N. A. M. Rodger: The Command of the Ocean (Jean Bérenger)
N.
A. M. Rodger, The Command of the Ocean. A
Naval History of Britain 1649–1815, London, (The Penguin Press)
2006, LXV–907 p., ISBN 0-713-99411-8, GBP 25,00.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Jean
Bérenger, Paris
N. A. M. Rodger, spécialiste réputé de l’histoire maritime anglaise à l’époque moderne nous livre une vaste synthèse, où il replace la marine de guerre britannique dans un ensemble plus vaste: les relations internationales, la société, la vie politique anglaise pour expliquer l’essor puis la prépondérance de la flotte de guerre anglaise entre l’instauration de la dictature militaire de Cromwell baptisée république et le Congrès de Vienne, lorsque la Grande-Bretagne règnera sans partage sur les océans.
Dans son introduction, l’auteur rappelle combien l’histoire navale est négligée et une récente histoire de la guerre au XVIIIe siècle compare les armées prussiennes et anglaises sans tenir compte du fait que la Grande-Bretagne est d’abord une puissance navale et il salue la virtuosité intellectuelle des auteurs. C’est pourquoi il a tenté de replacer son sujet au centre de l’histoire générale de la Grande-Bretagne et de ne pas se contenter de l’histoire de la guerre navale. Le risque en voulant embrasser trop de domaines liés plus ou moins entre eux était de commettre des erreurs et des omissions qui pourraient choquer les spécialistes, mais cet inconvénient a été écarté et l’ouvrage abonde en discussions techniques par exemple celui concernant les mérites respectifs de la construction navale anglaise et celle des chantiers français. Sans nier les dons des ingénieurs constructeurs de Brest ou de Rochefort et sans nier les qualités supérieures des bâtiments qu’ils concevaient, l’auteur pense que leurs vaisseaux élégants, rapides mais trop longs fatiguaient beaucoup par gros temps, qu’il étaient mieux adaptés à la Méditerranée qu’à l’Atlantique et que finalement le côté rustique des bâtiments anglais se justifiait pleinement. D’une manière générale l’auteur envisage toujours avec beaucoup de finesse les deux marines rivales de la Royal Navy, à savoir la Marine néerlandaise jusqu’en 1688 et le marine française durant un long XVIIIe siècle.
La documentation est remarquable. Outre les illustrations en noir et blanc (reproductions de tableaux de batailles navales ou images de vaisseaux) qui sont toujours d’un heureux effet dans un ouvrage de ce genre, l’auteur ajoute aux 583 pages de texte, un glossaire des termes maritimes, qui constituent dans toutes les langues un vocabulaire spécifique et une chronologie adaptée au sujet principal du livre la guerre navale. La bibliographie est exhaustive et montre que l’auteur a par exemple une connaissance approfondie de la bibliographie classique et récente publiée dans les différents pays européens.
Le plan adopté est chronologique mais il obéit à un rythme ternaire. Pour chaque période considérée, l’auteur envisage les aspects politiques et militaires le contexte social et économique et enfin les aspects techniques, qui ne sont pas les moins passionnants une fois replacés dans leur contexte
Dans une vigoureuse conclusion de huit pages (p. 275–283), N. A. M. Rodger présente sa thèse. Depuis longtemps les historiens britanniques ont pris un plaisir évident à célébrer le triomphe de leur marine. Une fois pour toutes la suprématie navale et commerciale de l’Angleterre en 1815 a été présentée comme le résultat d’une sorte de résultat prédestiné des vertus nationales de la ferveur religieuse et de la liberté. Même si les historiens contemporains s’en moquent quelque peu ils n’ont encore pas trouvé d’explication valable. Pendant longtemps on a ignoré ou sous-estimé la supériorité navale britannique. On ne va pas jusqu’à montrer que Napoléon a gagné les guerres de la Révolution et de l’Empire, mais on cherche des explications et l’on affirme que la Royal Navy a eu pour rôle de conquérir des territoires coloniaux et il semble que l’étude de la puissance navale soit un phénomène dépourvu d’intérêt.
