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B. Élie: Michelet: du fantasme de l'altérité à la construction de l'identité

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Michelet: du fantasme de l’altérité à la construction de l’identité

Discussions 1 (2008)

Bénédicte Élie

Michelet: du fantasme de l’altérité à la construction de l’identité



Résumé

L’identité française relève-t-elle de nos fantasmes collectifs. Quelles que soient nos pensées, nos fantasmes, y-a-t-il une réalité sous-jacente? C’est cette réalité que nous nous proposons d’interroger au long de cette communication. Où situer l’identité sinon dans un va et vient permanent entre identification inachevée avec l’autre et assimilation incomplète de l’autre? Cette communication se veut cheminement qui longe les frontières sans cesse détruites et reconstruites entre identité et altérité. Au lieu de définir l’identité nationale, on l’exalte, on la combat. Il serait intéressant de comprendre ce qui au XIXesiècle fait l’identité nationale, en confrontant le point de vue de différents historiens, tels Guizot, Thierry, Michelet.

Zusammenfassung

Michelet: von der Vorstellung von Alterität zur Konstruktion von Identität: Gehört die französische Identität zu unseren kollektiven Vorstellungen? Was auch immer unsere Gedanken, unsere Phantasien sind, gibt es eine darunterliegende Realität? Diese Realität soll in diesem Aufsatz untersucht werden. Wo kann man die Identität ansiedeln, wenn nicht in einem permanenten Changieren zwischen unerreichter Identifikation mit dem Anderen und unvollendeter Assimilation des Anderen? Dieser Aufsatz bewegt sich entlang der unaufhörlich eingerissenen und wiederhergestellten Grenzen zwischen Identität und Alterität. Anstatt eine nationale Identität zu definieren, feiert man sie oder bekämpft sie. Durch eine Gegenüberstellung der Ansichten verschiedener Historiker wie Guizot, Thierry und Michelet soll der Frage näher gekommen werden, was die nationale Identität im 19. Jahrhundert tatsächlich ausmachte.

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Suite à l’élection à la présidence de la République française de M. Sarkozy a été crée "un ministère de l’immigration et de l’identité nationale".Cette idée avait provoqué un véritable tollé dans la presse lors de la campagne présidentielle, avant qu’un sondage d’opinion ne déclare les Français plutôt favorables à une telle proposition. Cette expression était abandonnée depuis de nombreuses années à l’extrême droite xénophobe, or durant la dernière campagne les trois principaux candidats ont tenté de se réapproprier ce concept d’identité nationale. Ce dernier se trouve au centre de l’œuvre de Michelet. Depuis Ernest Renan, Marc Bloch et bien sûr Fernand Braudel et plus récemment encore René Rémond en ont fait leur problématique centrale. Qui ne connaît pas la célèbre réponse de Renan à la question qu’est-ce qu’une nation: "Non, ce n’est pas la terre plus que la race qui fait la nation…Une nation est un principe spirituel"1.

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Marc Bloch fusillé par les nazis, a lui aussi évoqué l’identité nationale et décrit dans l’"Étrange défaite", peu de temps avant d’être fusillé par les Allemands en 1944, ce que représente à ses yeux la patrie: "J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire que sous son ciel et je me suis efforcé à mon tour, de la défendre de mon mieux2".

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Fernand Braudel, dans un entretien accordé au Monde en 1985 déclarait que "l’identité de la France existait et qu’elle était à rechercher"3. Selon lui la France, ce sont des France différentes. Il distingue trois critères qui définissent l’identité de la France: ce besoin de centralisation contre lequel il est dangereux d’agir, cette inadéquation de la France à la vie économique mondiale, ce rayonnement plus ou moins brillant, plus ou moins justifié.

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René Rémond déclarait que l’identité "n’est pas un musée, ni un conservatoire. La France a une capacité à créer, à innover. A condition de ne pas toucher aux principes généraux, son identité nationale est appelée à se développer. Il établit un parallèle avec l’évolution de la langue: à la commission du dictionnaire de l’Académie française dont je suis membre, l’on introduit quantité de nouveaux mots empruntés à des langues étrangères. Ils enrichissent le français, mais n’affecte pas sa syntaxe, qui modèle la structure de l’esprit".

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L’identité française relève-t-elle de nos fantasmes collectifs. Quelles que soient nos pensées, nos fantasmes, y-a-t-il une réalité sous-jacente? C’est cette réalité que nous nous proposons d’interroger au long de cette communication. Où situer l’identité sinon dans un va et vient permanent entre identification inachevée avec l’autre et assimilation incomplète de l’autre? Cette communication se veut cheminement qui longe les frontières sans cesse détruites et reconstruites entre identité et altérité.

