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B. Percheron: Les muséums d'histoire naturelle au XIXe siècle

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Benedicte Percheron: Les muséums d’histoire naturelle et les représentations des populations extra-européennes au XIXe siècle
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Les muséums d’histoire naturelle et les représentations des populations extra-européennes au XIXe siècle

Discussions 1 (2008)

Benedicte Percheron

Les muséums d’histoire naturelle et les représentations des populations extra-européennes au XIXe siècle



Résumé

Les scientifiques européens, plus particulièrement ceux des muséums d’histoire naturelle, ont tenu un rôle prépondérant dans l’édification des représentations des populations extra-européennes au XIXe siècle. Les premières observations ethnographiques sont en effet menées par des naturalistes au cours de missions scientifiques. L’autre sert à étayer les dernières doctrines élaborées, présentant une hiérarchisation des races. Les vitrines d’ethnographie font cependant apparaître dès leur création un autre aspect de ces peuplades: leur capacité à créer des objets inutiles pour la vie quotidienne, comme des instruments de musique ou encore des objets rituels. L’art "primitif" entre au musée, mais n’est pas encore perçu comme tel. Ces objets inspirent néanmoins de nombreux artistes et lancent un véritable engouement pour l’exotisme, contribuant dans une certaine mesure à la reconnaissance de ces peuples au cours du XXesiècle.

Zusammenfassung

Die Naturkundemuseen und die Präsentation der außereuropäischen Bevölkerungen im 19. Jahrhundert: Die europäischen Wissenschaftler, ganz besonders diejenigen der Naturkundemuseen, haben eine einflussreiche Rolle bei dem Entwurf der Bilder von außereuropäischen Bevölkerungen im 19. Jahrhundert gespielt. Die ersten ethnographischen Beobachtungen stammen allerdings von Naturwissenschaftlern im Zuge wissenschaftlicher Exkursionen. Der Andere diente dazu, die gerade gewonnenen Lehrmeinungen zu untermauern, die eine Hierarchisierung der Rassen vornahmen. Die Glasschränke der Ethnographie lassen jedoch seit ihrer Aufstellung noch einen weiteren Aspekt dieser Volksstämme erkennen: ihre Fähigkeit, für das alltägliche Leben nutzlose Gegenstände zu schaffen wie Musikinstrumente oder auch Gegenstände für den rituellen Gebrauch. Die "primitive" Kunst hielt Einzug in die Museen, wurde aber noch nicht als solche wahrgenommen. Diese Objekte inspirierten dennoch viele Künstler und führten zu einer wahrhafte Begeisterung für das Fremdartige, was in gewisser Weise auch zur Anerkennung dieser Völker im zwanzigsten Jahrhundert beitrug.

Introduction

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La construction des représentations des populations extra-européennes au XIXesiècle dans les imaginaires collectifs a été façonnée et orientée à l’aide de différents supports: les récits d’aventures, les pièces de théâtre, les dessins, les exhibitions d’individus, les expositions coloniales, les travaux de sociétés savantes1, etc. Ces différents modes de diffusion ont contribué à forger une vision prédéfinie de l’autre, mais l’aspect romanesque de ces supports fait de ces représentations des populations plus fictives que réelles. En revanche, la science et la pensée scientifique participent activement à la construction d’images beaucoup plus définitives et considérées comme véritables, le scientisme2étant alors prédominant. Ainsi, les représentations proposées par les muséums d’histoire naturelle sont-elles considérées comme authentiques, car agréées par des scientifiques reconnus.

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Ces institutions sont au cours du XIXesiècle, les hauts lieux de l’anthropologie, jusqu’à l’apparition d’établissements spécialisés à la fin du siècle. En effet, les sections d’ethnographie sont auparavant mêlées aux collections animalières, anatomiques, minéralogiques, paléontologiques et préhistoriques. Faut-il pour autant y déceler une théorie scientifique, faisant de ces populations des êtres inférieurs? L’histoire de la constitution des collections ethnographiques au sein des muséums est nécessaire pour répondre à cette question. Il nous faut, par ailleurs, s’attacher à la présentation des vitrines et aux idées diffusées par leurs intermédiaires. Enfin, il paraît aussi utile d’étudier les raisons et les conséquences de ces théories et présentations non seulement sur les populations visées, mais aussi s’intéresser à leurs impacts sur la société européenne.

Les collections ethnographiques et les muséums d’histoire naturelle

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L’intérêt pour les objets issus de populations extra-européennes n’est pas une nouveauté propre au XIXesiècle, puisque les cabinets de curiosités de la Renaissance et de l’époque baroque sont déjà riches en collection ethnographique. Posséder et exhiber des objets provenant de pays lointains sont autant de moyens d’affirmer une certaine forme de puissance. Avec la création des muséums d’histoire naturelle au XVIIIesiècle, les collections commencent à se structurer autour de disciplines nouvelles. Le British Museum de Londres ouvert en 1756, après l’acquisition de la collection de quatre-vingt mille objets issus du cabinet de curiosités du médecin Hans Sloane, annonce une nouvelle façon d’aborder les sciences, notamment la classification scientifique. À Paris, douze chaires professorales sont créées à l’ouverture de l’institution en 1793, mais la section d’anthropologie ne voit le jour qu’en 1855 et est alors confiée à l’ethnologue Armand de Quatrefarges3.

