiens. Cette prohibition était néfaste pour les juifs de l’empire allemand, dont la majorité résidait dans les régions viticoles du Rhin et du Danube. Il mentionne un texte du Xe siècle, autorisant les juifs à accepter »le vin des gentils« en payement des dettes contractées à leur encontre et analyse les débats des piétistes sur ce point. De ce compromis, il résulta une opération aux termes de laquelle les juifs avançaient aux viticulteurs un prêt remboursé en nature: ce vin était revendu sur le marché, combinant ainsi crédit et commerce. D. Abulafïa, spécialiste confirmé du règne de Frédéric II, traite dans sa contribution le problème des juifs au service des pouvoirs, c’est-à-dire leur statut de servi camere regis. Il souligne à juste titre que l’origine du terme remonte à l’Empire romain pour désigner les »esclaves de l’empereur«, d’où il avait été transmis à l’Espagne wisigothique. Au Moyen Âge le terme évolue dans le sens de servage, dans lequel Abulafia distingue deux significations différentes, servitude au sens péjoratif et service au sens positif, comparable à la ministérialité. Il constate qu’en tout état de cause le service dû aux souverains par les juifs ne pouvait être comparé au servage rural et incluait des privilèges octroyés aux communautés ou aux individuels. Dans sa contribution sur les juifs et les villes, A. Haverkamp étudie les relations entre les juifs, urbanisés dans leur grande majorité, et les autorités urbaines, soit le pouvoir royal, soit les évêques ou bien encore les municipalités. Son étude est axée sur deux régions, l’Ombrie, où les implantations juives étaient dispersées dans le territoire urbain, et l’Allemagne, où les juifs furent établis dans des quartiers distinctifs, au centre desquels se trouvaient la synagogue et d’autres institutions communautaires. Il remarque très justement que la concentration de l’habitat avait été volontaire jusqu’au XVe siècle, c’est-à-dire avant la création des ghettos, avec pour conséquence l’accroissement des autorités communautaires. Il faut cependant souligner que la constitution des quartiers juifs épousait si bien les structures urbaines, fondées sur l’organisation paroissiale, que l’habitat juif, pourrait être comparé à une paroisse, certes particulière par son caractère religieux1. Enfin, l’auteur étudie l’évolution des rapports à partir du triangle »juifs-royauté-épiscopat«, jusqu’à l’essor de l’autonomie municipale, obligeant les juifs à maintenir des relations plus étroites avec les gouvernements urbains. Y. Guggenheim étudie la structure de la communauté juive et l’organisation régionale au cours du Moyen Âge européen. Il insiste sur la persistance des institutions communautaires depuis l’Antiquité d’un côté et sur leur développement sous l’influence de la féodalité, de l’autre, en tant que facteurs de l’évolution des communautés et de leurs institutions religieuses; les synagogues, les bains rituels et surtout les cimetières ont également servi de petites implantations environnantes. Il en résulta la formation à partir du XIe siècle de structures d’ordre régional. De surcroît, on voit germer, tantôt de leur plein gré, tantôt à l’instigation des autorités chrétiennes, des associations régionales et même suprarégionales de certaines communautés dotées de leur propre gouvernement et promulguant leurs statuts (taqqanoth). Ces associations représentaient les juifs auprès des autorités et prélevaient les impôts. En somme, ces associations, malgré la diversité de leur organisation en fonction des variantes géopolitiques, accusent un caractère homogène, une sorte d’autonomie juive dans le monde européen.

Le deuxième volet est consacré aux juifs d’Europe méditerranéenne, Sicile, Espagne musulmane et chrétienne, Provence, Italie centrale et septentrionale. Ces études sont introduites par la contribution de Mme S. Stroumsa, dédiée à Maïmonide et à la culture du bassin méditerranéen. L’auteur souligne le caractère syncrétique de la philosophie maïmonidienne, fondée sur l’héritage gréco-arabe d’une part et sur la tradition du judaïsme de l’autre. Elle mentionne l’importance de son œuvre au tournant du transfert des centres juifs depuis le Proche Orient musulman vers les versants occidentaux chrétiens en Europe. La présence juive en Sicile, attestée depuis le IVe siècle, est selon S. Simonsohn, mieux connue depuis le IXe siècle, lors de la conquête arabe. De petites communautés dispersées à travers l’île avaient joui de la protection des autorités et leurs membres furent actifs dans le commerce maritime avec l’Égypte et l’Orient, ainsi que dans d’autres domaines économiques, tels l’agriculture, la manufacture et des professions libérales. Cette condition perdura pendant des siècles sous la domination des Normands, des Hohenstaufen et des Angevins. Le changement le plus notoire fut le statut de Frédéric II (1237) définissant les juifs comme servi camerae regis, et formulant par là leur assujettissement au pouvoir royal. En revanche, la condition des juifs siciliens se dégrada à partir du XIVe siècle, lors de la conquête aragonaise par le fait de l’assimilation à celle des juifs espagnols.

