M. Polo: Le devisement du monde. Tome III-V (Frankwalt Möhren)
Marco Polo, Le devisement du monde. Tome III:
L’empereur Khoubilai Khan. Édition critique publiée sous la dir.
de Philippe Ménard par Jean-Claude Faucon, Danielle Quéruel et
Monique Santucci, Genève (Droz) 2004, 216 p. (Textes littéraires
français, 568), ISBN 2-600-00859-4, CHF 35,00; Tome IV: Voyages à
travers la Chine. Édition
critique publiée sous la dir. de Philippe Ménard par Joël
Blanchard et Michel Quereuil, Genève (Droz) 2005, 264 p. (Textes
littéraires français, 575), ISBN 2-600-00920-5, CHF 42,00; Tome V:
À travers la Chine du Sud. Édition
critique publiée sous la direction de Philippe Ménard par
Jean-Claude Delclos et Claude Roussel, Genève (Droz) 2006 (Textes
littéraires français, 586) 301 p. ISBN 2-600-01059-9, CHF 42,00.
rezensiert von/compte rendu rédigé par
Frankwalt Möhren, Heidelberg
Marco Polo mérite bien cette édition opulente. On sait que le récit de messire Marc Pol a été mis par écrit en 1298, dans une prison génoise, avec la collaboration du poète Rustichello da Pisa. Il s’agit du texte représenté par le manuscrit F (ms. unique, Italie 1er quart XIVe siècle, prob. 13 chap. ajoutés), édité dans une grande édition érudite (bien qu’assez défectueuse et corrigée), par Benedetto en 1928 (sigle du DEAF1: MPolRustB), puis par Gabriella Ronchi en 1982 (MPolRustRo, largement une copie de l’éd. Benedetto, avec quelques contrôles du ms., dans un volume avec la version toscane).
Le texte reçu est pourtant celui de la tradition des mss. francisés, transmise par 18 mss., dont 5 fragments, classables en trois familles, A (avec D), B et C. La Recensio a été faite par Benedetto; son stemma est confirmé essentiellement par Philippe Ménard qui rapproche comme Benedetto le ms. D de la famille A et qui ajoute le fragment X ayant droit au statut de quatrième famille. Ce texte a été édité par Pauthier en 1865 (MPolGregP, mss. A1, A2, B4) et par Badel en 1998 (MPolGregB, ms. B4, complété par A1, corrections tirées de sources diverses). Le ms. C1 (Stockholm, lorrain, milieu XIVe s.) a été l’objet d’une édition imitative2 par Anja Overbeck en 2003 (MPolGregCO). Faute de codex optimus, Ménard a opté pour la famille B, la plus proche de l’archétype, choisissant pour base le ms. B1 tout comme l’avaient fait Michelant et Raynaud en 1882 (MichRayn 213–226: extraits). Des variantes ou plutôt des leçons variantes (l’édition cite très souvent des extraits assez longs) sont tirées de tous les manuscrits et de toutes les versions, française, franco-italienne, italiennes, latines. Les introductions de chaque tome reprennent l’essentiel du tome premier, tout en variant ici et là. Des notes très amples touchent aux questions géographiques, culturelles, lexicologiques et stylistiques, continuant une tradition exégétique déjà plus que séculaire (Yule … Reichert). Ces compléments riches font que le texte lui-même, avec le premier apparat critique, n’occupe que 23% du volume du t. III, 20% du t. IV et 12% du t. V. Le tout est une réalisation formidable, livrée par tranches pour conserver le suspense.