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Au lieu de définir l’identité nationale, on l’exalte, on la combat. Tentons de comprendre ce qui au XIXesiècle fait l’identité nationale, en confrontant le point de vue de différents historiens. Au vue de l’actuelle unité, on est porté à croire qu’elle a toujours existé. En effet: si notre histoire se termine par l’unité la plus complète de nation et de gouvernement elle est loin de commencer de même"4. Il s’agit de retrouver en de-çà de l’apparente cohésion, la primitive diversité.

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Michelet, à la différence de nombreux historiens du XIXesiècle, tels Guizot et Thierry, ne considère pas la race comme "la cellule mère de toute vie sociale"5. Il refuse ce concept de race, le jugeant caduque pour comprendre l’identité française. Il rejette l’histoire "des races vers une sorte de préhistoire, antérieure à la Nation et extérieure à la vérité de l’histoire nationale"6. Selon lui on ne peut pas confondre le peuple français avec la race celte, qui occupait le territoire national avant les invasions. "Il est évident, rappelle Michelet, que les Français ne sont plus les Gaulois; on chercherait en vain, parmi nous, ces grands corps blancs et mous, ces géants enfants qui s'amusèrent à brûler Rome"7.

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Penser, comme le fait Thierry, une race primitive ainsi préservée de tout contact avec l’autre relèveselon Michelet du pur fantasme. Un autre point de désaccord avec le système élaboré par Augustin Thierry se fait jour. Michelet refuse la conception de l’histoire de ce dernier dans la mesure où elle nie la liberté humaine, soumettant la naissance des peuples, la constitution des sociétés au hasard des rencontres de races. Fondé sur ces refus, du concept de race et de la fatalité, Michelet élabore une nouvelle théorie.

<9>

Michelet compare la naissance d’un peuple à celle d’un être vivant. Elle est selon lui un commencement absolu. On retrouverait dans le mécanisme qui aboutit à la naissance d’un peuple, le mécanisme de toute fécondation: de germes étrangers naît une nouvelle créature, unique, à laquelle nulle ne ressemble et ne ressemblera. Tous les éléments qui composent ce mélange unique, changent, en y entrant de nature. Il ne voit pas l’intérêt de rappeler aux français qu’ils descendent des Galls, des Kymrys, des Bolgs, des Ibères, des Grecs, des Romains ou des Germains?

Cela dit, a-t-on dit la France? Presque tout est à dire encore. La France s’est faite elle-même de ces éléments dont tout autre mélange pouvait résulter. Les mêmes principes chimiques composent l'huile et le sucre. Les principes donnés, tout n'est pas donné; reste le mystère de l'existence propre et spéciale8.

<10>

Le travail de l’historien consiste à essayer de comprendre ce mystère même s’il ne parvient pas à l’élucider totalement. Un peuple est le résultat d’un mélange actif, libre et comme volontaire:

qui a uni, fondu, dénaturé ces éléments, qui les a transmués, transfigurés, quien a fait un corps, qui en a tiré notre France? La France elle-même, par ce travail intérieur, par ce mystérieux enfantement mêlé de nécessité et de liberté, dont l’histoire doit rendre compte9.

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Il identifie la nation comme le sujet actif de sa propre genèse.

Ainsi va la vie historique, ainsi va chaque peuple se faisant, s’engendrant, broyant, amalgamant des éléments qui y restent sans doute à l’état obscur et confus, mais sont bien peu de chose relativement à ce que fit le long travail de la grande âme. La France a fait la France et l’élément fatal de race m’y semble secondaire. Elle est fille de sa liberté. Pour le progrès humain, la part essentielle est la force vive, qu’on appelle homme. L’Homme est son propre Prométhée10.

<12>

Ainsi l’identité du peuple français naît de la fusion des races11dans un territoire géographique donné, un sol circonscrit dont le rôle est fondamental: "sans une base géographique, le peuple, l’acteur historique semble marcher en l’air comme les peintures chinoises où le sol manque"12. Dans le premier âge de la vie de la nation française, les races du Nord et du midi sont venues s’ajouter à ce que Michelet appelle "la base originaire, cette jeune molle et mobile race des Gaëls, bruyante, sensuelle, et légère"13. Michelet ne croit pas, comme nous venons de le voir à la "persistance des races" mais à leur fusion dont résulte la formation d’une communauté unique. Le peuple ainsi fondé grandit de la fusion des races. Il les assimile c’est-à-dire qu’il rend ce qui était autre, semblable. Cet organisme transforme en sa propre substance les matières qu’il absorbe. Il se nourrit d’elles. Il les digère. La nation nouvelle, assimilant les éléments les plus étrangers, en fait un seul et même corps. De leur mélange est née une véritable nation. "La France affirme fièrement Michelet n’est point une race comme l’Allemagne, c’est une nation. Son origine est le mélange"14. Ainsi, c’est l’autre, ou plus exactement la fusion avec l’autre, qui nous a permis de construire notre Identité nationale. La France est vue par Michelet comme un organisme capable d’absorber tout corps étranger, de s’en nourrir. "Cette fusion intime des races constitue l’identité de notre nation, sa personnalité"15.