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Les objets constituants les collections des muséums proviennent de dons, d’achats à des négociants spécialisés et des navigateurs ou plus rarement ont été récoltés au cours de missions scientifiques organisées par l’institution même. Cette dernière forme d’acquisition est néanmoins réservée aux grands établissements, du fait du coût des expéditions. Le Muséum national d’histoire naturelle de Paris n’a pas dépêché de grande mission scientifique de ce type au cours de la dernière partie du XIXesiècle, car elle a profité des expéditions menées par des scientifiques, notamment des naturalistes, qui ont en même temps observé les populations locales. C’est le cas de François Péron, René Verneau ou encore Jules Dumont d’Urville qui ont effectué plusieurs missions scientifiques subventionnées par l’État.

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Cependant certaines missions sont affiliées avec des muséums. La première mission importante de ce genre visant à décrire un pays exotique de façon la plus complète est sans doute l’expédition en Egypte menée par Napoléon Bonaparte au cours de l’année 1798. Pour réaliser son projet, il fait appel à des peintres, des architectes, mais aussi des scientifiques, notamment Etienne Geoffroy Saint-Hilaire4, mais aussi Jules-César Savigny, Alire Raffeneau-Delile et François-Michel de Rozière. De retour d’Egypte, Napoléon Bonaparte fait publier une "Description de l’Egypte" dans laquelle figure des dessins décrivant la vie quotidienne des Egyptiens.

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La mission la plus marquante du XIXesiècle est sans doute celle nommée Challenger5, dont les échantillons et découvertes ont intégré en grande partie les fonds du British Museum. Elle est lancée en 1872 par deux biologistes: William Benjamin Carpenter et Charles Wyville Thomson. Le but de l’expédition est d’étudier les fonds marins, de réaliser des études physiques, chimiques, géologiques, mais aussi de cartographier les côtes. Elle est de fait considérée comme fondatrice pour l’océanographie, mais l’est aussi pour l’ethnographie, car elle est la première à vouloir photographier sous forme de portraits les populations extra-européennes. Les missions de ce genre restent cependant minoritaires au XIXesiècle, par rapport aux autres disciplines de ces institutions.

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Ce siècle est toutefois propice à cette nouvelle science, puisque au cours de son dernier quart, des musées entièrement consacrés à cette branche sont créés: à Paris au Musée du Trocadéro6en 1878, à Berlin7en 1873, mais aussi au tournant du siècle avec les musées de Genève8en 1901 et Neuchâtel9en 1904, etc. La reconnaissance de l’ethnographie comme discipline à part entière marque un tournant important dans la vision européenne des populations extra-européennes, en concédant de l’intérêt pour leur culture et l’étude de leurs civilisations. Ce n’est pas pour autant que ces peuples sont considérés à l’égal des Européens.

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Les fonds de ces établissements se sont fortement enrichis par le biais de donations très nombreuses des personnalités locales, qu’elles soient scientifiques ou non. Les muséums ont ainsi reçu au cours du XIXeet XXesiècle de nombreuses pièces géologiques, notamment des fossiles et minéraux découverts par des érudits locaux, voire par de simples curieux, adeptes des sciences à leurs heures perdues. Ce phénomène est par ailleurs mis en lumière par Gustave Flaubert dans son roman encyclopédique "Bouvard et Pécuchet". Les espèces animales sont encore une fois données par des propriétaires privées, mais bien plus souvent achetées à des parcs zoologiques ou encore à des chasseurs et taxidermistes particuliers qui démarchent les institutions à l’aide de catalogues de vente.

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Les donations d’objets ethnographiques sont cependant rares en raison de la valeur marchande qu’ils représentent à l’époque. En effet, les pièces sont fréquemment amenées en Europe par l’intermédiaire des marins qui se les procurent afin de les revendre aux amateurs d’exotisme et aux institutions scientifiques. Les muséums français de province situés dans des villes portuaires ou proches d’un port possèdent, de fait, des collections ethnographiques développées et parfois exceptionnelles par la rareté de leurs pièces. Les villes comme Bordeaux, Le Havre10, Lille, Nantes, La Rochelle et Rouen sont en effet riches de pièces uniques, comme la proue de la pirogue néo-zélandaise du chef Titouana de l’île Chatam11conservée au muséum de Rouen. Les relations commerciales entre les îles du Pacifique et le port normand sont fort développées au XIXesiècle. Le muséum de La Rochelle possède également une collection importante relative aux Amériques en raison de l’activité commerciale de la ville, notamment de la traite négrière, menée au cours des XVIIIeet XIXesiècles. En 1981, la section d’ethnographie du muséum est intégrée à un nouveau musée consacré au Nouveau Monde, avec l’apport de pièces issues de collections diverses.

