E. Haverkamp (Hg.): Hebräische Berichte über die Judenverfolgungen während des Ersten Kreuzzugs (Mathieu Olivier)
Hebräische Berichte über die
Judenverfolgungen während des Ersten Kreuzzugs, hg. von Eva
Haverkamp, Hanovre (Hahnsche Buchhandlung) 2005, L–626 p.
(Monumenta Germaniae Historica. Hebräische Texte aus dem
mittelalterlichen Deutschland, 1), ISBN 3-7752-1301-5, EUR 130,00.
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Les trois »relations« hébraïques des persécutions dont furent victimes diverses communautés juives rhénanes en 1096 sont connues depuis longtemps; au-delà même du cénacle restreint des spécialistes du monde ashkénaze, elles ont trouvé, le plus souvent dans la traduction anglaise qu’en avait donnée S. Eidelberg en 19771, des lecteurs attentifs parmi notamment les historiens de la première croisade et de l’antijudaïsme médiéval. En réalité cependant, la genèse de chacune d’entre elles tout autant que la nature du lien philologique évident qui les unit toutes trois n’avaient jamais jusqu’à présent été pleinement élucidées, malgré une littérature abondante sur le sujet depuis que ces textes avaient pour la première fois été portés à la connaissance de la communauté scientifique à la fin du XIXe siècle par A. Neubauer et M. Stern2. C’est cette lacune que vient combler la présente édition proposée par E. Haverkamp. Pour ce faire l’éditrice a procédé à une nouvelle collation complète de la tradition manuscrite des trois pièces en question, tradition assez réduite (deux textes sur les trois ne nous sont parvenus que dans un seul ms.). Par chance la Seconde Guerre mondiale ne l’a amputée que d’un seul témoin, jadis conservé au séminaire théologique juif de Breslau (Wrocław). Sont par ailleurs prises en compte quelques copies d’érudits tardives inconnues des éditeurs du XIXe siècle. Les témoins sont soumis à un examen philologique dont on ne peut qu’admirer la rigueur. Au terme de ce parcours – que le lecteur non hébraïsant, disons-le tout net, a quelque peine à suivre dans le détail, en dépit d’un raisonnement solidement charpenté et d’un style clair et précis – E. Haverkamp dresse un stemma qui ne coïncide avec aucun des nombreux schémas de filiation risqués jadis et naguère par les historiens. L’étude oblige à postuler l’existence d’une relation originelle perdue, désignée ici sous le nom de texte Φ. De cette relation procède directement la relation habituellement connue sous le nom de »Chronique d’Elieser ben Nathan« (chronique II). Mais ce texte perdu est aussi l’une des nombreuses sources de la »Chronique de Salomo bar Simson« (chronique I); la relation appelée »Chronique de l’Anonyme de Mayence« (chronique III), indépendante du texte Φ et ignorée d’Elieser ben Nathan, est également l’une des sources de Salomo bar Simson.
À la lumière de ces conclusions E. Haverkamp repose l’épineuse question de la paternité de ces textes. Ses considérations sur ce point confirment, à quelques nuances près, l’opinio communis. Ce Salomo bar Simson qui se nomme dans une manière de colophon impromptu au beau milieu du récit est vraisemblablement l’auteur de l’ensemble de la chronique, à une date difficilement déterminable, sans doute entre 1140 et 1146 environ. L’éditrice ne voit par ailleurs aucune raison sérieuse de douter qu’Elieser bar Nathan (vs 1090–1170), connu surtout pour ses poèmes liturgiques, soit effectivement l’auteur de la chronique qui lui a été attribuée sur la foi d’un acrostiche repérable dans l’une des pièces de tonalité élégiaque qui entrecoupent la narration. Quant aux contours de l’identité de »l’Anonyme de Mayence«, ils demeurent en dépit de l’acribie d’E. Haverkamp tout aussi évanescents: qu’il s’agisse d’un juif mayençais est probable, mais pas totalement démontrable. Seule véritable certitude, induite en l’occurrence par le stemma: source directe de Salomo bar Simson, la relation anonyme ne saurait être postérieure à 1140 environ. L’éditrice revient enfin sur le problème des éventuelles pertes textuelles subies par les relations I (Salomo bar Simson) et 3 (»Anonyme de Mayence«). Là encore E. Haverkamp ne récuse pas le constat déjà ancien de l’incomplétude des deux textes; la logique stemmatique et la mise en évidence de la conception d’ensemble de chaque pièce lui permettent en revanche de supputer avec une certaine confiance ce que les lacunes des manuscrits ont soustrait à notre regard: la relation I paraît bel et bien privée de son commencement, qui devait contenir outre une liste des huit-cents martyrs de Worms les récits des pogroms de Spire et de Worms dans la version de l’»Anonyme de Mayence«; quant au texte de ce dernier il faut bien abonder dans le sens du copiste de l’unique manuscrit, qui diagnostique une lacune à la fin du texte. La teneur putative de celle-ci est ici plus difficile à déterminer.
