M. König, J. Requate, C. Reynaud-Paligot: Introduction
La combinaison de proximité et distance que contient toute relation entre êtres humains […] arrive à une configuration que l’on peut formuler très brièvement ainsi: la distance dans la relation signifie que celui qui nous est proche est lointain, alors que l’étrangeté signifie que celui qui est lointain est proche. Car l’étrangeté est, bien sûr, une relation totalement positive, une interaction particulière; les habitants de Sirius ne nous sont pas étrangers à proprement parler – du moins pas au sens sociologique du mot qui nous intéresse –, pour nous, ils n’existent tout simplement pas, ils sont au-delà du lointain et du proche. L’étranger est un élément du groupe même, à la manière des pauvres et des divers "ennemis intérieurs" – un élément dont l’appartenance immanente au groupe fait qu’il lui est à la fois extérieur et en vis-à-vis.
Georg Simmel écrivit ceci en 1908, dans une brève "Digression sur l’étranger" qui constitue depuis un important élément de référence d’une "sociologie de l’étranger"1. Ce que Simmel exprime ici par "celui" qui est étranger peut s’appliquer de la même manière à "ce qui est étranger" ou à "l’autre", dont il est question dans les contributions publiées ici. De tout temps, les êtres humains ont cherché leur reflet chez l’étranger, chez l’autre, et se sont déterminés par rapport à lui. Dans l’Antiquité, les Grecs ont défini les "barbares" comme leurs vis-à-vis et élaboré leur propre image par référence à eux. Durant tout le Moyen Âge, il y eut sans cesse des rencontres avec l’étranger et celui-ci eut souvent une importance particulière.
C’est toutefois à dessein que la 4euniversité d’été franco-allemande de l’institut historique allemand de Paris, dont relèvent les contributions publiées ici, s’est intégralement concentrée sur le XIXesiècle. La thèse de départ est qu’en matière de perception et de rapport avec "l’autre", le XIXesiècle revêt une importante toute particulière, liée à une multitude d’expériences individuelles, et, de manière générale, à la complexité du passage à la modernité. Si l’on s’en tient d’abord aux expériences individuelles, il ressort des nombreuses évolutions que la rencontre avec l’autre et l’étranger et la perception qu’on en avait furent soumises à des conditions entièrement nouvelles. C’est ainsi que le XIXesiècle devint l’époque des grands voyages de recherche et de découverte. Bien qu’Alexandre von Humboldt ait eu de nombreux prédécesseurs dans ce domaine, c’est avec lui que le voyage, le recensement, le classement, la cartographie scientifiques et, ce qui va avec, "l’appropriation" des mondes étrangers devinrent le point de départ essentiel de "l’appréhension du monde".
Ce processus ne dépendait pas seulement de l’amélioration des conditions de voyage, mais aussi, dans une large mesure, des transformations fulgurantes au XIXesiècle des communications et des médias. Le marché en expansion rapide des livres, revues et journaux créa une demande, qui augmenta vite, de nouveautés, de choses intéressantes, d’exotisme. La découverte de mondes étrangers, de leur nature et des hommes qui y vivaient, n’offrait pas seulement une matière perpétuellement renouvelée, mais servait de plus en plus à s’affirmer soi-même, à se définir et à se distinguer de l’autre. A cette fin, les sciences, qui connurent au XIXesiècle un essor irrésistible, mirent au point des catégories. Mais elles créèrent surtout un système qui, non seulement, collectait et classait, mais, de manière croissante, créait aussi des catégories permettant une évaluation. On peut ainsi observer dans de nombreux domaines comment les valeurs de l’autre furent, de plus en plus clairement, intégrées dans un classement hiérarchique. L’autre fut de plus en plus transformé en inférieur, en "primitif". La catégorisation en races aboutissait à les classer en "supérieures" et en "inférieures", en matière de concepts de culture et de civilisation, on créa des gradations renforcées entre le "primitif" et le "civilisé".