Ce qui manque absolument ce sont trois signets fixes pour pouvoir profiter, en lisant le texte, des notes, des leçons variantes et du glossaire. Remarques générales: la préface accompagnant la réédition d’un texte devrait nous renseigner sur la qualité des éditions antérieures (cf. les allusions t. I, p. 10 n. 7 et 11 n. 8), car personne n’est mieux qualifié pour le faire que le nouvel éditeur3. Chaque tome est l’œuvre conjointe de plusieurs chercheurs. C’est seulement au t. I p. 9 n. 2 que l’on trouve une indication au sujet des responsabilités. Chaque tome comporte une bibliographie sélective; et toutes ces bibliographies se recoupent en bonne partie. Seuls les t. IV, p. 53, et V, p. 93, ont introduit une section »Lexicographie« qui nous fait connaître les trois dictionnaires Battaglia, CortZol et Gay (t. IV), le t. V ajoutant BattAl et Jal2. Les glossaires sont insuffisants et, surtout, ne nous rendent pas toujours accessibles les remarques précieuses faites dans les notes, les introductions (ombrel III p. 33, souspost ib.; confine IV p. 33 plus d’attestations que dans le glossaire) ou encore les mots importants qui apparaissent dans les leçons rejetées ou dans les variantes (v. infra et lire Chambon RLiR 70,123-141). Au t. IV, p. 15, on pose la question très juste à savoir si B2 a copié B1 ou une source commune: »l’extrait est trop bref pour nous permettre de trancher ce débat.« Au t. III, p. 22, on dit que B2 »semble recopier mécaniquement le même modèle que B1«, sans que les exemples soient convaincants (ligne 11: ›Sans doute‹ approprié?). Dans V, p. 20, sont fournis certains appuis pour l’hypothèse selon laquelle B2 a été copié sur B1. Qu’en disent les miniatures (au nombre de 36 dans B1, 38 dans B2)? Pour indiquer les sources des ›variantes‹, ou plutôt extraits, souvent très longs, les éditeurs se contentent régulièrement d’une suite de sigles; le lecteur a alors le sentiment que c’est le premier sigle qui est la source directe de la citation, comme c’est le cas au t. IV, ch. 118, 83 var.: c., por ce qu’il ne puissent demener lour keues, car ce lour semble mout mavaise taiche, C1, C2 (leçon de C1). Mais pour 118, 96, d. que li bon eurs et li bons grace que cil avoit quant il venoit r., C1, C2, la leçon doit venir de C2, car C1 donne d. que li bons eurs et li bone grace que cil avoit avant il vivoit r. (leçon Overbeck). Toujours dans le même chapitre, l. 100, on se réfère au seul C1 pour la leçon M. puis que li Granz Kan les conquist, entor .XXV. anz a, n’en userent point por la doute du Grant Seigneur, car il lour ai deffendu; les divergences avec la leçon Overbeck sont si importantes que l’on se croit dans un autre manuscrit: ([K[aans]] - usarent - pour - Seignour), mais le ai trahit le manuscrit C1.
Les listes des mss. se retrouvent dans chaque tome, mais les indications varient. A1 est daté de la 2e moitié XIVe s. aux t. I p. 40, III, IV et V, mais du milieu du siècle au t. I p. 71 n. 100. A2 daté de 1407 aux t. II, III et IV (aussi V) avec renvoi au fac-sim. publié en 1996; mais au t. I du début du XVe siècle et d’avant 1413 avec discussion du même ouvrage de 1996. A4 de la 2e moitié du XIVe s. au t. I p. 43, mais du milieu du XIVe s. ib. p. 71 n. 100, du début du XIVe s. au t. III et de la 1e moitié du XIVe s. aux t. IV et V; la bibliothèque Pierpont Morgan le date du 4e quart du XIVe siècle; le cas est intéressant, car une datation précoce en ferait le ms. le plus ancien (il contient aussi Hayton de 1307). C1 est attribué à la 1ère moitié du XIVe s. aux t. I et III, mais du 1er tiers aux t. II et IV et du milieu du siècle au t. V, suivant Delisle; son éditrice Overbeck hésite entre quatre datations4.