Dans une importante contribution, intitulée »Al-Andalus: Das ›Goldene Zeitalter‹ der spanischen Juden«, M. Ben-Sasson procède à un examen critique de l’idée d’un »Âge d’or« du judaïsme espagnol sous la domination musulmane, exprimée à la fois par des auteurs séfarades des XIIe et XIIIe siècles et par l’historiographie moderne. Ses recherches l’amènent à conclure que dans les différents aspects caractérisant cet âge d’or, la civilisation séfarade n’a pas innové, en raison des antécédents dans d’autres communautés du monde musulman. Lors du déclin du centre musulman de l’Espagne, le mythe de ce passé idéalisé s’exprima avec nostalgie face à la dégradation de la condition des juifs dans le monde ibérique. Certes, ses arguments sont valables, mais malgré le manque d’originalité évoqué, l’essor de la juiverie dans »Al-Andalus«, régie par les »juifs de cour«, une classe aristocratique, et les activités culturelles dans ces communautés, ainsi que son importance quantitative, peuvent à bon droit être considérés comme un véritable âge d’or. Les études concernant les trois royaumes chrétiens d’Espagne, l’Aragon, la Castille et la Navarre, respectivement par A. Blasco Martinez, M. A. Ladero Quesada et J. Carasco, amènent à une perspective différente, commencée par la coexistence, dégénérée en conflits et se terminant par l’expulsion de 1492. Hormis quelques particularités, les mêmes tendances d’évolution sont caractéristiques aux trois royaumes, dont la tolérance héritée du régime musulman jusqu’au XIIIe siècle et l’autonomie dans les quartiers juifs, matérialisée par la juridiction rabbinique. À cet état succède la dégradation, sous l’influence de la législation ecclésiastique, dont le point culminant, résultant de l’activité missionnaire des ordres mendiants, se concrétisa par les disputes publiques aux XIIIe–XIVe siècles; la prédication envenima la haine contre les juifs parmi les couches populaires. Les émeutes, dont celles de 1391 amenèrent une bonne partie des juifs à se convertir au christianisme en attendant l’occasion de retourner à leur foi; raison pour laquelle les conversos sont devenus les victimes des persécutions de l’Inquisition. Par conséquent, on accuse le déclin du judaïsme espagnol et une baisse démographique au XVe siècle, pour finir avec l’expulsion de 1492 (ou de 1498 en Navarre). La belle synthèse de Mme D. Agou-Iancu analyse l’histoire des juifs de Provence à partir du XIIe siècle, quoique l’installation des juifs dans le pays remonte à l’époque romaine. Elle considère les XIIe et XIIIe siècles comme l’âge d’or de ces communautés, tant par leur condition légale et sociale, que par leurs activités culturelles. La situation se dégrade après la peste noire, suivie par la disparition des communautés rurales et la baisse démographique. Elle souligne cependant la survie des communautés urbaines et même un essor au XVe siècle, sous le roi René. Après sa mort et l’annexion de la Provence à la France (1481), s’amorce le rapide déclin, consommé par l’expulsion de 1501, quoiqu’encore qu’une partie des juifs ait préféré la conversion et que les convertis aient été distingués en tant que»néophytes«. Enfin, l’étude de M. Luzzati sur les juifs d’Italie du Nord et du centre achève ce volet méditerranéen. L’auteur consacre son article au bilan et aux perspectives de recherches concernant la juiverie de la région étudiée, renforcée au bas Moyen Âge par l’immigration des juifs de Rome et des pays transalpins et favorisée par la demande accrue du crédit. Il souligne l’importance des recherches de l’histoire locale à cet égard, ainsi que la mobilité des juifs entre les différents États et localités. Il conclut que les réseaux des communautés avaient formé une »République juive virtuelle«, considérant, paradoxalement, les juifs comme les seuls »Italiens« de l’époque. Il faut pourtant regretter l’omission de Venise dans cette intéressante étude.