Le rapport aux évolutions politiques fondamentales du XIXesiècle est par ailleurs évident, le siècle par excellence du nationalisme comme du colonialisme. Si l’on conçoit le nationalisme d’abord comme un processus interne à l’Europe permettant de se définir et de se distinguer de l’étranger (proche), dans le colonialisme, les frontières de la "civilisation" étaient déplacées et tracées par rapport à l’extérieur. Ce processus de délimitation au sein de l’Europe trouva une traduction tangible dans la mise en œuvre du principe de nationalité et l’instauration de passeports au XIXesiècle2, tandis que, par rapport à l’extérieur, ce fut surtout le concept de race, et donc de démarcation à l’aide de caractéristiques physiques, qui produisit des effets durables.
L’enchaînement au XIXesiècle des évolutions techniques, scientifiques, économiques, sociales, en expansion rapide, ainsi qu’en matière de communication et de médias, recouvre un processus qui a été très souvent décrit comme l’apparition de la modernité. Zygmunt Baumann en a souligné les profondes ambivalences. Selon lui, à la demande de classement et de catégorisation, liée à cet essor de la modernité, furent inévitablement associés de vastes processus d’inclusion et d’exclusion. La suppression de l’ambivalence, et donc la démarcation par rapport à l’autre et la définition de soi face à l’autre, joue ainsi à ses yeux un rôle central3. En effet, les contributions publiées ici montrent elles aussi de bien des manières que les rencontres avec l’autre furent de plus en plus associées à la nécessité de classer et de supprimer l’ambivalence.
Il est difficile de prime abord, de déterminer ce qui, dans une société donnée, est perçu comme "autre" et par qui. Comme l’image de soi est soumise à un processus de construction et de reconstruction permanent, "l’autre", qui tranche chaque fois sur l’image que se fait d’elle-même une société, peut aussi varier considérablement. La perception de l’altérité a donc un spectre extrêmement large que l’on retrouve dans les contributions. On peut cependant distinguer des axes clairs où la perception de l’altérité est particulièrement forte: c’est autour d’eux qu’ont été regroupées ces contributions. Il s’agit d’abord des discours raciaux et colonialistes, directement fonction de l’asservissement des parties du monde où les Etats européens firent leurs colonies. Le spectre des contributions de cette première section va d’une analyse du discours racial colonial dans l’empire allemand sous les aspects de la sexualité (Eva Blome) et de la virilité (Sandra Mass), à une analyse de la presse coloniale allemande dans la perspective de "l’autre" (Elisabeth Schmidt), en passant par une étude sur la construction de soi et de l’étranger dans les textes d’écrivains africains d’expression française (Viviane Azarian).
On peut considérer les "représentations de l’autre" illustrées comme une partie spécifique des discours racistes et coloniaux. Elles constituent donc la deuxième section de cette publication. On y trouve l’article de Birgit Stammberger sur la "Vénus Hottentote", la contribution de Bénédicte Percheron sur la représentation des peuples non européens dans les musées d’histoire naturelle du XIXesiècle et la contribution de Mathilde Roussat sur la collection de photos du XIXesiècle de la "Berliner Gesellschaft für Anthropologie, Ethnologie und Urgeschichte"(Société berlinoise d’anthropologie, d’ethnologie et de préhistoire).
Si les deux premières sections traitent plutôt de la perception et de la manière d’imaginer l’"étranger lointain", les contributions de la troisième section insistent davantage sur les questions d’identification de soi, marquées notamment par le nationalisme. En font partie les contributions de Florian Keisinger sur la perception des guerres de Balkan dans la presse anglaise, irlandaise et allemande, de Stefan Dyroff sur la fonction du héros polonais "Bartel" dans le discours national de la Pologne, de Richard Pohle sur la "parenté" entre Allemands et Grecs, élaborée au XIXesiècle comme surface de projection de l’identité allemande, de Christine Pschichholz sur la confrontation des immigrés allemands d’Istanbul, Ismir et Eskişehir à l’environnement ottoman et d’Evelyn Gottschlich sur la représentation du Tibet et l’évolution de son image idéalisée dans le monde occidental.