Chez les historiens de l’armée et de la marine, on est en revanche convaincu que la puissance navale était une force essentiellement défensive nécessaire mais pas suffisante pour gagner une guerre, car il fallait des alliés continentaux et une armée anglaise sur le continent. Le triomphe final de 1815 s’explique par l’armée de Wellington et par l’aide apportés par Blücher. La Marine a tenu la Manche pour empêcher l’invasion, mais elle ne pouvait rien faire de plus, ce qu’ont bien compris des historiens qui ont participé à la Seconde Guerre mondiale.
La puissance navale britannique a été aussi interprétée dans une perspective d’histoire économique, comme une montée de la puissance commerciale et industrielle du pays et comme le résultat d’un jeu de forces impersonnelles.
Ces explications non dénuées d’intérêt ne tiennent pas compte du facteur politique, car depuis 1688 la Grande-Bretagne a été impliquée dans des conflits européens pour des raisons dynastiques. Guillaume III d’Orange ou bien Georges 1er de Hanovre avaient été recrutés par leurs sujets anglais pour des raisons confessionnelles, pour écarter des monarques papistes, Jacques II Stuart ou son fils Jacques III, parce que la Réforme protestante a détruit la sécurité de l’Angleterre, qui redoute une mainmise catholique encore au XVIIIe siècle . C’est pourquoi elle a besoin d’alliés pour faire la guerre et le seul conflit qu’elle ait mené seule sans alliés fut le guerre d’Indépendance américaine qui se solda par une défaite. Cette faiblesse a provoqué la création d’une puissante marine. C’est pourquoi Rodger commence son étude en 1649 en pleine guerre civile quand l’armée républicaine crée de toute pièce une puissante marine de guerre pour faire face à la marine royaliste commandée par le prince Ruprecht, un fils du Winterkönig Frédéric V Électeur palatin et éphémère roi de Bohême. Cromwell a vite fait de la marine un instrument de guerre redoutable, qui n’a pas été abandonné par les Stuarts lors de la Restauration, de sorte que la puissance navale anglaise est bien antérieure à la Glorious Revolution de 1688. Seulement la marine est un instrument aux mains du Parlement qui lui octroie les importants moyens financiers dont elle a besoin et qui la contrôle étroitement. Le gouvernement britannique du XVIIIe siècle se compose de deux éléments, la couronne et le parlement. La couronne dirige l’armée et la politique étrangère. Son pouvoir, partagé avec l’aristocratie et la noblesse rurale est décentralisé et inefficace. Celui du Parlement est centralisé et confié à des professionnels. La trésorerie, les douanes et la Marine relèvent du Parlement. La pression fiscale a ainsi beaucoup augmenté pour atteindre en 1815 20% du PIB. Alors que le PIB a triplé entre 1660 et 1815, la pression fiscale a été multipliée par 15, ce qui a permis de faire face aux dépenses considérables provoquées par la marine devenue la première du monde par le nombre de ses vaisseaux et par l’efficacité de son personnel. L’Etat devint ainsi le premier agent économique et favorisa la croissance, accélérant en particulier la révolution industrielle. En 1815, quand sa principale rivale la France a ruiné sa puissance économique, la Grande Bretagne devenait incontestablement la première puissance commerciale du monde. Ce sont les capacités de bureaux de la marine en particulier le département du ravitaillement (Victualling Board) qui comme l’ont bien montré les travaux de Christian Buchet ont doté la Navy de formidables possibilités opérationnelles. Elles lui ont permis dans la seconde moitié du XVIIIe siècle de maintenir les flottes anglaises à la mer durant de longs mois et de bloquer ainsi les ports français. Mais c’est seulement quand on sut maintenir les équipages en bonne santé (en particulier en éliminant les risque de scorbut) que la marine britannique revint un instrument redoutable qui montra sa supériorité durant les guerres de la Révolution et de l’Empire.
N. A. M. Rodger propose donc au public un ouvrage remarquable et stimulant qui dépasse largement le monde des spécialistes de la guerre navale et qui replace la Grande Bretagne dans son rôle de grande puissance européenne et d’ennemie implacable de Napoléon, qui a contribué à son élimination finale et qui a redonné à l’Europe la paix et l’équilibre dont elle avait tant besoin.
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