I. Wiwjorra: Der Germanenmythos (Johann Chapoutot)
Ingo
Wiwjorra, Der Germanenmythos. Konstruktion einer Weltanschauung in
der Altertumsforschung des 19. Jahrhunderts, Darmstadt
(Wissenschaftliche Buchgesellschaft) 2006, 408 S., ISBN
3-535-19016-5, EUR 74,90.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Johann
Chapoutot, Grenoble
À la question: qui sommes-nous?, à la question de l’identité, le XIXe siècle, qui a vu s’opérer les cristallisations identitaires nationales, a souvent répondu par l’origine, supposée, fantasmée, désirée. En France et en Allemagne, littérateurs, artistes et historiens ont pieusement célébré, et enseigné avec une efficace performative, l’origine franque, gallo-romaine ou germanique de leurs nations respectives. Les Allemands jouissaient depuis le XVe siècle du récit mélioratif de Tacite, retrouvé par des humanistes en quête de patine historique. Par sa description du Germain des origines, Tacite crée un stéréotype physique et psychique appelé à un bel avenir: grand et blond, le Germain est un guerrier courageux et fidèle. Le prestige d’une ascendance longue, car attestée par un écrivain romain, et donc prestigieuse, fut exploité au XIXe siècle, pour prouver l’existence d’une nation allemande immémoriale et valeureuse. Tacite a en outre fait des Germains des autochtones, population pure née de la terre même, ce qui a encouragé le développement d’une conception biologique et organiciste de la nation allemande.
L’étude de la réception de Tacite a fait l’objet d’une historiographie conséquente, représentée en France par Michael Werner. Ingo Wiwjorra s’attelle ici à étudier comment s’opère, au XIXe siècle, la construction du mythe germanique dans l’atelier des sciences de l’Antiquité allemandes. Sous ce terme, l’auteur, qui, sous la direction d’Uwe Puschner, a soutenu sa thèse à la Freie Universität Berlin, comprend toutes les études anciennes, qu’elles soient classiques (histoire grecque et romaine), préhistoriques, philologiques (germanistique), géologiques ou archéologiques. C’est donc à un considérable corpus de publications que Wiwjorra s’est adressé pour examiner comment le mythe d’un peuple germanique originel homogène et pérenne a acquis droit de cité scientifique, jusqu’à devenir un concept acquis et rarement contesté.
C’est avec une considérable érudition, et non sans clarté dans l’expression, que l’auteur montre combien le mythe germanique est érigé en fondement de l’identité allemande contemporaine, selon une triple logique: annexionniste, assimilationniste et différentialiste. L’annexion concerne des peuples et des cultures que l’on ne soupçonne d’habitude guère dans les parages germaniques, mais que la science allemande du XIXe siècle tend à assigner à une origine germanique-nordique, les Grecs et les Romains. L’assimilation concerne les Celtes et les Scandinaves, branches cousines issues d’une même souche germanique-nordique. L’aspect différentialiste vise quant à lui les Slaves qui sont, non sans débats, radicalement exclus de l’orbe biologique germanique. Les vieux Slaves (Alt-Slawen) sont issus du Nord, mais des aliénations raciales les rendent définitivement hétérogènes aux peuples germaniques. L’auteur montre bien comment le propos se radicalise, avec l’acclimatation, par l’anthropologie, du concept de race. Les acquis de ces recherches seront utilisés par le Deutsches Ahnenerbe et par les historiens, anthropologues, mais aussi technocrates du IIIe Reich, actifs dans le Rasse- und Siedlungshauptamt de la SS: Wiwjorra, dans son enquête, reconstitue au fond le tableau racialisé d’un continent, l’Europe, que les nazis, quelques décennies plus tard, n’allaient plus se borner à décrire.
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