La longue étude philologique s’ouvre sur une présentation détaillée de chaque manuscrit (p. 143–240). Celle-ci va bien au-delà de la simple description de manuscrits qui tous sans exception sont des recueils complexes dans lesquels la ou les relations en question ne sont qu’un élément parmi d’autres. Cette partie de l’introduction contient les prémices d’une véritable histoire de la réception de textes dont on avait peut-être un peu vite affirmé la centralité dans la mémoire ashkénaze au-delà même de la période médiévale. Point notable: aucun manuscrit ne fait apparaître un contexte d’utilisation uniquement liturgique et synagogal. Les contextualisations depuis le XIVe siècle sont à la vérité très diverses. Tirées par certains vers l’histoire relativement séculaire, par d’autres vers la fable ou bien encore la littérature prophétique, les relations semblent naviguer entre différents pôles de réception, et ce dès l’époque médiévale. Un peu à part est le destin de la »Chronique d’Eliezer bar Nathan«, qui, très rapidement, paraît être associée comme une sorte de prologue à la chronique plus tardive d’Ephraïm bar Jakob de Bonn, forme sous laquelle elle nous a été transmise dans tous les codices actuellement à la disposition de l’historien. Même s’il ne faut pas s’en exagérer la popularité – ne serait-ce que parce que, dépourvues de traduction yiddish jusqu’au XVIIe siècle, ces relations ne sont accessibles dans leur forme originale qu’à l’élite cultivée de la communauté – elles paraissent rester tapies dans un certain subconscient juif; à la faveur du traumatisme de pogroms plus récents le martyrologe exemplaire des victimes de 1096 tend à revenir sur le devant de la scène, et ce jusqu’aux confins du monde ashkénaze: c’est ainsi qu’il y a quelque raison de penser que cet Isaak ben Mordechai haLevi que l’on voit copier dans la seconde moitié du XVe siècle à Trévise l’unique témoin conservé de la »Chronique de Salomo bar Simson« ait en tête les accusations de meurtre rituel pesant alors sur plusieurs communautés juives de Vénétie. Mais la récurrence des violences antijuives n’est certes pas l’unique causa scribendi. Passant au crible le groupe de manuscrits de la »Chronique d’Elieser bar Nathan« liés de près ou de loin à la communauté de Worms au XVIIe siècle – pas moins de quatre copies circulent dans la région entre 1625 et 1632 – E. Haverkamp montre bien combien la réactivation de cette mémoire de la persécution de 1096 devient dans cette dernière ville l’outil d’une affirmation identitaire, à une époque où les juifs de Worms voit leur prééminence économique et culturelle contestée par leurs coreligionnaires francfortois.
