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W. Behringer, H. Lehmann, C. Pfister (Hg.): Kulturelle Konsequenzen der "Kleinen Eiszeit" / Cultural Consequences of the "Little Ice Age" (Claude Michaud)

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Kulturelle Konsequenzen der »Kleinen Eiszeit«/Cultural Consequences of the »Little Ice Age«. Hg. von/Ed. by Wolfgang Behringer, Hartmut Lehmann und Christian Pfister


Francia-Recensio 2008/4 Frühe Neuzeit – Revolution – Empire (1500–1815)

Kulturelle Konsequenzen der »Kleinen Eiszeit«/Cultural Consequences of the »Little Ice Age«. Hg. von/Ed. by Wolfgang Behringer, Hartmut Lehmann und Christian Pfister, Göttingen (Vandenhoeck & Ruprecht) 2005, 514 p., 14 ill. (Veröffentlichungen des Max-Planck-Instituts für Geschichte, 212), ISBN 3-525-35864-4, EUR 74,90.

rezensiert von/compte rendu rédigé par

Claude Michaud, Orléans

Le »petit âge glaciaire« est devenu un élément explicatif habituel des historiens économistes, les ruralistes en priorité. L’histoire démographique n’ignore pas non plus les effets des variations climatiques extrêmes sur les corps par le biais des maladies épidémiques. Les livres de raison, les correspondances abondent en mentions ponctuelles sur les froids excessifs, les pluies torrentielles, les étés pourris, les orages et les grêles destructeurs, les inondations, et leurs désastreuses conséquences, ruine des récoltes, hausse des prix, misère, disettes et famines, maladies et surmortalité. Cet ouvrage, résultat d’un colloque tenu à Göttingen du 3 au 6 septembre 2002, poursuit un triple objectif: dépasser une simple histoire du climat à la manière de Le Roy Ladurie, passer de la micro-histoire des crises ponctuelles en un lieu et à une date précis à une macro-histoire du changement climatique et ses conséquences, enfin viser la perspective d’une histoire totale qui mette en relation le »petit âge glaciaire« non seulement avec les mutations économiques et sociales, mais aussi avec les infléchissements du mental religieux, les évolutions dans le domaine artistique, les réactions du politique, les capacités des peuples à se défendre.