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Les nombreuses acquisitions de ces objets dans des petits muséums de province qui ne possèdent pas de spécialistes de l’ethnographie, posent la question des raisons pour lesquelles ces collections ont été constituées. Le goût de l’exotisme développé par les récits d’aventure des explorateurs et des écrivains a poussé les directeurs de ces institutions à devenir eux-mêmes des ethnologues amateurs, afin de répondre aux attentes du public. Cependant les relations entre les différentes institutions scientifiques étant amplement développées, les directeurs trouvent auprès des spécialistes de la discipline des conseils avisés. Les différentes représentations des populations extra-européennes à travers les vitrines de ces institutions sont donc représentatives de la pensée scientifique de l’époque et de la vision que l’Européen porte sur ces diverses peuplades.

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Si les expéditions scientifiques ne sont pas subventionnées par les institutions auxquelles les naturalistes et ethnologues sont attachés, ceux-ci mènent par leurs propres moyens de nombreux voyages d’étude. Les carnets de notes qu’ils tiennent tout au long de leurs expéditions témoignent des relations qu’ils ont avec la population locale des pays visités. Croquis pris sur le vif accompagnent descriptions et réflexions sur la faune, la flore et les peuples indigènes. Ces voyages sont aussi l’occasion de rencontrer des confrères qui peuvent compléter leurs travaux et parfois contribuer à l’amélioration des cartels des vitrines, notamment dans le domaine de l’ethnographie. En effet, les objets exposés sont rarement désignés par leur véritable nom, mais par un nom européen équivalent, plus particulièrement en ce qui concerne les artefacts et les instruments de musique. Les carnets de voyage des scientifiques européens cristallisent d’une certaine façon la vision occidentale des populations extra-européennes et témoignent de même des discours tenus par les scientifiques sur ces peuplades à leur retour en Europe. Les dessins révèlent avant tout une vision pittoresque du mode de vie de l’étranger, mais aussi des aspects propres au savoir-faire de ces pays, témoignant de fait d’un intérêt naissant pour l’art et la culture de ces civilisations. L’aspect architectural tient une place prépondérante dans ces carnets, mettant ainsi en évidence l’humanité de ces populations.

Ill.1 L'architecture soudanaise par Georges Pouchet. Carnet de voyage de Georges Pouchet, expédition au Soudan, 1856. Archives du Muséum d'histoire naturelle de Rouen. Fonds Georges Pouchet. Photographie: B. Percheron.

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Les carnets de voyage des scientifiques des muséums d’histoire naturelle complètent d’une certaine façon les vitrines d’ethnographie, mais ils ne sont à l’époque pas montrés au public. Il s’agit en effet de simples outils de travail couramment utilisés au XIXe siècle. Quelques publications scientifiques extraites de ces carnets reflètent ces prises de notes et ces croquis, mais bien souvent seuls les dessins relatifs à la faune et à la flore sont publiés; les croquis représentant les peuples rencontrés sont alors à caractère privé et sont donc exclus des publications. Ces objets font aujourd’hui partie intégrante des collections d’ethnographie des muséums d’histoire naturelle et sont nécessaires pour comprendre le rapport privilégié que ces scientifiques ont eu avec les populations extra-européennes, mais aussi parfois pour connaître la constitution des collections de ces institutions.

Muséologie et idéologies

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L’étude de la muséologie des galeries d’ethnographie est ainsi essentielle pour appréhender la vision européenne de l’exotisme. La présentation muséologique nécessitant de faire des choix, ceux-ci doivent être les plus représentatifs du sujet. Les vitrines d’ethnographie mettent en scène souvent le même type d’objets. Les collections européennes sont riches d’outils de la vie quotidienne, de costumes, de masques, d’armes, d’instruments de musique, etc. La mise en scène et l’esthétisme primant sur les sciences, les objets sont, avant tout, ordonnés en fonction de leur taille, de leur couleur et de leur forme. Les photographies effectuées au moment de l’acquisition de la collection océanienne offerte par le négociant Le Mescam de Nouméa à la ville du Havre12à la fin du XIXesiècle, sont significatives de la muséologie de cette période. Les panoplies sont constituées d’objets symboliques, disposés et entassés de façon à former un autel géométrique. Par ailleurs, la constitution de ces ensembles n’est pas déterminée par la provenance géographique, mais encore une fois pour leur aspect esthétique. Le critère déterminant de la composition des vitrines d’ethnographie est essentiellement choisi afin d’impressionner le public.

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Dans une même panoplie, les objets peuvent provenir d’îles et de tribus différentes. Celle relative à l’île de Vanikoro présente à la fois des objets des Nouvelles-Hébrides et d’autres de Nouvelle-Calédonie. La caractéristique de ces peuplades la plus accentuée par ces représentations est leur rapport à la guerre, à travers l’exposition de leurs armes qui sont présentes dans la grande majorité des vitrines d’ethnographie. Montrer l’aspect rudimentaire de la vie de ces populations et leur comportement sauvage est aussi symptomatique de l’image diffusée par l’intermédiaire de ces compositions. Les crânes humains13, symbolisant le cannibalisme de ces peuplades, sont exposés en bonne place. À l’égal des aventuriers qui chassent le tigre, l’ethnologue doit lui aussi montrer qu’il a pris des risques à aborder ces "sauvages". Le concept de reconstitution du cadre de vie de ces populations n’a pas encore émergé; il n’apparaît en France qu’au tournant du XIXeet XXesiècle avec la création des dioramas. Le premier voit le jour au Muséum d’histoire naturelle de Rouen en 1900 sous l’impulsion de son directeur Georges Pennetier.

