F. Günther: Heuss auf Reisen (Jean-Marcel Goger)
Frieder Günther, Heuss auf Reisen. Die
auswärtige Repräsentation der Bundesrepublik durch den
ersten Bundespräsidenten, Stuttgart (Franz Steiner) 2006, 178 p.
(Stiftung Bundespräsident-Theodor-Heuss-Haus. Wissenschaftliche
Reihe, 8), ISBN 978-3-515-08819-9, EUR 26,00.
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À la fois synthétique et riche en évocations d’événements emblématiques, le livre de Friedrich Günther montre comment la personnalité humaniste et européenne du président Theodor Heuss a été confrontée à une exigence difficile, à savoir la reconstruction d’une diplomatie loyale pour l’Allemagne fédérale, après les affres du nazisme et les ruines de la Deuxième Guerre mondiale.
La tâche était compliquée, car l’Angleterre et la Russie ne semblaient pas pressées de voir ressurgir les bons offices allemands au centre de l’Europe. Impliqués dans le miracle de la reconstruction ouest-allemande, les États-Unis se montraient plus compréhensifs, mais sans aplanir le terrain outre-mesure. Pour remettre l’Allemagne sur les rails de sa grande tradition diplomatique, il fallait le courage et l’ouverture d’esprit d’un politique exceptionnel: le président Heuss fut celui-là.
Son œuvre fut d’autant plus remarquable qu’il devait se contenter d’une modestie circonstanciée à l’intérieur, cela afin de ne pas outrepasser son petit rôle constitutionnel. Cela aussi pour ne pas heurter les anciens combattants, notamment lorsqu’il devait évoquer les crimes de guerre. Notons au passage que Konrad Adenauer ne facilitait pas cette mission d’équilibriste, car il affichait une jalousie mal dissimulée à l’égard de son chef d’État, un supérieur qu’il souhaitait cantonner dans l’inauguration des chrysanthèmes.
Corseté de toutes parts dans son action, Heuss put tirer de son itinéraire personnel toute l’énergie qui lui était nécessaire, lorsqu’il entreprit de refonder une politique étrangère. Fidèle depuis toujours à la famille DDP/FDP, héritier d’ancêtres impliqués dans la révolution constitutionnelle de 1848, Heuss incarnait le centre libéral: ce centre avait charpenté la République de Weimar, mais il avait manqué de force face au nazisme, dévitalisé par la »brutalisation guerrière« qui affectait beaucoup de survivants des tranchées. Originaire du Wurtemberg, initié à la politique par Friedrich Naumann, Heuss est devenu, à la veille de 1914, un élu régional, un universitaire apprécié, et un expert économique aux conseils avisés. Lors de la contestation démocratique de 1912, il brille par ses articles de journaux. En 1914, il échappe aux tranchées grâce aux séquelles d’une blessure à l’épaule. Pendant la guerre, il s’initie à la diplomatie par des voyages informels, notamment en Grèce et en Turquie.
Sous Weimar, il traverse un zénith, en tant qu’élu national. Il survit sous le nazisme en perdant tous ses honneurs: tandis qu’il rédige discrètement des biographies de personnalités intellectuelles, son épouse travaille dans la publicité commerciale, apportant de maigres revenus au ménage.
Après la défaite de 1945, il s’impose comme l’un des leaders du DPD, le parti qui sert de sas entre l’ancien DDP et le nouveau FDP. Dans ce cadre, il multiplie les efforts pour retarder la partition de l’Allemagne, mais en vain. Il figure toutefois parmi ceux qui fondent le cadre juridique d’une hypothétique réunification, ce cadre qui promet aux »Ossies« une intégration à l’Ouest, dès la première opportunité. Héritier de Metternich dans sa conception d’une Mitteleuropa solide, un ensemble capable de stabiliser la balance européenne entre occidentalistes et orientalistes, Heuss finit par évoluer en faveur d’une Europe sous parapluie américain. Une tel revirement est effectué sans gaieté de cœur, par défiance envers les régimes qui rudoient le cours de l’histoire, et qui de ce fait déchaînent des dérèglements incontrôlables.
Comprenant à juste titre qu’une Europe sans pivot fort était soumise aux caprices extérieurs, mais pragmatique envers les contraintes de la guerre froide, Heuss dût ainsi refonder une ambition allemande, sans pour autant froisser le protecteur américain. C’est pourquoi il s’est employé à faire fructifier l’opportunisme face aux évènements, et cela dès 1954. Utilisant la chance, jouant de ses relations personnelles, valorisant l’acquis de ses voyages de jeunesse, Heuss relança la diplomatie allemande par des »coups de dés«: il détourna ainsi vers son pays les visites européennes d’Haïlé Sélassié et de Mohammed Rhéza Pahlévi (1954–1955). En liesse, les Allemands de l’Ouest célébrèrent cette réouverture par des manifestations d’enthousiasme »people«. Bien que Heuss considérât sans complaisance la souveraine, la shabanou Soraya contribua grandement à cette déferlante, en raison de ses origines berlinoises.
Inversement, Heuss fut charmé lorsqu’une autre princesse de souche allemande lui permit de franchir officiellement les frontières, à savoir la reine Frederika Louisa de Grèce (1956). Bravant les consignes de prudence de ses conseillers, Heuss profita de son voyage inaugural en Grèce pour fleurir les tombes du village martyr de Kalavrita, un geste qu’il réédita dans l’Italie de 1957, lorsqu’il déposa un bouquet de lys blancs aux fosses Adréatines, lieu où, en 1944, les SS exécutèrent 335 otages.
Avec de tels signes de réconciliation, des initiatives qui prenaient de court l’Allemand moyen et sa presse du week-end, Heuss s’ouvrit le boulevard de la diplomatie généreuse dont il rêvait. Il dut cependant procéder avec circonspection, en progressant des périphéries vers les centres. D’où des voyages vers des pays en mal de soutiens extérieurs, parce que péniblement sortis de la guerre ou de la décolonisation (successivement, de 1956 à 1958: la Grèce, l’Indonésie, le Libéria, l’Italie, le Vatican, la Turquie). Pour ces premiers déplacements européens, Heuss sut toujours évoquer ses voyages de jeunesse et son érudition, démontrant à chaque fois que les facteurs de progrès qu’il aimait étaient encore à leur place, et qu’ils œuvraient toujours.
Devenu, grâce à son habileté, le grand maître des Allemands pour leur retour vers l’extérieur, Heuss était pressenti pour un troisième mandat, fût-ce au prix d’une modification constitutionnelle. Enhardi par un tel succès, Heuss voulut utiliser l’année 1958 pour se mesurer à ses grands partenaires occidentaux (Canada, États-Unis, Grande-Bretagne, exposition universelle de Bruxelles).
Malheureusement pour lui, cette audace entraîna la mauvaise humeur des Britanniques, et ces derniers voyages s’avérèrent moins aisés que les précédents. D’abord peu solidaire dans la condamnation des crimes nazis, la presse allemande changea alors son fusil d’épaule. Elle reprocha à Heuss de dénoncer trop globalement le nazisme, cela alors que la jeunesse de l’horizon 1960 voulait pointer précisément du doigt ses parents criminels. À une époque où la RFA et la RDA se lançaient des défis continuels de dénazification, Heuss se trouva soudain dépassé par le processus qu’il avait engagé, les journalistes iconoclastes le traitant même »d’arrière grand-père«. De 1959 à 1969, son successeur Heinrich Lübke ne fut guère plus favorisé: en dépit de ses 17 voyages et de ses 19 réceptions, il ne put empêcher les troubles de conscience de la jeunesse ouest-allemande, en 1968.
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