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Après avoir été un organisme d’une rare vigueur, capable d’absorber et de digérer tout corps étranger, la France devient une personne morale, dévorée d’un "ardent prosélytisme qui vise l’assimilation des intelligences, la conquête des volontés"16. Une fois son identité construite par fusion, la France part à la conquête de l’autre. Dans l’Histoire de France, Michelet reconnaît à la France une autorité d’ordre spirituel: "L’Angleterre est un empire, l’Allemagne, un pays, une race; la France est une personne"17. Il oppose le prosélytisme français au triomphe immédiat et vain des autres peuples:

L'assimilation universelle à laquelle tend la France n'est point celle qu'ont rêvée, dans leur politique égoïste et matérielle, l'Angleterre et Rome. C'est l'assimilation des intelligences, la conquête des volontés: qui, jusqu'ici, y a mieux réussi que nous? Chacune de nos armées, en se retirant, a laissé derrière elle une France18.

<14>

Dans une vibrante allégorie, il nous présente cette France, appelée à une mission supérieure:

Là voilà, cette France, assise par terre, comme Job, entre ses amies, les nations qui viennent la consoler, l’interroger, l’améliorer, si elles peuvent, travailler à son salut.
Où sont tes vaisseaux, tes machines?" dit l’Angleterre.- Et l’Allemagne: "Où sont tes systèmes? N’auras-tu donc pas au moins comme l’Italie des œuvres d’art à montrer?"
Bonnes sœurs, qui venez ainsi consoler la France, permettez que je vous réponde…
Si on voulait entasser ce que chaque nation a dépensé de sang, et d’or, et d’efforts de toute sorte, pour les choses désintéressées qui ne devaient profiter qu’au monde, la pyramide de la France irait montant jusqu’au ciel …
19.

<15>

Michelet considère la France comme la nation complète. "Il faut bien que Dieu l’éclaire plus qu’une autre nation puisqu’en pleine nuit elle voit quand nulle autre ne voit plus"20. Nation élue, visionnaire, elle a un rôle messianique. Il lui assigne une mission:

La France est chargée de donner la paix au monde, la seule paix qui soit durable, celle de la liberté…La France ne peut s’abstenir. Elle ne voit rien au monde qu’elle puisse appeler étranger. Elle se retrouve et se reconnaît, comme pensée et tradition, chez les nations lointaines… Et elles, elles la regardent et s’y reconnaissent toutes. Entre elles, une seule différence: les unes parlent et crient: A nous!, les autres pleurent, et ce sont elles qui ne peuvent parler encore, dont l’appel est le plus ardent…
Oui, Messieurs, tous les drapeaux de l’Europe, je les vois flotter sur ce siège. J’y vois dix nations en pleurs, qui sortent de leurs tombeaux. Leur âme, leur souffle sont ici…Leurs drapeaux sont invisibles. Ils apparaîtront bientôt. Il faut à cela une autre enceinte, bien autrement haute et vaste, le champ de la fédération et toute la voûte du ciel. Puissions-nous, aux jours solennels où la France appellera ses enfants à fraterniser, puissions-nous y voir toutes ces nations amies, mêlant si bien leurs rangs aux nôtres que tous semblent concitoyens, qu’on ne puisse cherchant dans la foule, distinguer un seul étranger et qu’un moment du moins l’humanité ravie se dise: "Je savais bien que j’étais une, et qu’il n’y a qu’un peuple au monde"
21.

La France, selon Michelet, c’est le monde.

Ce qui est propre à la France, observe en effet son historien, c’est d’avoir peu en propre, d’accueillir tout, de s’approprier tout, d’être la France et d’être le monde. Notre nationalité est bien puissamment attractive, tout y vient bon gré, mal gré; c’est la nationalité la moins exclusivement nationale, la plus humaine.