Le troisième volet est consacré au judaïsme au nord des Alpes, le cœur du judaïsme européen depuis le Moyen Âge, caractérisé par l’essor et le déclin des centres de Tsarfat et d’Aschkenaz, selon leur appellation rabbinique. À l’origine, ces centres se sont constitués en France septentrionale et en Allemagne occidentale. Le processus des migrations et des expulsions au cours du bas Moyen Âge amena à leur extension en Europe centrale et orientale, tout en conservant leurs traits originaux. L’intéressante synthèse de G. Nahon résume le millénaire de l’histoire des juifs en France médiévale, depuis l’époque mérovingienne jusqu’à leur expulsion finale en 1394. Cette histoire de »longue durée« est divisée par l’auteur en trois périodes, des origines aux croisades; la Renaissance du XIIe siècle; les crises et le déclin (XIIIe–XIVe siècles). Concernant la condition des juifs et leurs rapports avec les pouvoirs, l’auteur souligne une période de protection jusqu’à la fin du Xlle siècle (1180), suivie par des persécutions et expulsions à partir du règne de Philippe Auguste, le brûlement du Talmud à Paris en 1242, l’expulsion de 1306, enfin les rappels et les expulsions d’une communauté réduite au XIVe siècle. Quant aux évolutions internes, on remarque la période de l’essor communautaire et culturel des XIe–XIIIe siècles, au cœur de laquelle fleurit l’activité des exégètes de l’école de Rashi et des Tossaphistes, qui eut des influences sur l’exégèse chrétienne. Cet essor se manifeste aussi par les statuts (taqqanot) intercommunautaires promulgués par Rabenu Tam à partir de 1150, ainsi que par la construction de synagogues. Pourtant après 1242, un déclin du centre s’amorce avec un mouvement d’émigrations et le transfert de l’école française vers les pays voisins. Il aurait été souhaitable de compléter cette synthèse par un aperçu de l’activité économique des juifs, dont le commerce de l’argent2. L’article de R. R. Mundill traite de l’identité des juifs d’Angleterre aux XIe–XIIIe siècles. Soumis aux rois normands et angevins et dépendant d’eux dans leur vie quotidienne et leurs activités économiques, ils ont gardé dans la pratique reli­gieuse et leur organisation communautaire des liens étroits avec le centre de Tsarfat. L’étude est centrée sur les activités économiques des juifs anglais, prin­cipalement le prêt à intérêt et ses techniques, tout en mentionnant le commerce des livres, du vin, des bijoux et d’habits, ainsi que la pratique de la médecine. L’étude de R. Barzen sur l’organisation régionale juive dans la région du Rhin moyen est principalement concentrée sur l’association des communautés de Mayence, Worms et Speyer, appelée dans les textes Kehillot ShUM. Il souligne à juste titre le parallélisme entre cette association et la formation de la ligue des villes rhénanes dès 1230 au sein de laquelle les cités s’employaient à intégrer les juifs. En 1286, Rudolf de Habsburg mentionne cette association lorsqu’il réclame la cession des biens des juifs émigrés. Par la suite, les autorités impériales ont reconnu pareilles associations supracommunautaires, exigeant des taxes et leur laissant la faculté de les repartir entre leurs membres dans une sorte d’autonomie fiscale. La minutieuse étude de J. R. Müller sur les persécutions à l’encontre des juifs dans le regnum Teutonicum entre 1280 et 1350 est consacrée au déclin du centre classique ashkénaze. Conséquence de la détérioration de leur statut juridique, la protection impériale des juifs fut vendue aux princes locaux et aux villes. De surcroît, l’activité antijuive des Mendiants, accusant les juifs de déicide, de meurtre rituel et d’usure, favorisa les vagues de violence contre les juifs, dégénérées en pogroms, culminant avec la peste noire (1348/1350). Seules les régions orientales de l’empire furent épargnées de ces vagues. Les restes des communautés rhénano-danubiennes ne furent plus qu’un reflet de leur ancienne gloire et prospérité.