La dernière section, sur "la science et l’altérité", rassemble les contributions de Bénédicte Elie sur Jules Michelet et sa construction de l’identité française, de Frédéric Dupin sur la conception positiviste de l’Occident chez Auguste Comte, de Guillaume Bonnin sur l’histoire de la Corée reflétée par les débats au sein de la science naturelle française et enfin de Julie Dumonteil sur les opinions de Nietzsche sur le système éducatif allemand et la diversité qui y fut introduite au cours des réformes après 1871.
Le commentaire de Volker Barth sur les contributions, qui devait à l’origine figurer à la fin, est à présent publié sous le titre "Etrangeté et altérité au XIXe siècle: un commentaire" en guise d’introduction thématique. Tous les articles sont précédés d’un résumé en allemand et en français.
Les contributions publiées ici sont issues de la 4euniversité d’été franco-allemande destinée aux jeunes chercheurs et chercheuses, qui a été organisée à l’IHA de Paris en juin 2007 avec le soutien financier de l’université franco-allemande. Durant trois jours, vingt doctorants allemands et français ont discuté à Paris de leurs projets de recherche. Le groupe est allé en excursion à la "Cité nationale de l’histoire de l’immigration" à la Porte Dorée de Paris, qui à l’époque n’était pas encore ouverte4.
La sélection des participantes et participants à l’université d’été s’est faite à partir d’un "appel à communication" qui a donné lieu à 70 réponses. Les participants à l'université d’été étaient priés de présenter leurs contributions deux semaines avant le début du colloque. Elles étaient accessibles par Internet sur un domaine protégé. Chacun avait ensuite la tâche de rédiger un bref commentaire sur une autre contribution, également consultable sur Internet. De cette manière, le débat entre les participants a été lancé avant le colloque, idée qui s’est avérée très productive. La publication des contributions documente donc de façon très explicite un processus de work in progress.
Que soient encore une fois remerciés ici tous ceux qui ont contribué à la première publication des conférences d’une université d’été de l’IHA de Paris, à commencer par le professeur Gudrun Gersmann, directrice de l’IHAP depuis novembre 2007, qui a repris le projet de publication et mis en place les moyens nécessaires. Que soit aussi remerciée la rédaction de la plate-forme de publication Perspectivia, Michael Kaiser et Tobias Wulf, pour la correction minutieuse des articles et leur mise en page.
Paris et Bielefeld, septembre 2008
Mareike König, Jörg Requate et Carole Reynaud-Paligot
Auteurs
Mareike König
DHI-Paris
mkoenig@dhi-paris.fr
Jörg Requate
Universität Bielefeld
Fakultät für Geschichtswissenschaft, Theologie und
Philosophie
joerg.requate@uni-bielefeld.de
Carole
Reynaud-Paligot
Université Paris Sorbonne
Centre d’Histoire du
XIXeSiècle
c.reynaud-paligot@orange.fr
1 Georg Simmel, Soziologie. Untersuchung über die Formen der Vergesellschaftung, Leipzig 1908, p. 686s.
2 Cf. sur ce point notamment Andreas Fahmeir, Paßwesen und Staatsbildung im Deutschland des 19. Jahrhunderts, in: Historische Zeitschrift 271 (2000), pp. 57-91.
3 Zygmunt Baumann, Moderne und Ambivalenz. Das Ende der Eindeutigkeit, Hambourg 2005.
4 Un rapport sur le séminaire a été publié par H-Soz-u-Kult sur le site: <http://hsozkult.geschichte.huberlin.de/tagungsberichte/id=1709&sort=datum&order=down&search=andere+sommerkurs>
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