Ill.2 Photographie d'une panoplie océanienne. G. Lennier, Description de la collection ethnographique océanienne qu'à offerte la ville du Havre, M. Le Mescam, négociant de Nouméa, Le Havre 1896. Planche II.

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Avec le développement de la vulgarisation scientifique au cours du XIXesiècle, les théories scientifiques prennent place au sein des musées et plus particulièrement des muséums. L’abandon progressif de la théorie du fixisme au profit du transformisme de Jean-Baptiste de Monet14, puis de l’évolution des espèces15de Charles Darwin, a été perçu par la société européenne des XVIIIeet XIXesiècles comme une véritable révolution du point de vue scientifique et théologique. En effet, le concept d’évolution des espèces remet alors en cause les écritures sacrées, notamment la Genèse défendue par les adeptes du fixisme. Selon ces derniers, les espèces sont apparues sur Terre telles que Dieu les a fait et n’ont jamais évolué. Le transformisme à la fin du XVIIIesiècle remet préalablement en cause les saintes écritures en soutenant que les espèces animales se transforment en fonction de leur milieu et de leurs besoins. Les membres ou organes qui ne servent plus à un animal s’atrophient dans un premier temps, puis disparaissent totalement.

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La vision de Darwin reprend ce principe de transformation des espèces, mais préfère parler d’évolution. En effet, le voyage à bord du Beagle qu’il entreprend entre 1831 et 1836 lui permet d’appréhender la diversité des espèces sur terre et que la faune, la flore et le paysage ont évolué au fil du temps. Il prend conscience que les massifs montagneux se sont érigés avant d’être érodés, et que le niveau de la mer a varié par le biais de l’observation de nombreux fossiles de différentes périodes des ères géologiques. Il constate de même les étonnantes adaptations des espèces par rapport à leur milieu, parfois très rude, ce qui sous-entend une évolution de ces animaux. Après avoir mené ces observations, il lui faut encore vingt ans de travail pour démontrer ses allégations. Cette doctrine ouvre la voie à la théorie de la sélection naturelle développée au XXesiècle, qui soutient que seules les espèces les mieux adaptées au milieu naturel peuvent subsister; les erreurs génétiques sont alors parfois des atouts pour pouvoir survivre à un biotope en évolution. Ces accidents héréditaires provoquent ainsi à longs termes des modifications du patrimoine génétique.

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Avec l’apparition de la théorie de l’évolution, de nouvelles doctrines ont poussé les scientifiques à élaborer des préceptes pour justifier les dernières hypothèses. Parmi celles les plus soutenues, celle du "chaînon manquant" apparaît pour certains ethnologues, comme la solution à l’évolution des espèces. Certaines populations extra-européennes, notamment les africaines, sont perçues comme liens intermédiaires entre les primates et les êtres humains16. Ces peuples sont alors considérés comme des curiosités, voire des animaux, et parfois présentés au public européen lors des expositions coloniales, notamment à Paris, dans des villages "sauvages" entièrement reconstitués.

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Retranscrits par l’intermédiaire de cartels et de vitrines, ces concepts sont expliqués et développés scientifiquement par le biais des objets exposés. Rares sont les muséums à avoir conservé ces vitrines, du fait de l’existence d’une hiérarchisation entre les races que ces présentations sous-entendent, cependant certains établissements de province les ont gardées par manque de moyens. La ville de Rouen possède toujours, pour cette raison, ses vitrines d’ethnographie dans leur état d’origine17. Dans cette galerie sont disposés des tableaux présentant des outils quotidiens de peuplades africaines et océaniennes ayant pour titre "Les survivances de la Préhistoire". La section d’ethnographie est également mélangée à celle consacrée à la préhistoire. Ainsi, la statue d’une femme aztèque est placée sur une vitrine d’un squelette d’une espèce préhistorique.

Ill. 3 Tableau accompagnant une vitrine d'ethnographie du Muséum d'histoire naturelle de Rouen. Réserve. Photographie: B. Percheron.

Ill. 4 Statue d'une femme aztèque posée sur une vitrine préhistorique. Galerie d'ethnographie du Muséum d'histoire naturelle de Rouen. Photographie: B. Percheron.

