B. Struck: Nicht West - nicht Ost (Michel Espagne)
Bernhardt Struck, Nicht West – nicht Ost.
Frankreich und Polen in der Wahrnehmung deutscher Reisender zwischen
1750 und 1850, Göttingen (Wallstein) 2006, 520 p., ISBN
3-8353-0010-5, EUR 64,00.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Michel
Espagne, Paris
Les récits de voyage constituent une source privilégiée pour étudier une histoire des perceptions réciproques à l’intérieur de l’espace européen. Cela fait naturellement longtemps que les historiens se sont penchés sur les voyageurs allemands en France à l’époque des Lumières et durant la Révolution française. Une des premières originalités du travail de Bernhard Struck consiste à avoir comparé la perception allemande du voisin de l’Est et du voisin de l’Ouest durant un siècle, à avoir mis en parallèle les récits de voyage en France et les récits de voyage en Pologne à partir d’une riche documentation dont le détail apprend beaucoup sur l’histoire culturelle européenne durant un siècle. L’entreprise comportait naturellement des dangers. Les récits de voyage en Pologne sont beaucoup plus rares que les récits de voyage en France (116 titres contre 352). Les témoignages allemands sur la Révolution sont si nombreux qu’il a fallu d’emblée renoncer à les traiter en profondeur. Les voyageurs allemands en France connaissaient enfin pour la plupart la langue et pouvaient donc instaurer une communication beaucoup plus difficile à établir du côté polonais. La France fut durant toute la période considérée comme une nation aux contours définis, alors que la Pologne, plusieurs fois partagée, était plutôt, comme l’Allemagne elle-même, une nation cherchant à se constituer. En bref les dissymétries sont d’emblée flagrantes. Mais la comparaison permet précisément de relativiser et de mieux comprendre la perception allemande des deux espaces. Une première partie est consacrée aux acteurs et à la pratique du voyage. C’est un des mérites de l’ouvrage que de s’interroger sur les conditions pratiques dans lesquelles s’est opéré le voyage, sur l’origine sociale des auteurs de récits, sur les modèles publiés dont ils disposaient, sur les itinéraires parcourus et les moyens de transport. L’analyse quantitative montre clairement que les auteurs de récits de voyage appartiennent à la bourgeoisie urbaine protestante, qu’ils sont âgés de 30 à 40 ans, un âge respectable à la fin du XVIIIe siècle, qu’ils sont juristes ou enseignants. Mais ceux qui dépeignent la Pologne ont souvent des liens biographiques personnels avec ce territoire. Certains auteurs de récits concernant la France se sont spécialisés dans la description du midi (comme Willibald Alexis) alors même que l’on tend à identifier le voyage en France à un séjour à Paris. Les voyages en France correspondent à une gamme plus large d’intérêts allant du voyage de cure au voyage politique. Mais en France comme en Pologne, il s’avère que les périodes où la production de récits est la plus forte correspondent aux périodes de crises politiques. La curiosité pour la France de 1830 sera proportionnellement inférieure à celle pour la Pologne révoltée. L’usage récurrent d’ouvrages comme la géographie de Büsching, ou le »Tableau de Paris«de Sébastien Mercier révèle bien le cadre préétabli dont sont prisonniers des voyageurs qui peuvent aussi se référer à des œuvres purement littéraires, comme le roman de Laube »Die Krieger«, ou »Soll und Haben« de Gustav Freytag dans le cas de la Pologne. Si l’état des routes est plus satisfaisant en France qu’en Pologne, on note les mêmes observations sur la saleté et l’inconfort des auberges françaises ou polonaises, au point que l’on peut se demander – et l’auteur le fait à juste titre – si l’étranger ne sert pas globalement de repoussoir structurel pour affirmer des qualités allemandes.
Voyager, c’est parcourir un espace, et la deuxième grande partie de l’ouvrage est précisément consacrée aux espaces traversés. Bernhard Struck observe très justement que dans la carte mentale autour de 1800 la Pologne n’est pas un territoire situé à l’Est mais au Nord. L’opposition de la Pologne et de la France serait, pour le voyageur allemand, plutôt une opposition Nord-Sud qu’une opposition Est-Ouest. Alors qu’il est très fort au début du XIXe siècle, notamment entre la France et l’Allemagne le sentiment de franchir une frontière est beaucoup plus diffus au XVIIIe siècle. Il faut même que l’idée de nation soit devenue dominante pour que la frontière ait un sens aux yeux des voyageurs qui perçoivent sinon les passages d’un pays à l’autre comme des transitions, comme une continuité. Plutôt que de frontières, il faudrait alors parler de régions frontalières dans un espace fondamentalement ouvert. En Pologne comme en France les voyageurs soulignent de façon stéréotypée la contradiction entre une terre riche et une pauvreté paysanne, due d’un côté au catholicisme, de l’autre à des formes de propriété restées médiévales. Mais contrairement aux déserts polonais, les terroirs français sont déjà susceptibles de se muer en paysages, en idylles campagnardes. En France comme en Pologne les voyageurs ont sur les terres le regard utilitariste de physiocrates. La même misère semble affliger les villes polonaises, où l’on insiste volontiers sur la présence juive, et les villes de la province française, avec de singulières exceptions toutefois, comme celle qui permet de rapprocher dans une même impression globalement positive Lemberg et Lyon.
La dernière grande partie cherche à éclairer le passage d’une société absolutiste à la modernité nationale à partir de la perception allemande des deux pays. Comparer le Versailles de Louis XVI à la cour de Varsovie permet au moins d’opposer l’impression produite par des bâtiments grandioses, et les vertus plus bourgeoises d’économie et de culture raffinée prêtées au roi de Pologne. La France et la Pologne de 1791, la France et la Pologne de 1830 suscitent chez l’observateur des remarques que l’on peut fort bien rapprocher. Les »Lettres de Paris« de Börne et les »Souvenirs de Varsovie« de Harro Harring révèlent des enthousiasmes convergents. Quant aux constructions d’identité nationale, de la frivolité des Français à la »polnische Wirtschaft«, elles sont essentiellement révélatrices de l’effort pour constituer une identité nationale allemande par différence.
Sans doute le travail de Bernhard Struck aurait-il gagné à dépasser la comparaison France-Pologne pour adopter une perspective de transferts culturels. La perception allemande de la politique polonaise n’est-elle pas nourrie de la connaissance de l’histoire politique française? Certains voyageurs (on pense notamment à Laube) qui se sont intéressés aux deux espaces n’ont-ils pas transposé la perception de l’un sur celle de l’autre? N’aurait-il pas été possible d’évoquer au moins de façon ponctuelle les récits français de voyage en Pologne et en Allemagne, les récits polonais de voyage en France et en Allemagne, pour substituer à la juxtaposition des imbrications de perspectives? Mais en insistant sur le fait que les récits de voyages sont au fond principalement révélateurs de l’horizon culturel de leur auteur, Bernhard Struck a déjà bien montré à quel point l’étranger est un élément essentiel dans la construction du national.
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