Une première séquence »Écologie et économie« analyse le document brut. Comment reconstituer des séries de températures et de précipitations à partir des mentions approximatives des sources historiques datées, qui ne relevèrent que l’exceptionnel, l’écart à une norme mal définie? Même des observateurs savants comme Daniel Fabricius (1564–1617) à Emden, l’astronome Tycho Brahe (1546–1601) dans son île de la Baltique ou Renwart Cysat (1545–1613) à Lucerne n’eurent nullement conscience des phénomènes de longue durée ni la notion globale de climat? Le »petit âge glaciaire«, de 1300 à 1900, mesuré par l’extension des glaciers, ne fut pas uniformément froid; il se caractérisa en Europe centrale et en Scandinavie du sud par des hivers et des débuts d’année, jusqu’en avril, rigoureux et secs, se prolongeant pendant deux ou trois ans par des étés froids et pluvieux. Entre temps, des années calmes à étés chauds firent fondre les glaciers. Une première période où tous les indices sont supérieurs à un modèle idéal-typique correspond au XIVe siècle; la seconde, qui retient nos auteurs, mène de 1560 à 1640, avec un paroxysme entre 1585 et 1597. Les conséquences sur les productions agricoles, céréales, vigne, foin, lait sont bien connues; la pénurie engendre la cherté (1570–1574, 1627–1629), amplifiée par la guerre. L’exemple du Bürgerspital de Vienne dans le dernier tiers du XVIe siècle illustre les effets de la crise: augmentation du prix du seigle, des bouches à nourrir et des morts, diminution du pouvoir d’achat des journaliers, transformation des habitudes alimentaires, pourtant l’élément le plus stable de la civilisation matérielle. On substitua au blé et au seigle l’avoine, destiné aux animaux, ou cette nouveauté qu’était le maïs; le vin trop aigre fit place à la bière. Et le commerce extérieur fut stimulé: à Venise, à Gênes et à Livourne apparurent les blés de la Baltique. Le journal du théologien zurichois Henri Bullinger (1504–1574) qui couvre trois décennies à partir de 1541, s’enrichit avec le temps de notations climatiques de plus en plus nombreuses: froid ou chaleur, pluie, neige, grêle, brouillard, vent, inondation, avec des appréciations qualitatives, suivies d’indications de prix de denrées. Ces événements furent pensés comme une rupture de l’ordre naturel et l’expression de la colère de Dieu, tout comme la peste et la guerre. D’où les efforts de Bullinger et de ses collègues pasteurs pour inciter les autorités religieuses et civiles à réprimer les vices des humains, l’introduction dans la liturgie des prières collectives et publiques. Bullinger était convaincu que ces catastrophes annonçaient le Jugement dernier, le temps était proche des grandes joies et des grandes souffrances, telles qu’il les décrivait sans son »Von höchster Fröud und gröstem Leyd« (1572). Le lien entre »petit âge glaciaire« et mentalités et religion est le plus aisé à établir. Toutes les chroniques des années 1560-1640, qu’elles vinssent de gens mécaniques, de médecins, d’officiers, firent des crises climatiques des châtiments de Dieu pour les vices des hommes. Ce Dieu terrible et punisseur était parfaitement compatible avec le Père compatissant et aimant qui réparait par de bonnes années et demeurait donc source d’espérance. Dieu omnipotent pouvait agir dans des directions totalement opposées. Quelques chroniques, néanmoins, peinèrent à reconnaître la prédominance de l’amour de Dieu sur son courroux. L’église luthérienne, dans les dernières années du XVIe siècle, temps de détresse et de grande pauvreté, donna une ampleur nouvelle à la fête du Vendredi-Saint; l’imitation du Christ et sa crucifixion s’installèrent au centre de la conscience religieuse. La contemplation de la Passion eut une double fonction, elle aidait à supporter sa propre souffrance en la relativisant, elle renforçait l’espoir de la rédemption dans un temps de désolation. L’hymne du pasteur Paul Gerhardt »Buß- und Betgesang bei unzeitiger Nässe und betrübtem Gewitter« (avant 1648) était tout à la gloire de la création: il évoquait les plaisirs de l’été, louanges de la vraie foi révélée par la Réforme, mais aussi les rigueurs du mauvais temps pour exhorter les contemporains à la repentance; si l’on suivait les commandements de Dieu, le chrétien aurait sur terre son pain de chaque jour et dans l’au-delà le doux pain de l’éternité.