La partie éditoriale proprement dite se décompose en deux sous-ensembles. L’éditrice opte tout d’abord pour une édition dite »synoptique« (p. 246–493). Suit après les riches indices et appendices (p. 494–517: deux indices des lieux et des personnes et un répertoire des citations bibliques) le texte bilingue en continu de chaque relation; le sens du texte hébreu déterminant la mise en page, le lecteur non hébraïsant doit lire la traduction »à rebours« (p. 518–526). Le texte synoptique quant à lui est divisé par E. Haverkamp en neuf unités de sens; pour chaque épisode ainsi distingué nous est proposé en regard le texte afférent des deux ou trois relations, cela au prix d’une mise en page assez chargée. L’éditrice va même plus loin: pour faciliter la comparaison textuelle, elle imprime deux fois certains fragments des chroniques II et III: une première fois à l’endroit où il se trouve effectivement dans son »texte d’origine« et une seconde fois en face de leur avatar déplacé au sein d’un autre épisode par l’arbitraire de Salomo bar Simson. Véritables »projections éditoriales« du raisonnement critique, pareils procédés permettent sans conteste de mieux saisir l’ampleur et les limites du parallélisme étroit entre les trois récits. Ainsi édité le texte invite notamment à une »appréhension tout en nuances de la manière et de la mise en forme littéraire« de l’œuvre de Salomo bar Simson (p. 242), qui combine à sa guise en un tout harmonieux les passages issus principalement du texte Φ et de »l’Anonyme de Mayence«. En contrepartie le lecteur aura peut-être quelque peine à reconstituer le fil narratif des deux autres relations (Elieser Bar Nathan et »Anonyme de Mayence«), démantibulées dans l’édition synoptique comme elles l’avaient été par le compilateur du XIIe siècle. Un système de renvois assure heureusement une bonne consultation parallèle du texte synoptique et du texte »en continu« en fin de volume, opération indispensable à qui voudrait à la fois profiter du double apparat de notes et appréhender les »produits finis« que sont les textes qui apparaissent dans les manuscrits. On saisit donc bien le propos de l’éditrice; il n’est pas exclu cependant que certains ne soient rebutés par le prix à payer en termes de lisibilité et de confort de lecture pour deux des trois relations. Il n’y a guère à redire sur l’appareil de notes qui accompagne le texte synoptique: l’abondante bibliographie polyglotte (hébreu, allemand, anglais) sur les relations et les persécutions elles-mêmes paraît parfaitement maîtrisée. On notera le nombre appréciable de références portant sur le contexte local ou régional, au-delà de l’histoire des grandes communautés juives rhénanes: il y a là la marque de l’ambition affichée de l’auteur de remettre en perspective les événements de 1096 en décloisonnant historiographie du monde ashkénaze et historiographie des villes rhénanes. Les (rares) contributions françaises ou francophones au débat ne sont en général pas oubliées. Tout juste peut-on relever avec une pointe d’étonnement l’absence des travaux d’un G. Dahan3.
Avec ce gros volume le médiéviste dispose désormais d’un outil qui surpasse de beaucoup ce qui existait jusqu’à présent. L’hébraïsant tient là l’édition critique de référence attendue depuis si longtemps; le profane, une fois évanoui le désarroi initial face à un texte édité d’un abord déconcertant, tirera quant à lui le plus grand bénéfice d’une traduction allemande dont les fondements philologiques sont aussi solides, mais aussi d’un appareil de notes d’une remarquable érudition, et bien sûr, des 244 pages de l’introduction critique. Au vu de la richesse du présent volume, c’est avec impatience que l’on attend en tout cas d’ores et déjà les résultats de l’analyse littéraire et stylistique des trois relations à laquelle E. Haverkamp a prévu de consacrer un second volume (p. 32). Un léger regret pour finir: dans la mesure précisément où il y a fort à parier que le volume est à même d’intéresser bien au-delà du cercle réduit des seuls hébraïsants ou spécialistes de monde ashkénaze médiéval, on peut peut-être déplorer l’absence d’un glossaire des termes hébreux les plus fréquemment utilisés dans l’introduction et les notes (minhag/minhagim; aggada). Ce n’est là bien sûr qu’un point de détail: le travail d’E. Haverkamp, qui inaugure officiellement la série des »textes hébraïques du Moyen Âge allemand des MGH«, place tout de suite la barre très haut pour les publications qui aux dires du président des MGH Rudolf Schieffer (préface p. VIII) devraient prochainement venir étoffer la toute jeune collection. E. Haverkamp vient-elle ici mettre un point final à la controverse philologique passionnée qui s’est ouverte il y a plus d’un siècle déjà sur ces textes? Faute des connaissances linguistiques idoines, l’auteur de ces lignes laissera à de plus compétents que lui en la matière le soin d’en juger.
1 S. Eidelberg, The Jews and the Crusaders. The Hebrew Chronicles of the First and Second Crusades, Madison 1977.
2 A. Neubauer, M. Stern (Hg.), Hebräische Berichte über die Judenverfolgungen während der Kreuzzüge, Berlin 1892.
3 Notons parmi les titres qui auraient pu peut-être être de quelque profit pour l’éditrice: G. Dahan, Les Intellectuels chrétiens et les Juifs au Moyen Âge, Paris 1990.
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