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Au milieu du XIXesiècle, tout comme pour la faune et la flore, une classification des races est établie comprenant cinq divisions. L’ouvrage de P.-A. Cap18de 1854 consacré à l’histoire du Muséum national d’histoire naturelle de Paris récapitule les cinq types de races définies: 'japétique' (pour les Européens, les Moyen-orientaux et les Africains du Nord), 'neptunienne' (pour les peuples océaniens), 'mongole' (pour les Asiatiques), 'prognathique' (pour l’Afrique noire) et 'occidentale' (pour les Sud-américains). Ces catégories sont elles-mêmes réparties par familles, puis par tribus. Afin de représenter physiquement ces différentes races, les musées et muséums font l’acquisition de statues représentants des individus types de ces peuplades en grandeur réelle. Le genre humain est alors décrit comme un spécimen animal et rattaché à des clichés physiologiques. La race japétique semble cependant beaucoup plus diversifiée que les autres catégories qui englobent de nombreuses populations pourtant parfois très différentes. Ainsi, les populations d’Afrique noire sont-elles définies sous le terme d’afro-nègres ce qui comprend, selon l’ouvrage, "tous les nègres d’Afrique"19.

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En France, le principal fournisseur des statues représentant les différentes races humaines est le Musée d’ethnographie du Palais du Trocadéro à Paris. De nombreux muséums européens ont possédé ce genre de statues, mais elles ont presque toutes été détruites entre les années 1970 et 1990. Ces objets sont alors assimilés à cette vision raciste de la fin du XIXesiècle qui tend à globaliser les populations extra-européennes dans de grandes catégories raciales. Certaines institutions ont conservé ces statues, notamment le muséum de Rouen qui détient toujours celle qu’il a commandée en 188320au musée du Trocadéro. Cette statue mettant en scène une femme battant le tapa, présente un autre aspect de la vision européenne de ces populations, en développant le mythe du "bon sauvage", déjà entretenu par la littérature. Revêtue d’un simple pagne végétal, la femme indigène travaille presque nue, ce qui ne peut que marquer les esprits des visiteurs des muséums; la femme européenne de bonne condition sociale ne travaillant pas.

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Le Musée de l’Homme de Paris, descendant direct du Musée d’ethnographie du Trocadéro, conserve également une collection de bustes d’être humains de la fin du XIXesiècle visant à présenter au public européen les différentes races, familles et tribus définies par la science. Encore une fois les populations extra-européennes sont mises en scène à l’égal du monde animal, cependant les Européens figurent également dans la collection; la théorie de l’évolution affirmant de même que ces derniers descendent aussi d’une race primitive, mais celle-ci est considérée comme supérieure.

Ill. 5 Statue d'une femme battant le tapa. Muséum d'histoire naturelle de Rouen. Photographie: B. Percheron.

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Les réalisations manuelles de ces peuples constituent l’essentiel des fonds d’ethnographie des muséums. Les productions éphémères de ces tribus comme les histoires contées ou la musique sont concrétisées uniquement par la présence d’instruments de musique; la majorité de ces pays n’employant pas ou très peu l’écriture. Le travail de retranscription de la musique et des textes de ces populations est encore peu pratiqué et les résultats obtenus ne sont pas communiqués au grand public. La musique et l’art "indigène" ne sont pas véritablement reconnus pour leur qualité artistique, mais sont perçus comme de simples objets usuels ou rituels; l’art apparaissant bien souvent dans ces civilisations lors de cérémonies à caractère spirituel. Il prend ainsi une fonction essentiellement utilitaire.

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Cependant certains spécialistes de l’art commencent à s’intéresser à ces cultures, contribuant ainsi à ouvrir la voie à de nouveaux modes d’expressions artistiques, mais l’ouverture s’effectue au cours des premières années du siècle suivant avec l’apparition de l’enregistrement sonore. Les ethnologues recueillent très tôt des témoignages directs de l’ambiance sonore des cultures qu’ils étudient. Grâce à ces enregistrements, mais aussi à la venue de musiciens étrangers en Europe, certains compositeurs occidentaux intègrent des échelles modales extra-européennes dans leurs compositions au tournant du siècle. Ce phénomène est notamment visible dans les œuvres de Claude Debussy. Celui-ci utilise en effet des modes balinais à la suite des premières études d’ethnomusicologie. À l’égal de la musique, les masques africains influencent grandement plusieurs courants picturaux au début du XXesiècle, plus particulièrement le cubisme.

Théories, représentations et sociétés

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Les messages véhiculés par les galeries d’ethnographie révèlent plusieurs caractéristiques de la vision européenne des peuplades exotiques. Grandement influencée par le scientisme, cette image fait apparaître un hiatus très profond entre la culture européenne du XIXesiècle et les traditions des autres peuples, plus particulièrement du point de vue de la conception du temps et du progrès. L’Europe du XIXesiècle érige la science comme remède à tous les maux de la société contemporaine. Face à ce scientisme, les sociétés traditionalistes, comme le sont en grande majorité les peuples extra-européens, ne peuvent comprendre le rapport que les occidentaux ont face au changement. Celui-ci, par ailleurs, revêt toujours une signification positive. La tradition paraît aux yeux de l’Européen comme un archaïsme qui ne peut servir la société. Face à la désacralisation des religions avec l’apparition de théories comme celle de l’Évolution, les peuples attachés à leurs croyances ne peuvent paraître aux yeux des scientifiques que comme des civilisations sous-développées.