Inversement, K. Lohrmann met en évidence l’essor de nouveaux centres du judaïsme allemand en Autriche, Bohème et Moravie. Hormis la communauté de Prague, dont les origines remontent au XIe siècle, il étudie l’installation de juifs en Autriche et dans les pays avoisinants au XIIIe siècle, où ils bénéficient des privilèges octroyés par Ottokar II en 1251 et 1268. Ces immigrants apportent les coutumes de leurs lieux d’origine et créent de nouveaux centres à partir du XIVe siècle, surtout à Prague et à Vienne où, sous la direction des rabbins de la famille Or Zarua, se développa le centre spirituel du judaïsme de l’Europe centrale. L’article de Mme N. Berend suit l’histoire des juifs d’Hongrie depuis leur implantation dans ce pays au XIe siècle. Au cours des siècles suivants leur nombre s’accrut. Cependant, faute de documents, on doit se contenter d’une estimation de leur nombre à quelques milliers, ce qui amène à conclure qu’il s’agissait d’une petite implantation par ailleurs dispersée. L’auteur souligne que le statut de ces juifs, qui n’étaient pas la seule communauté non chrétienne du pays, se caractérise par des conditions à la fois juridiques et économiques divergentes. Tandis que le facteur économique favorisait leur intégration dans le royaume, les considérations juridiques et les activités ecclésiastiques visaient à leur exclusion sociale, causant même des émeutes antijuives. Ce bel article manque cependant des références concernant la dépendance des juifs hongrois du centre rabbinique de Vienne.

Dans le cadre de ce volet, il faut regretter une absence criante, celle du judaïsme polonais, dont les fondements médiévaux ont formé la base de son essor depuis la fin du Moyen Âge et jusqu’aux Temps modernes.

Le quatrième volet, consacré aux aspects culturels, économiques et sociaux, contient huit contributions de caractère différent. Dans le domaine culturel il faut mentionner les études d’A. Reiner sur la prépondérance de l’école talmudique française au XIIe siècle et ses ramifications à Ratisbonne et à Vienne vers la fin du XIIIe siècle, celle de S. Emanuel sur des Responsa inédits de Méir de Rothenburg en tant que sources historiques et celle de Mme E. Timm sur l’histoire ancienne de la langue yiddish en Rhénanie du XIe siècle. Concernant l’histoire économique on remarquera la synthèse de H. Soloveitchik sur les rapports Halakhiques et le prêt d’argent des juifs en Allemagne. Au cœur de son étude se situe l’épineux problème de la prohibition du commerce du vin produit par des chrétiens, et le compromis par lequel ce vin pouvait servir au remboursement des dettes. L’auteur explique le silence des moralistes (dont les Piétistes) à cet égard par la nécessité de se procurer des moyens d’existence dans les régions vinicoles3.

Mme A. Holtmann traite des prêts juifs au miroir des livres des comptes, prenant pour exemple l’activité des juifs de Vesoul au XIVe siècle. Dans le domaine social il faut remarquer l’étude de Mme M. Keil sur la femme juive en Ashkenaz au bas Moyen Âge. L’auteur souligne le rôle des femmes dans les activités économiques, notant d’une part l’égalité de droits dont elles jouissaient avec les hommes et d’autre part leur exclusion du domaine religieux. Cependant, même dans ce domaine, elle constate une certaine évolution, fondée sur des coutumes locales, admettant des femmes à quelques fonctions publiques au sein de la communauté. L’article de K. P. Jankrift sur le rôle des juifs dans la médecine en Europe médiévale insiste sur la large diffusion de la profession médicale parmi les juifs, fondée sur des manuels en arabe et en hébreu. Les ouvrages arabes, dont ceux de Maïmonide, furent par ailleurs traduits en hébreu et puis en latin à Montpellier. L’auteur mentionne que malgré les prohibitions, des patients chrétiens firent recours aux médecins juifs. Il omet toutefois le rôle des juifs dans la création de la Faculté de Médecine à Montpellier au XIIIe siècle. Enfin l’intéressante étude de Mme V. B. Mann sur l’iconographie des synagogues médié­vales, notamment sa constatation que les architectes prenaient comme modèle le Temple hérodien de Jérusalem, clôt ce volet.

Le cinquième et dernier volet est dédié à quelques articles monographiques de certaines communautés médiévales. Parmi elles, l’étude de P. Manix, sur la cartographie du quartier juif à Oxford, mérite une attention particulière. En effet, en raison d’une grande quantité de documents préservés sur les propriétés foncières de cette ville, il est possible de dresser un inventaire des bâtiments qui ont constitué le quartier juif de cette ville au XIIIe siècle et les cartographier, compte tenu des changements topographiques et démographiques depuis le déclin sous le règne de Jean-sans-Terre, de l’essor au milieu du siècle et, enfin du déclin final, au point qu’en 1290, à la veille de l’expulsion des juifs d’Angleterre, l’inventaire mentionne seulement neuf maisons juives. Deux études sont consacrées à Spire. Celle de Mme M. Porsche concerne la synagogue médiévale. Les fouilles archéologiques révèlent l’impor­tance du bâtiment, qui fut construit vers la fin du XIe siècle, puis agrandi pour finalement tomber en ruines en 1689. W. Transier étudie l’histoire de la communauté, depuis sa fondation en 1084 et l’octroi de ses privilèges par l’évêque Rüdiger, son essor aux XIIe et XIIIe siècles jusqu’à sa disparition au XVe siècle.