Comment la société et ses responsables firent-ils face à la crise? En cas de pénurie, les villes allemandes, Francfort/Main, Cologne, Nuremberg, Göttingen, contrôlèrent le commerce des grains, interdirent l’exportation, encouragèrent l’importation. Il fallut surtout affronter la pauvreté, l’afflux des indigents et des mendiants. Dès les années 1520, les municipalités et les princes territoriaux édictèrent des lois des pauvres. Strasbourg frappée dans les années 1529-32 par des étés froids et pluvieux, instaura un impôt spécial, fit travailler les pauvres aux fortifications, les recueillit dans le couvent des carmes déchaux. La loi anglaise de 1597 imposa le principe du secours sur le lieu même d’habitation, pour éviter le vagabondage. Augsbourg se dota d’une loi des pauvres en 1600. Cette législation n’était pas toujours une innovation, directement liée à l’impact du climat sur les populations; il s’agissait souvent d’un retour récurrent de mesures policières répressives qui n’avaient jamais atteint le but espéré. L’histoire de la répression et de la criminalisation du vagabondage et de la mendicité a été faite; on distinguait les bons et les mauvais pauvres; il fallait discipliner par le travail dans des asiles-prisons. Rappelons le »grand renfermement« de Michel Foucault. Plus difficile à mesurer est l’impact du »petit âge glaciaire« sur la psychologie collective. La Renaissance fut un temps d’optimisme; ce fut aussi l’âge de l’anxiété, du pessimisme, du scepticisme, des maladies de l’esprit, de la folie. Les hausses des prix, les famines, les procès contre les sorciers et sorcières, boucs émissaires de tous les maux, vouèrent-ils les humains à la mélancolie? De 1550 à 1650 se multiplièrent les ouvrages portant sur la mélancolie, l’hypocondrie, la folie, la frénésie, le tempérament saturnien. Vers 1600, vingt princes européens, dont l’empereur Rodolphe II, étaient des malades mentaux, cinq furent déposés et internés. Il est difficile de caractériser l’épidémiologie d’une maladie mentale, on ne possède pas de standard de mesure. On ne peut que constater que la mélancolie devint un sujet dont on parlait et sur lequel on écrivit dans les milieux cultivés européens. La fin du paroxysme »glaciaire« ne mit pas fin à cette production qui culmina en Angleterre entre 1780 et 1800. Faut-il, hypothèse fragile et spéculative, lier la mélancolie aux climats froids et humides, et la joie de vivre au climat doux et chaud? La mélancolie et le désespoir conduisirent au suicide, ce crime régulièrement poursuivi. La leçon du quantitatif, ici, n’est pas ambiguë: les suicides augmentent en temps de crise. Les théologiens protestants se montrèrent très préoccupés par la question: avant 1570, bien qu’il n’y eut plus aucune assurance par les œuvres, Urbanius Rhegius ou Aegidius Mechler insistèrent sur les aspects positifs, il n’y avait pas de raison de douter de la grâce de Dieu; après 1570, changement radical, Sigismond Suevus ou Nicolas Hemmingius (Antidotum Advertus pestem desesperationis …, Berlin 1590) firent du suicide un fléau pire que la peste. Les catholiques n’eurent pas une autre vision, s’ils en parlèrent moins c’est qu’ils n’avaient pas besoin de s’affirmer par l’écrit à la différence de la nouvelle religion. Si l’on doutait, et il y avait de quoi douter, le désespoir remplaçait l’espérance qui ne revint qu’après 1650.

Vient ensuite le domaine des arts. »Gerechter Gott, wo will es hin/Mit diesen kalten Zeiten« chantait Simon Dach vers 1643. 1580–1700 fut la grande période des hymnes protestants. Les orages, les sécheresses, les froidures en procurèrent les sujets chez beaucoup d’auteurs, des pasteurs mais aussi la comtesse Aemilie Juliane von Schwarzburg-Rudolstadt (1637–1705). L’argumentaire de ces poèmes climatiques, chantés sur des airs connus, se déclinait en cinq points: les catastrophes étaient la punition des vices, Dieu était le seigneur du temps, qui faisait surgir le vent des grottes (»Hört doch, wie donnert Gott der Herr«), mais il était aussi le Dieu aimant et paternel, le mauvais temps comme punition devait exhorter à la pénitence, enfin était exaltée la vie dans l’au-delà. »Le Retour des chasseurs« de Brueghel le Vieux, magnifique paysage de neige, orne la première de couverture.Le tableau date de 1565, année de terrible hiver qui inaugura une période froide. On connaît du peintre au moins quatre autres scènes de neige. Avercamp s’illustra aussi dans le genre dans les années 1600-1610 et désormais les paysages d’hiver furent une caractéristique de la peinture hollandaise jusque dans la décennie 1670, alors que le climat ne s’améliorait pas. Aporie du temps, mais aussi aporie du lieu: pourquoi l’absence de tels tableaux de neige ailleurs en Europe où il fit tout aussi froid? À la même époque, la Hollande inventa le paysage de mer; le commerce dira-t-on! Mais pourquoi rien de tel en Angleterre ou dans la péninsule ibérique? Reconnaissons qu’il y eut bien d’autres facteurs qui intervinrent, contraintes locales, techniques picturales, lois du marché, et que les calendriers des miniatures et des églises médiévales représentèrent le froid. Le temps et les crises sociales qui s’ensuivaient pouvaient fournir des thèmes nouveaux aux artistes, pouvaient aussi réduire leur clientèle, les inciter à donner dans un nouveau genre, la nature morte, le paysage, pour lutter contre la concurrence. Quant à établir le lien entre le »petit âge glaciaire« et la Renaissance, le maniérisme et le baroque, c’est une autre affaire!