Chaque tome donne une liste d’italianismes rencontrés (11 dans III, 10 dans IV, 16 dans V); comme ce sont souvent les mêmes, on peut conclure que le fait est au fond rare. Ce sont en partie des mots français auxquels le texte confère un sens italien comme forestier »étranger« (III p. 33 et IV p. 33 [116, 120 l. 116, 20]). Si l’on doit accorder à verge (il ont or en verge et le poisent a pois) le sens de »barre, lingot« (IV) n’est pas assuré, les scribes ont pu comprendre »bâton court«, pourtant c’est bien possible surtout si l’on considère que le sens de »lingot« n’est pas sans parallèle en mfr. des Flandres: verghe »grand lingot« (Tournai 1433; etc., v. FEW 14,491b); le mot perd alors sa qualité d’italianisme. L’adjectif asur, défini »couleur du lapis-lazuli« (III p. 33), est français depuis Roland; »malachite« au glossaire, d’après la note p. 122, est téméraire (noter qu’il faut réconcilier la couleur aussi avec rose du contexte). Canton »coin«, glossaire »coin, angle«, est ancien en occ. et est attesté en français du XIVe s. [= Terre Sainte, Gdf] à Pom 1700 (FEW 2¹,230b); comme la version franco-italienne a cant (qui, lui, est un italianisme, bien qu’il faille considérer FEW 2¹,227b), l’origine italienne n’est pas sans aléas. Le participe fascié (III) est pris de la version franco-italienne pour corriger la leçon du ms. de base B1 et ne peut ainsi guère servir dans ce chapitre; de plus, le mot est bien afr. (TL 3,1598,32). Generation (III, aussi t. I, p. 88, comme ‘italianisme peu sûr’) est afr.; ajouter l’attestation à DEAF G 478,40. Afr. quintar (V, p. 53) est expliqué autrement dans FEW 19,94b; faire la raison (ib.), v. FEW 10,105a. Pour tramontane (III et V) cf. TL 10,523;610.
Petites erreurs: III p. 12 ms. de base, B1, BL Royal 19 D.1 lire D.I (dans tous les t.); p. 13, ms. B2 Bodleian Library 264 l. Bodleian Library Bodley 264 (dans tous les t.); p. 33 it. fascarer »bander …« l. fasciare; 33 cuiuci l. cuiucy; le t. IV vient avec une liste d’errata (l’erratum ad p. 12,5 est à corriger à son tour), ajouter: p. 12,15 109,12 l. 13; p. 45 et 46, éd. Ronchi: Il Milione l. Milione (t. V id.); p. 48 Nordensköld l. Nordenskiöld (t. II et V id.); p. 52 Reicher l. Reichert, mit Cina l. mit China; p. 235a saje déplacé.
Les transcriptions du texte sont ce que les comptes rendus appellent ›fidèles‹; les erreurs relèvent des négligences habituelles. T. III (collation des premières cinq et dernières trois pages): ch. 75,12 n. 3 contenteur; 76,3 manque la source de la correction; 20 Avant est précédé d’un qn, non commenté; 29 Quant l. Et quant; 38 manquent les crochets; 44 le l. li; 50 et l. si; 77 titre Et l. Ci; 77,22 b[r]aconniers l. si b[r]aconniers qui li sont entour; 24 et 27 vaincra l. vaintra; 78 titre Et l. Ci; 101,2 maniere l. manie (!?); 102 titre en ont l. ent (à corr.); 102,14 maniere l. manie (!, les deux fois en fin de ligne, en tout cas sujet à discussion).
T. IV (premières six pages): ch. 104,9 jusques l. juques; 13 en i a l. en y a; 15 aller l. aler; 105,4 biaux l. biax (108,23 biax maintenu); 16 de l. du; 19 qu’il l. que il; 106,12 province l. prouvince; ib. grant est en effet répété, mais le second grant est rayé; 24 qui a non Pyanfu l. qui a a non Pyanfu; 107,46 dist l. dit; 48 cil respondirent l. cil li respondirent; 108 titre chapitre l. chapistre; 7 ferés l. ferez. L’emploi des crochets surprend parfois (84,35; 106,12; etc.). Les signes diacritiques se font rares ici et là: 104,29 cheissent l. cheïssent.
T. V (7 premières et 6 dernières pages): ch. 138,108 demoiselles l. damoiselles; 153,72 seignourie l. seingnourie; 154,44 gigembre l. gingembre; ib. garigal l. garingal; 138,28 penser avec ū est intéressant; avant car on plaçerait volontiers une virgule (138,73 etc.), le ms. écrit normalement Car, précédé d’un point.