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Le positivisme défini par Auguste Comte21dans les années 1830 et 1840 a eu ainsi un rôle prépondérant dans l’évolution de la vision des peuples extra-européens. En effet, cette nouvelle doctrine, qui tend avant tout à s’opposer à la philosophie théologique et à la métaphysique, met sur un piédestal les sciences en bannissant les a priori. Tous nouveaux préceptes doivent reposer sur des faits démontrés de façon scientifique. Les contingences de la métaphysique sont alors exclues pour laisser place à des affirmations fondées sur des observations validées par des hommes de science. En refusant le fait que la science ne puisse pas tout expliquer par un raisonnement scientifique, le positivisme provoque parfois des affirmations définitives sans laisser place au doute. Aussi certaines opinions concernant des populations indigènes ont-elles perduré longtemps; une théorie affirmée par une démonstration rationnelle, parfois fondée sur un seul exemple, ne peut être alors que difficilement remise en cause.

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L’Europe en pleine révolution se sert alors de ces populations pour valider certaines théories scientifiques. L’anthropologie étant à ses débuts, l’Européen ne peut encore porter un regard introspectif sur sa propre civilisation. Les scientifiques ont donc mené les premières recherches en anthropologie sur les autres civilisations. La crédibilité scientifique étant au XIXesiècle à son apogée, les dires de ces hommes de science ne peuvent être remis en cause. Aussi les savants ont-ils pris un rôle très important dans la création de l’image de l’autre au XIXesiècle. Relayés par les publications des muséums et d’autres établissements scientifiques, les récits illustrés des naturalistes contribuent à forger une image plus concrète et plus précise que celle délivrée par les vitrines des muséums d’histoire naturelle.

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L’ouvrage consacré au Muséum d’histoire naturelle de Paris22de 1854 propose en plus d’un historique de l’institution, un chapitre consacré à l’anthropologie, mais aussi plusieurs notices biographiques de naturalistes-aventuriers de l’établissement. Richement illustrés de plusieurs gravures de différents artistes, les portraits des personnages sont entourés de peuplades indigènes issues des pays explorés. François Péron est entouré d'Inuits, tandis que Jules Dumont d’Urville est encadré par plusieurs indiens d’Amérique du Nord. Les dessins précis laissent néanmoins une grande place à la décoration, à l’ornementation et à des critères esthétiques parfois purement européens. La faune et la flore y prennent une grande place, étant donné la formation des dessinateurs et des peintres.

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Formés au sein des muséums, les maîtres de dessin sont spécialisés en botanique ou en représentation animalière. Les dessins sont donc extrêmement riches de détails et témoignent d’une formation scientifique. Les personnages disposés au sein d’une végétation luxuriante font de ces contrées lointaines de véritables paradis perdus et renforcent le mythe du "bon sauvage". Ces images s’avèrent déterminantes dans la culture du XIXesiècle et inspirent écrivains, peintres et compositeurs, qui à partir de ces représentations recréent des mondes fictifs. Ces visions sont néanmoins déterminantes dans l’édification de la représentation des populations extra-européennes aux yeux du grand public européen qui a plus facilement accès à ce genre de créations artistiques qu’à des publications scientifiques. Les théories exposées par les plus grands savants de l’époque sont alors simplifiées et stylisées afin de marquer l’esprit occidental imprégné de romantisme.

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Avec le développement des muséums d’histoire naturelle et leur ouverture au grand public, le cadre de vie des populations extra-européennes devient beaucoup plus précis pour les librettistes, les décorateurs et costumiers de théâtre. Les objets des muséums et les récits des voyageurs, qu’ils soient scientifiques ou non, inspirent grandement les auteurs qui retranscrivent le quotidien et les mœurs de ces sociétés lointaines dans leurs ouvrages. Les intrigues et sentiments développés par ces fictions exotiques sont cependant typiquement européens. Le théâtre et l’opéra se sont ainsi grandement appropriés ce goût pour les contrées lointaines permettant de donner naissance à de grands décors et à des costumes originaux. Les trames des livrets sont les mêmes que celles se déroulant en occident, mais les lieux et les personnages présentés sont eux totalement inédits. Ce nouvel attrait pour l’exotisme a contribué à renouveler les genres scéniques. L’aspect sauvage des populations des pays visités est fortement souligné par les librettistes. Les principaux protagonistes de ces pièces sont européens, plus particulièrement les premiers rôles masculins, qui peuvent néanmoins s’éprendre de femmes étrangères. En revanche une femme occidentale ne peut épouser un "sauvage", afin de ne pas choquer les mœurs; le métissage est en effet toléré dans le premier cas dans le pays de l’épouse, mais ne saurait être accepté en Europe. Il faut cependant noter une plus grande tolérance vis-à-vis des relations entre Européens et populations extra-européennes dans les fictions à la fin du XIXe siècle; celles-ci n’étant pas envisageables à la fin du siècle précédent. L’exemple de la comédie mêlée d’ariettes "Azémia ou les Sauvages" de Nicolas-Marie Dalayrac de 1786 est révélateur de la vision des populations éloignées à l’époque des Lumières. En effet, l’intrigue se déroule sur une île peuplée d’indigènes qui ne sont pas véritablement présentés comme des êtres humains. Au cours de cette pièce il n’y a aucune interpénétration entre les deux civilisations. Les "sauvages" sont essentiellement considérés comme des êtres nocifs qu’il faut fuir le plus possible.

