S. Goebel: The Great War and Medieval Memory (Johann Chapoutot)
Stefan Goebel, The Great War and Medieval
Memory. War, Remembrance and Medievalism in Britain and Germany,
1914–1940, Cambridge (Cambridge University Press) 2006, XIII–357
p., 60 ill. (Studies in the Social and Cultural History of Modern
Warfare, 23), ISBN 0-521-85415-6, GBP 50,00.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Johann Chapoutot, Grenoble
Donner sens à l’absurde, une dignité à l’indigne et une identité à l’anonyme est la fonction usuelle des discours de deuil. La Première Guerre mondiale, guerre de masse(s) et carnage industriel, a provoqué une crise de la culture et du sens bien exprimée par Paul Valéry et ses propos de 1919 sur le caractère mortel des civilisations. Pourtant, remarque l’auteur, contrairement à la Seconde Guerre mondiale, la Grande Guerre a pu faire l’objet de discours qui ont tenté de trouver des précédents à une guerre sans précédents. Ainsi du discours médiéval étudié par ce livre qui montre comment des références et mythologèmes médiévaux hérités du XIXe siècle ont été réactivés à partir de 1919 pour construire le deuil. Contre le sentiment de rupture et d’exceptionnalité, les références médiévales investies dans le discours de deuil ont accrédité l’idée d’une fondamentale continuité, ce qui ne sera plus possible après 1945.
Le discours de deuil fut construit et prononcé par cinq types d’acteurs: les associations pour la mémoire, les organisations de vétérans, les familles, les artistes et l’État. Tous ces acteurs ont trouvé confluence et congruence dans des références médiévales qui avaient structuré les imaginaires nationaux au XIXe siècle et qui se trouvaient immédiatement disponibles et pertinents en 1919, d’autant plus qu’elles avaient déjà été mobilisées pendant la guerre. Dans une démarche résolument comparatiste, l’auteur montre comment la Grande-Bretagne et l’Allemagne mobilisent des thèmes communs: saint Georges tuant le dragon, mais aussi les chevaliers de la croisade apparaissent comme motifs sur les monuments aux morts et dans l’iconographie britanniques comme allemands. Chevaliers de la Table ronde et chevaliers teutoniques font cependant, mais sans surprise, l’objet d’usages strictement nationaux: Galahad contre Walhalla.
L’auteur explore successivement cinq thèmes. Dans un premier chapitre, il examine comment le culte des morts, prononcé dans une rhétorique et installé dans une scénographie médiévales, redonne un nom au mort anonyme et broyé de la Materialschlacht européenne. Le héros médiéval, qui a trouvé une belle mort, une mort chevaleresque sur le champ de bataille, ne peut voir son nom oublié: le soldat des tranchées se voit ainsi restituer identité et dignité dans un langage, celui de l’épopée, qui est familier aux populations britannique et allemande depuis le XIXe siècle nationaliste et romantique.
Dans un second chapitre, l’auteur développe à quel point la référence à la guerre sainte, à la croisade médiévale, donna sens à un conflit qui, en 1919, semblait n’en avoir d’autre que celui d’une confrontation absurde, massivement meurtrière et destructrice. Les chapitre 3 et 4 montrent comment la référence à l’ethos chevaleresque attribua sens et hauteur à l’action du combattant: non, la guerre n’avait pas été un pur massacre anomal, mais le combat digne et normé du chevalier médiéval, inscrit dans l’immémoriale lignée et la noble tradition des Arthur ou des Siegfried. Le chevalier se sanctifie par son action et son sacrifice. De même Stefan Goebel montre-t-il dans son dernier chapitre, que le salut est au bout du combat, salut religieux, mais aussi salut laïcisé: le guerrier médiévalisé entre dans le Panthéon mémoriel de la Cité.
On appréciera la richesse de l’iconographie et des sources mobilisées, tout en s’étonnant que l’auteur choisisse 1919 comme point de départ. Tous les thèmes et mythologèmes médiévaux, appréhendés ici sous l’angle du deuil, sont venus donner sens au combat dès 1914. L’auteur en présente certes la généalogie depuis Ossian et Walter Scott, mais trop rapidement. En outre, la problématique du deuil estompe la fonction mobilisatrice que les référence médiévales ont pu avoir dans l’entre-deux-guerres en Allemagne notamment: de ce point de vue, la démarche comparatiste fait pencher la balance du côté britannique, en lissant la spécificité du deuil allemand dans un entre-deux-guerres qui, outre-Rhin, n’en fut pas un. L’auteur évoque en introduction les travaux de George Mosse et de Modris Eckstein, mais trop brièvement, les réduisant au silence par la suite. Il était stimulant, mais difficile, de comparer deux situations nationales radicalement différentes: un vainqueur qui cherche le sens de sa victoire et un vaincu qui ne peut s’avouer comme tel. Intéressant et stimulant pour le cas britannique, le livre l’est moins pour le cas allemand, mais constitue une pierre supplémentaire ajoutée à l’édifice d’une histoire culturelle de la Grande Guerre, si magistralement constituée, aux États-Unis, par les travaux de George Mosse et, en France, par ceux de Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker.
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