G. Bonnen consacre sa contribution à l’étude de la communauté de Worms, de manière spécifique les juifs entre la cité, l’évêque et l’empire. Attestée depuis l’an mil, cette communauté est rapidement devenue le siège d’une très importante école rabbinique; parmi ses élèves on remarque Rashi lui-même. Malgré le privilège de Heinrich IV en 1074, la communauté fut détruite en 1096 lors du passage des croisés. Restaurée au début du XIIe siècle, elle connut son apogée vers 1200. Son histoire est alors marquée par des rapports complexes avec des autorités, la municipalité, les évêques et l’empire. Comme les autres communautés rhénanes, elle subit des émeutes, dont le pogrom de 1349, à l’origine de son déclin. Une importante étude sur le centre juif de Cologne est due à M. Schmandt. Il suit l’histoire et les vicissitudes de cette communauté depuis ses origines au IVe siècle jusqu’à l’expulsion de 1424, qui mit terme à la juiverie médiévale de cette cité. Pourtant, remarque-t-il, on connaît peu son histoire avant le XIe siècle. Comme les autres villes rhénanes, la communauté de Cologne subit les violences des croisés en 1096. Restaurée dès le début du XIIe siècle, elle connut une période de prospérité, grâce au commerce de la ville avec les Pays-Bas et l’Angleterre. L’auteur souligne l’importance des documents paroissiaux en tant que source fiable pour l’histoire de la communauté, dont l’évolution alla de pair avec l’essor de la ville, surtout depuis la moitié du XIIIe siècle, quand les juifs apparaissent comme des financiers importants. Aussi bien, la municipalité octroya sa protection à la communauté, dont des droits civiques en 1321.Les actes de violence au XIVe siècle n’ont pas épargné les juifs, dont la majeure partie fut victime des émeutes de 1349. La communauté rétablie en 1372 n’était plus qu’un pâle reflet de sa gloire antérieure. L’auteur considère l’acte d’expulsion de 1424, décidée par le conseil municipal, comme une réaction aux tentatives des archevêques de protéger les juifs, empiétant par là sur les droits de la municipalité. Les deux derniers articles de cet imposant recueil, constituent des études archéologiques. Celle de K. Müller traite des fouilles de 1987 et la découverte de l’ancien cimetière de Würzburg. Grâce aux pierres tombales, l’auteur restitue l’histoire de la communauté franconienne aux XIIe–XIVe siècles, ainsi que son rayonnement. Mme S. Codreanu-Windauer étudie l’archéologie du quartier juif médiéval de Ratisbonne. Les résultats des fouilles, dont la découverte de la synagogue, attestent du caractère du quartier juif de la cité danubienne; la découverte d’un trésor de florins hongrois témoigne de son importance économique. En outre, ils complètent la documentation d’archives sur cette communauté, dont les origines remontent à l’époque carolingienne et qui est devenue un centre important d’enseignement talmudique dont le déclin se situe au début du XVIe siècle. L’expulsion des juifs y fut décrétée en 1519.

1 J’ai traité de cet aspect dans: Remarques sur l’influence mutuelle de l’organisation de la communauté juive et de la paroisse urbaine dans les villes entre le Rhin et la Loire à la veille des croisades, dans : Atti de la sesta Settimana internazionale di Studio di La Mendola, Milan 1977, p. 178–189

2 Cf. A. Graboïs, L’usure juive dans l’Occident au Moyen Âge, dans: La société juive à travers l’histoire, t. 3, Paris 1993, p. 177–205.

3 Ce problème a fait l’objet d’une étude approfondie (en hébreu) par Haym Soloveitchik, Principles and Pressures: Jewish Trade in Gentile Wine in the Middle Ages, Tel-Aviv 2003. Il a été également étudié par Peter Schäfer dans ce volume (p. 45–58) avec des conclusions similaires.

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Ch. Cluse (Hg.): Europas Juden im Mittelalter (Aryeh Graboïs)
In: Francia-Recensio, 2008-4, Mittelalter – Moyen Âge (500–1500)
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