Le manuscrit à éditer choisi, B1, est un très bon manuscrit. Il donne un texte très complet et il est écrit consciencieusement. L’écriture est appliquée. Des mots rayés à la plume fine et des mots ou lettres exponctués témoignent d’une relecture. Peu de choses restent qui demandent à être corrigées à la lumière des leçons soit du manuscrit frère (ou fils) B2 soit des manuscrits B3-B6. Il y a sans doute des cas où il faut aller plus loin dans le stemma pour s’assurer de la bonne compréhension du texte. D’après notre impression, cette dernière démarche est nécessitée surtout pour aider le lecteur moderne et non pas pour améliorer le texte de B. En lisant l’édition, on a le sentiment que la volonté de préparer le texte à l’intention du lecteur était plus développée chez les éditeurs que la volonté de conserver le texte d’un manuscrit, en l’occurrence B1, ou le meilleur texte à tirer d’une branche du stemma, en l’occurrence B, avec ses cinq manuscrits (les éditeurs semblent s’identifier avec le résultat obtenu au point de l’analyser comme une version, preuve le soi-disant italianisme fascié cité). Mais comme le sentiment peut être trompeur, nous avons regardé de plus près quelques courts chapitres pour voir ce qu’il en était effectivement. En voici le résultat, groupé par la nécessité décroissante de modifier le texte de B1.
1. Le premier groupement confirme entièrement ce qu’écrit Philippe Ménard: »Aucun manuscrit ne peut être publié tel quel« (t. I, p.14,1). Ch. 84,2 on corrigé en en (encoste ce palés [e]n a fait faire le seigneur un autretel semblable, correction d’après la même famille, B3, B4 et B6, et aussi en accord avec A, C1, C2, F [la version franco-italienne]); 84,32 les > de (les murs sont tuit crenelé [de] qarniaus blans, d’après la famille C; comme il n’y a pas de var., on ne sait pas ce qu’ont les autres manuscrits ou familles; F est différent: sunt toutes merlés et blances; puis qu’il semble donné qu’au moins les scribes B ont accepté la leçon les, on pourrait essayer de conserver la leçon et de se rallier du côté de B4 qui écrit et les (édition Badel), c’est-à-dire de se contenter d’une virgule devant les; le scribe y a placé un point; 104,5 que introduit (vous conteray tout ce [que] il vit, d’après B3, B4, B5, les autres id.); 104,20 -s de pluriel ajouté (un mur de tables de marbre et de colone[s], d’après B3, B4, B5 etc.); 104,28 -e féminin omis (.i. mur... de l’une coulonne juques a l’autre(,) si est [clos] de tables de marbre, B1 et B2 ont close, mais B3, B4, B5 et les autres ont le masculin5); 105,15 X remplacé par XII (pour une étape d’un voyage il faut 10 jours selon la famille B, 12 selon les familles AD, C et la version F: correction matérielle sans plus); 106,16 l’en ajouté (quant l’en se part de … si chevauche [l’en] par le ponent .VII. jornees, d’après B3 et B4 de la même famille et d’après A2, A3 et C; F écrit … il chevauche bien .vii. jornee; la correction aide le lecteur moderne); 106,23 VIII remplacé par VII en accord avec la même famille et les autres; 107,4 que le corrigé en que l’en (uns roys de celle contree, que [l’en] nommoit le roy [d’Or], d’après F6); 107,37 en supprimé (comme [ceulz] en qui …, au lieu de comme en ceulz en qui, d’après B3, B4, B5, aussi A et C); 110,41 qui a a nom placé devant [Cuncun] (une autre prouvince, qui est en montaingnes, [qui a a nom] [Cuncun], et est …, d’après B3, B4, aussi B5, sans nécessité absolue; le nom de la province est standardisé d’après d’autres familles); 111,9 de remplacé par du (se vivent [du] labour de la terre, d’après la même famille et d’autres); 138,39 un que supprimé.