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À la fin du XIXesiècle, de nombreux opéras ont pour thématique une relation amoureuse entre un occidental est une femme de ces contrées, cependant il s’agit bien souvent de femmes asiatiques, comme des Indiennes ou encore des Japonaises. Aimer une femme d’Afrique noire n’est pas encore envisageable. L’opéra "Lakmé" de Léo Delibes reprend ce sujet en 1883. L’amour entre un jeune anglais et une Indienne est néanmoins troublé par des fanatiques religieux indous menés par le père de la jeune femme. L’intolérance ne provient pas des occidentaux civilisés, mais des populations extra-européennes violentes. Il faut attendre le début du XXesiècle pour que l’étranger, ou plus spécifiquement l’étrangère, devienne la victime de l’occidental. Le personnage éponyme de "Madame Butterfly"23de Giacomo Puccini illustre ce phénomène. L’indélicatesse et le manque de respect envers l’autre émanent alors de la population civilisée. Cette oeuvre résulte d’une mode pour l’art japonais développée à la fin du XIXe siècle grâce aux objets présentés dans les galeries d’ethnographie des muséums.

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Profitant de ce nouvel engouement pour l’exotisme, les faussaires se sont emparés du phénomène et recréés des pièces à caractère exotique. Le marché de la contrefaçon voit alors le jour. De nombreux muséums ont acquis de fausses pièces à leur insu, par l’intermédiaire de marins ou encore de commerçants spécialisés dans ce genre de marchandise. Une grande partie de ces objets proviennent par ailleurs des comptoirs océaniens. Certains artistes et habiles fabricants produisent des articles de "sauvages" imaginaires, comme par exemple, un candélabre constitué de plusieurs pieds de kangourous amoncelés24. L’aspect primitif, mais à la fois européen dans sa fonctionnalité, est révélateur de la vision européenne de l’exotisme. L’occidental semble avoir des difficultés à concevoir une civilisation tout autre que la leur, plus particulièrement un mode de vie différent.

Ill. 6 Candélabre constitué de pieds de kangourous fabriqué pour les collectionneurs européens. Muséum d'histoire naturelle de Rouen. Réserve. Photographie: B. Percheron.

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Les objets asiatiques, notamment japonais, connaissent également un grand succès auprès des Européens. Ceux-ci sont soit directement importés du Japon ou tout simplement copiés; cette deuxième solution étant la plus courante car la moins onéreuse. Ces pièces sont bien souvent des estampes ou encore des objets en laque. Ce goût pour l’Asie persiste dans tous les Arts jusqu’aux années 1930.

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Les collectionneurs d’authentiques objets extra-européens sont cependant nombreux en Europe, sous-entendant de fait une certaine valeur de ces pièces, à la fois pécuniaire, mais aussi esthétique. Le savoir-faire "sauvage" gagne ainsi en considération à la fin du XIXesiècle. Aussi l’ethnographe Ernet-Théodore Hamy admet-il, dans un rapport sur le développement et l’état actuel des collections ethnographiques appartenant au Ministère de l’Instruction publique, l’utilité de l’observation du savoir-faire indigène. Il insiste néanmoins avant tout sur l’aspect ornemental de certains objets qui peuvent selon lui contribuer à diversifier la décoration européenne. Ces pièces ne sont toutefois pas encore perçues comme de véritables œuvres d’art et les auteurs de ces objets et procédés sont encore considérés comme des êtres primitifs:

Diverses industries perfectionnées sont sorties de l’examen des procédés tout primitifs de quelques grossiers sauvages. Les arts industriels varieront agréablement leurs modèles, en étudiant les objets de toute nature décorés par les peuples exotiques. Enfin l’art lui-même, en se faisant ethnographique, rencontrera parfois d’heureuses inspirations25.

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Il donne comme exemple précis une méthode de fabrication issue d’une technique développée dans le Pacifique et utilisée par "les ateliers de Tilpman, de Philadelphie, dans lesquels on grave le verre, le corindon, etc., à l’aide d’un courant d’eau chargé de sable sous une forte pression [mettant ainsi en application] une vieille découverte des Kanakes de la Nouvelle-Calédonie"26.

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Ce savoir-faire extra-européen est devenu au cours du XXesiècle une valeur extrêmement recherchée jusqu’à attirer les spéculateurs et devenir un investissement assuré. Certains savoirs, notamment en matière de botanique, ont également été fort convoités, car ils ont permis et permettent toujours de faire évoluer la société occidentale. Enfin les scientifiques des muséums d’histoire naturelle ont, par leur curiosité, contribué à la conservation d’objets considérés comme éphémères par leurs auteurs.