Existe-t-il une théorie et une pratique de gouvernement en temps de crise? Le devoir du prince est d’entretenir ses sujets par de bonnes lois et règlements, de les contrôler et discipliner, de punir les criminels. Au début du XVIIe siècle, notons la convergence entre les prédications des Églises et les ordonnances de police qui procédaient toutes des mêmes savoirs et conscience culturels. Certes, il y eut des ordonnances de police bien avant le »petit âge glaciaire«. Il n’en demeure pas moins que la gestion de la crise légitimait l’extension des compétences législatrices du prince; ce qui se réglait auparavant tout seul demandait maintenant intervention. Les traités d’Althusius, Juste Lipse ou Seckendorff enregistrèrent ces évolutions.

Ce panorama européen n’effleure que marginalement la Méditerranée. Les historiens espagnols n’ont guère relevé que les mentions de précipitations, et encore ne sont-ils pas d’accord entre eux sur l’importance des sécheresses amenant l’appauvrissement économique. Une piste intéressante est l’étude systématique des processions de rogations pour obtenir généralement la pluie. Les cas de Gérone, Barcelone et Tortosa mettent en évidence les sécheresses de 1562–1568, 1626, 1631, 1752–1758 et surtout 1812–1818.

Wolfgang Behringer conclut ce bel ouvrage en ramassant les principaux apports et en élargissant le propos (p. 415–508). Le »petit âge glaciaire«, prouvé par les études de glaciologie, de dendrochronologie, les analyses polliniques, est abondamment renseigné par les documents historiques. Une science du temps émergea lentement au cours de la période moderne, il fallut attendre Benjamin Franklin, par exemple, pour mettre en relation les éruptions volcanique et le refroidissement climatique. La liste des conséquences notées par les divers auteurs dans l’ordre de la nature peut être allongée, non seulement sur la végétation et les cultures, mais aussi sur la faune, sur les insectes. Le déclin de la peste bubonique peut être attribué au froid qui fait reculer l’agent de transmission. Aux répercussions sociales et culturelles, émeutes de la faim, marginalisation des pauvres, diabolisation, chasse aux sorcières, littérature apologétique, ajoutons les modifications de civilisation matérielle dans l’architecture des maisons, peu étudiée, l’amélioration des techniques de chauffage (de la cheminée ouverte au poêle), l’évolution du vêtement qui ne doit peut-être pas tout à la mode. Et survint la période intéressante où l’on s’aperçut que pèleriner, prier, brûler les sorcières n’amélioraient pas le climat. Faut-il aller plus loin, relier l’instabilité des temps au maniérisme, avant la restauration du baroque? Et faire surgir le besoin de stabilité de l’État moderne, policé, armé, agent de disciplinarisation (N. Elias) des crises à répétition du »petit âge glaciaire«? Il faut savoir raison garder. Certes, un bon nombre de Habsbourg étaient mélancoliques, l’empereur Rodolphe II, et en Espagne Philippe II, ses deux sœurs Marie et Jeanne, son fils don Carlos… Mais ils étaient tous descendants de Jeanne la Folle et issus de mariages consanguins! Le portrait dû à Arcimboldo de Rodolphe II en Vertumnus, le dieu de la fertilité, doit-il être corrélé avec la stérilité des temps? L’observation de la sous-alimentation au XXe siècle montre à l’envi que le climat n’est pas seul en cause, les infrastructures, les régimes politiques et économiques, le manque d’éducation et d’hygiène, la corruption sont des facteurs prégnants. Il n’en demeure pas moins, et c’est le mérite de cet ouvrage d’en faire l’inventaire, que le »petit âge glaciaire« a eu des conséquences importantes dans tous les domaines de l’activité humaine, l’économique, le social, le culturel, le religieux, le politique. Et en un début de XXIe siècle où l’humanité s’alarme des dangers du réchauffement climatique, et même si comparaison n’est pas raison, nous conseillons à tous la lecture et la méditation de cette première synthèse en espérant le développement des pistes de recherche annoncées.

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