2. Le second groupe comprend quelques cas où le sens de B1 est amélioré de façon utile: 84,7 son remplacé par seel d’ (Il tient [seel d’]empire, mais non pas si complectement …, d’après d’autres familles, AD et F); 107,5 chastel répété par erreur, remplacé par palais (ouquel chastel a un moult biau [palais], corr. d’après les autres familles AD, C et F); 107,13 le secont si comme remplacé par selonc ce que (Prestre Jehan, [selonc ce que] la gent … racontent, d’après les mss. des autres familles; on ne peut pas voir dans les var. quel ms. a livré la leçon; la leçon de B est bonne, mais un Prêtre Jean II n’a pas existé en effet); 108,22 cas complexe que l’on peut contrôler à peu près dans les var.; le texte des mss. de la même famille B3 et B4 paraît acceptable, mais l’éd. a choisi une leçon de la famille C.
3. Texte modifié sans résultat positif: en 84,35 nous lisons (la ville fortifiée, construite en carré) a .XII. portes et seur chascune porte a un grant palais moult bel, si que en chascune quarreüre a .III. portes et [.III.] palais pour ce que a chascun canton a un palais (château fort d’angle). Le ms. de base B1 a .V., ce qui paraît fort correct; la modification d’après B2 et B3 est contredite aussi par .V. de F.
4. Certaines modifications textuelles n’émanent pas d’une nécessité absolue: 84,35 creneüre remplacé par quarreüre (en chascune [quarreüre]7 (de la ville) a .III. portes, modifié d’après une autre famille, A, F ayant quarés; creneüre est une attestation précieuse, v. FEW 22,1340a, qui n’est pas dans le glossaire, suivant l’usage de ne pas relever des faits qui ont disparu dans les apparats); 104,1 message après dit omis (le Seigneur manda [le dit messire] Marc Pol […] pour son message es parties de ponent; c’est-à-dire qu’on a supprimé le premier message présent dans la famille B, en suivant les autres familles, AD, C et F; c’est dommage: l’information que Marco Polo était parti comme messager n’est pas sans valeur; l’indication du glossaire, message, 104,2 »messager«, est erronée, car à cet endroit message a les sens de »message«); 104,31 ce que remplacé par quoi (pour [quoi] ce est unne moult belle chose a veoir; modification de la famille B d’après les familles A et C: le sens en est altéré, mais B n’est pas erroné, cp. por dans TL); 106,17 information ajoutée au détriment de la phrase originelle (qui se [vivent de plusieurs marchandises et] de plusieurs ars, tiré de B3, B4, B5, prend la place de qui se font de plusieurs ars, tiré de B1 et B2: du moins la même famille; cp. les var.: assez variées); 124,57 mortel remplacé par de mort (nul Tartar du monde ne touche pas volentiers nulle chose [de mort], remplacement d’après la famille C; F a d’aucun mort; de la sorte a disparu une attestation intéressante; elle n’est pas dans le glossaire); 138,1 en remplaçé par de (suivant A et C!) sans nécessité aucune; ib. 20 de (B!) est très acceptable (de répondant à ›où‹?); 154,23 pourquoi introduire se, tiré du seul F? (contre 18 mss. de la tradition française!); 155,19 modification superflue, encore d’après F.