Conclusion

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Les institutions scientifiques, comme les muséums d’histoire naturelle, ont eu une place prépondérante dans la construction des images des populations extra-européennes au XIXesiècle, par le biais de personnalités scientifiques renommées. Image paradoxale, l’"indigène" présente deux visages: d’un côté celui d’un "bon sauvage" ignorant et de l’autre côté celui d’un être belliqueux. Néanmoins, la présence de certains objets, comme les instruments de musique et les masques africains, tendent à modérer ces deux visions et témoignent d’un véritable intérêt croissant pour ces cultures. Ces images construites par les naturalistes et voyageurs européens marquent profondément le XIXesiècle et la découverte de ces populations demeure une des images les plus saisissantes de cette période. À l’inverse, les peuples étudiés par les muséums ont eux aussi conçu leur propre vision de l’Européen, mais celle-ci est différente d’une ethnie à une autre27, contrairement à la conception occidentale qui est plutôt consensuelle. Toutefois, le fossé culturel paraît aussi important d’un côté comme de l’autre. En dehors des théories scientifiques et muséologiques, le public semble avoir pris goût pour ces galeries, en raison du voyage immobile que les muséums offrent alors. En revanche, il est difficile de connaître les réactions des populations extra-européennes face à l’arrivée des occidentaux, du fait d’un manque de sources écrites. Ces nouveaux contacts n’ont-ils pas eux aussi engendrés de nouvelles théories scientifiques, religieuses ou philosophiques au sein des populations extra-européennes?

Auteur

Bénédicte Percheron
Université de Rouen, département d'Histoire
benedicte.percheron@gmail.com

1 Notamment les sociétés de géographie.

2 Le scientisme est un principe philosophique qui place la science comme remède à tous les problèmes de la société.

3 Paul Lemoine, Le Muséum national d’histoire naturelle: son histoire, son état actuel, Paris 1935.

4 Etienne Geoffroy Saint-Hilaire est professeur de zoologie au Muséum national d’histoire naturelle de Paris.

5 Tony Rice, Voyages trois siècles d’explorations naturalistes, Neuchâtel 1999.

6 Nélia Dias, Le musée d’ethnographie du Trocadéro: 1878-1908: anthropologie et muséologie en France. Centre national de la recherche scientifique, Paris 1991; Ernest-Théodore Hamy, Les origines du Musée d’ethnographie, Paris 1890.

7 Viola König, Ethnologisches Museum Berlin, Prestel, Munich 2003.

8 Sandra Carmignani, Les musées d’ethnographie de Genève et de Neuchâtel ou l’usage social du patrimoine, Université de Lausanne, Institut d’anthropologie et de sociologie, Lausanne 2003.

9 Ibid.

10 G. Lennier, Description de la collection ethnographique océanienne qu’à offerte la ville du Havre, M. Le Mescam, négociant de Nouméa, Havre 1896.

11 Benoît Éliot, Stéphane Rioland, Le Muséum de Rouen un carnet de voyage, Rouen 2002.

12 Lennier, Description de la collection (voir n. 11).

13 Ibid. Les crânes humains de la tribu des Bouloupari (Nouvelle-Calédonie).

14 Jean-Baptiste de Monet est plus connu sous le nom de Chevalier de Lamarck.

15 L’ouvrage "De l’origine des espèces par voie de sélection naturelle" de Charles Darwin est publié en 1859.

16 Cf. le rôle de la Société d’Anthropologie. Carole Reynaud Paligot, La République raciale 1860-1930, Paris 2006, p. 43.

17 La galerie d’ethnographie du Muséum d’histoire naturelle de Rouen a été fondée en 1900 par son directeur Georges Pennetier. Le Muséum a en effet, été fermé au public de 1996 à février 2007.

18 P.-A. Cap, Le Muséum d’Histoire naturelle, Paris 1854.

19 Ibid.

20 Archives du Muséum d’histoire naturelle de Rouen, PEN 2., Lettre de J. Hébert au Directeur du Muséum d'histoire naturelle de Rouen du 5 juillet 1883.

21 Philosophe français né en 1798 et mort en 1857.

22 P.-A. Cap, Le Muséum d’Histoire naturelle, Paris 1854.

23 Opéra de 1904.

24 Cf. Collection d’ethnographie du Muséum d’histoire naturelle de Rouen, réserve.

25 G. Lennier, Description de la collection ethnographique océanienne qu’à offerte la ville du Havre, M. Le Mescam, négociant de Nouméa. Préface de Ernest-Théodore Hamy, Le Havre 1896.

26 Ibid.

27 Pour les Indiens d’Amérique du Sud, les Espagnols sont perçus comme des dieux, tandis que pour les Hindous, les Européens sont des êtres impurs. Pour la conquête du Mexique: Christian Duverger, Cortès, Paris 2001. Pour plus de renseignements sur les contacts entre Européens et populations extra-européennes: Frédéric Mauro, L’Expansion européenne 1600-1870, Paris 1996.

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B. Percheron: Les muséums d'histoire naturelle au XIXe siècle
In: discussions, discussions 1 (2008) - Das Andere im 19. Jahrhundert / L'autre au XIXe siècle
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Dokument zuletzt verändert am: 11.06.2010 11:09
Zugriff vom: 07.02.2012