5. Nombre de passages ont été introduits pour compléter le texte, soit pour le rendre plus lisse, soit pour fournir une information omise: 105,14 tout voiremant ajouté ([Et sachiés tout voiremant que l’en chevauche] [.X.] journees; toutes les familles françaises, B, AD et C, ont un texte satisfaisant: Et quant l’en a chevauchié...; c’est-à-dire que l’édition s’est servie ici dans la version franco-italienne F [cvi 5], d’où aussi l’aspect graphique inhabituel pour B, -iés, pas -iez, et surtout -mant, pas -ment); 105,18 et de biaux champs ajouté pour compléter un énoncé assez stéréotypé dans le texte pour indiquer la qualité d’une province (province de [l. du] Catay... trouvant... de granz marchandises et de grans ars [et de biaux champs] et de belles vignes; manque dans les familles B et C, complété d’après AD et F; B5 aurait pu offrir de grans sciences); 108,17 double prolongement d’un énoncé ajouté (un roi capturé est mis a garder bestail, et ce li fist il faire pour despit de lui [et pour desprisier le, pour moustrer qu’il n’estoit noient contre lui], manque dans la famille B, ajouté d’après AD, C; est aussi dans F cix 8); 109,13 que c’est merveilles introduit (d’après A, C, F, Pipino et VA; commentaire p. 12 « la proposition que c’est merveilles nous semble devoir être restituée: elle figure dans A, C, F, donne un sens plus satisfaisant, et son omission doit résulter, par saut du même au même, de la répétition de la conjonction que »; on pourrait argumenter autrement: le scribe a écrit la cheville que c’est merveilles déjà si souvent qu’il l’a omise dans ce cas où suit immédiatement que l’en y avroit bien... et où la double consécutive a pu être considérée comme laide; F et C ont évité la répétition par un car pas trop logique: que ce est mervoille, car l’en hi auroit … (F)8); bref, le texte de B est fort bon. En revanche, on a supprimé un passage, sans nécessité absolue, en 108,22: que se tu n’estoies homme de contraire amour tu ne pués contrester, leçon de B1 et B2, est devenu que tu n’estoies homme de] contrester d’après la famille C9 (B3 et B4 ont [...] de contraire a moy [...]); 138,86 riche introduit d’après les autres familles; 156,51 sim.
6. Finalement, on peut aussi documenter, par le recours aux autres familles, une correction de la famille B qui donne un résultat négatif: 84,52 garde corrigé en gardee (si vous di qu’il est ordené qu’en chascune porte (c’est-à-dire dans le château fort construit au-dessus) de la cité soit garde[e] de M. hommes); l’apparat dit »Corr. d’après A et F«; il n’y a pas de varia lectio pour cette leçon. La correction fait du substantif garde un participe passé, de sorte que en perd sa raison d’être. Dans F, qui (avec A) a fourni gardee, la phrase est tournée autrement, si bien que gardee y est correct: voç di qu’il est ordree que chascune porte soit gardee por miles homes. [De même, 138,109, a, tiré de F, remplaçant de, n’a aucune nécessité et contredit le sentiment des familles françaises.]
De cet échantillonnage très limité résulte que les ›bonnes‹ corrections ont pu être opérées par la simple rectification d’erreurs du ms. B1 et par la comparaison des manuscrits de la seule famille B. Les corrections moins évidentes ou même erronées ont été importées essentiellement de manuscrits des autres familles et même du texte franco-italien F.
Marco Polo est un cas très intéressant pour l’art d’éditer les textes. Le récit est important par son contenu; il mérite l’attention qu’il a déjà suscitée et qui lui sera encore accordée. Avec la nouvelle édition richement documentée10 de la branche franco-française de sa transmission, Marco Polo est devenu aussi un cas d’école en matière d’édition. Entre éclectisme et soumission graphique tout est dès lors exemplifié par les diverses éditions (Roux de Rochelle, Pauthier, Michelant et Raynaud, Benedetto, Ronchi, Badel, Ménard fragment x, Overbeck et la présente) et peut servir de modèle aux problèmes et aux méthodes de l’art. À cette fin on se servira aussi des manuscrits, notamment pour lire la ›version‹ de chacun d’eux (facile pour C1 par l’impression Overbeck, presque exempte d’erreurs11) et, surtout, pour corriger les bévues et modifications sans nombre de l’édition Benedetto du texte franco-italien12. La discussion toujours vivace en matière d’édition en sera animée et enrichie. Cp. ActesPhil 121–122; 132–142.
Le chercheur moderne, qui croit tout comprendre, est parfois dérouté par l’attitude des scribes de l’époque observée. Il cherche naturellement la faute chez le scribe ancien. Cela semble rester vrai bien que, depuis au moins un siècle, il y ait des voix qui concèdent des qualités aux scribes. Une fois sensibilisé, une phrase comme la suivante laisse songeur: « Le lexique est du reste souvent rajeuni. Ainsi le mot art, très fréquent dans le texte au sens d’»activité artisanale«, ne devait pas être compris du copiste: parfois, il l’élimine (106,28; 110,17); il le remplace une fois (dans une occurrence de pluriel) par le mot sciences (106,18), et le plus souvent par le mot mestier …« (t. IV p. 17). Comment, pas compris? Le mot a eu à l’époque du scribe et avant et après et aujourd’hui le sens requis (FEW 25,344b). Le scribe l’a si parfaitement compris qu’il l’a remplacé par des pseudo-synonymes adéquats dans chaque cas, et ceci certainement par un souci stylistique qui témoigne de son sentiment du génie de la langue bien développé13. En décrivant le fameux pont appelé aujourd’hui Pont de Marco Polo, le scribe écrit Il y a .XXIIII. ars et .XXIIII. motel en l’aigue, et est tout de marbre bis moult bien fais et moult bien assis (104,16). Cela correspond dans F à la leçon il ha XXIIII arc et XXIIII moreles en l’eive. Les Notes commentent: »Le mot motel résulte de la déformation de moreles ([version toscane] TA morelle), ›piles de pont‹, qui n’a pas été compris«. La désignation morele de F est un italianisme qui n’a pas eu droit de cité dans la lexicographie française. C’est l’it. murella »pilastro o pilone di ponte« (TomBel 5,412c; Battaglia 9,101c; Zingarelli). Le scribe de B1 a parfaitement compris le terme technique14 et il semble qu’il ait su son équivalent français: motel, dérivé de mote (afr. motel »ce qui se présente congloméré (comme une petite motte)«; cp. frm. motte), que l’on retrouve en français moderne dans le terme de navigation motteau »îlot formé dans une rivière … « (dep. Lar 1874, FEW 63,295b). Il est bien dommage que ce mot n’ait pas été accueilli au glossaire de l’édition.
1 Pour les sigles, voir la bibliographie du DEAF, sous www.deaf-page.de (accès libre).
2 Terme utilisé dans: Conseils pour l’édition des textes médiévaux de l’École nationale des chartes, fasc. I, par Françoise Vielliard et al., Paris 2001, p. 13).
3 Cp. MPolGregCO, p. 94–113.
4 C.r. Stephen Dörr, VRo 66.
5 On aurait pu écrire clos(e).
6 La confusion quant à ce nom (doc, dot dans AD, B, C) se trouve, selon l’éd. Ronchi, aussi dans F.
7 Les crochets manquent.
8 Cp. dans les var., quar on y averoit C1, C3, F: on voit que l’alignement de sigles ne veut pas dire que les leçons correspondantes sont nécessairement identiques (c’est la leçon de C1). Parmi les var. pour 104,9, appellez correspond à apellez dans F (verifications dans F effectuées par Marc Kiwitt).
9 Noter que la leçon corrigée, pour laquelle on renvoie à C1 et C2, ne se trouve pas telle quelle dans ces deux mss. Si nous pouvons nous fier aux variae lectiones (C1 est confirmé par la leçon d’Overbeck).
10 Documentation qui permet, le plus souvent, par sa typographie, la réintégration des leçons rejetées et le saut des passages introduits.
11 C.r. Stephen Dörr, VRo. Le travail d’Overbeck n’a pas pu connaître W. Berschin, Mittellateinische Studien, Heidelberg 2005, p. 389–394 »Lachmann († 1851) und der Archetyp«, etc.
12 Les leçons extraites de F par l’équipe Ménard sont autrement plus fiables que le texte de Benedetto (contrôles par Marc Kiwitt).
13 Ailleurs, le jugement moderne atteste au texte du scribe de C1 une »cohérence syntaxique et une certaine fluidité de style, en dépit des amputations et des substitutions: ainsi le sempiternel trouvant villes et chastiax assez cède la place, de façon plutôt heureuse, à et est essez païs bien puplez« (ib. p. 24,-1).
14 Hors de propos: afr. murelle f. »muraille«, 1313 VoeuxEp, FEW 63,241b, qui est une variante de muraille.
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