<16>

Elle ne reconnaît pas les autres nations dans leur altérité. Mais elle se reconnaît chez les nations, mêmes les plus lointaines. Et par un effet de miroir, elles aussi se reconnaîtraient. L’autre semble, chez Michelet, le simple reflet du moi. Il réduit l’identité des autres nations à celle de la France. Il ne voit dans cet autre que des figures du même. L’autre ne nous sauve pas de la galerie des glaces où le spectacle de nous-mêmes devient à la longue une prison narcissique. On pourrait comparer la France de Michelet à Narcisse. Contemplant son image dans le miroir que lui tendent les autres nations, la France devient indifférente aux bruits du monde, abîmée qu’elle est dans le face à face avec le miroir. Mais à oublier le monde, Narcisse ne court il pas à sa perte? Comment accéder à soi-même sans médiation et donc dans l’ignorance de toute voix étrangère, sans altération, ni aliénation?

<17>

Loin d’oublier le monde, et de se replier sur elle-même, la France, telle que la conçoit Michelet, s’ouvre sur le monde, sur l’autre. Un autre dont elle ne prend pas conscience de la fondamentale altérité. Elle cherche à guider les autres nations sur le chemin de leur indépendance. Michelet embrasse d’abord la cause polonaise, puis la cause italienne et enfin la cause allemande. Michelet ne pensait pas comme nous que le nationalisme patriotique posait le problème de l’exclusion de l’autre, c’est parce qu’il considérait ce nationalisme comme inséparable de son internationalisme des Lumières. Rappelons le jugement de Paul Viallaneix sur le nationalisme de Michelet:

Ce nationalisme-là pas plus que celui d’un Jaurès, ne contredit l’internationalisme. L’historien de la France reporte sur l’Europe entière, malgré certains accès de chauvinisme la sympathie admirative qu’il éprouve pour la communauté de ses propres ancêtres. "En effet c’est bien ce que l’on peut comprendre à travers ces lignes". Ce qu’il y a de moins simple, de moins naturel, de plus artificiel, c’est-à-dire de moins fatal, de plus humain et de plus libre dans le monde, c’est l’Europe; de plus européen, c’est ma patrie, c’est la France22.

<18>

On perçoit chez Michelet le désir louable d’affirmer l’identité du genre humain mais cette affirmation passe par le refus des différences. "Des mouvements instinctifs nous font tressaillir pour le passé, pour l’avenir, nous révèlent la profonde identité du genre humain"23.

<19>

Suite à l’échec général des révolutions de 1848, Michelet achève d’intérioriser un nationalisme que l’histoire tarde à inscrire dans les faits. L’Europe des nations est bien vivante mais seulement dans l’esprit de Michelet. Il voit les autres nations à travers son prisme particulier.

Ce que chaque nation m’a donné: chacune fut une éducation. Je les aime toutes, les trouvant en moi par leur diversité. Quid retribuam vobis? Mon Allemagne (Luther, Beethoven), mon Angleterre (les flancs des nations), ma Pologne (l’idée de sacrifice), mon Italie (Virgile, Vico)24.

<20>

Intéressons-nous tout particulièrement à la façon dont Michelet voit l’Allemagne. Cette vision de l’autre échappe à la généralité pour devenir très concrètement un regard rapproché, mettant en scène et en cause ses fantasmes, ses craintes, ses désirs. Peut-on à la fois être soi et parler de l’autre? Peut-on éviter une aliénation intime, jamais tout à fait soi, jamais tout à fait autre? Le regard sur l’autre se révèle parfois porteur de stratégies: on s’enthousiasme pour cet autre, on le décrit avec intérêt ou même passion, mais consciemment ou non, on l’introduit dans la production d’un projet ou plus simplement dans la confirmation d’une identité.

<21>

Une vision sublimée de l’Allemagne a été inventée par les romantiques, au premier rang desquels Mme de Staël. Michelet partage la germanophilie de cette dernière et de la France romantique. Dans l’Année terrible, Hugo rappellera avec son emphatique éloquence ce que fut en effet l’Allemagne pour la génération de Michelet.

Aucune nation n’est plus grande que toi!
jadis toute la terre étant un lieu d’effroi,
parmi les peuples forts tu fus le peuple juste!
Une tiare d’ombre est sur ton front auguste!
Et pourtant comme l’Inde aux aspects fabuleux
Tu brilles ô pays des hommes aux yeux bleus,
Clarté hautaine au front ténébreux de l’Europe,
Une gloire âpre, informe, immense t’enveloppe.
Non, rien ici-bas, rien ne t’éclipse, Allemagne.
Ton Witikind tient tête à notre Charlemagne
,
Et Charlemagne même est un peu ton soldat.
Il semblait par moments qu’un astre te guidât,
Et les peuples t’ont vue, ô guerrière féconde,
Rebelle au double joug qui pèse sur le monde,
Dresser, portant l’aurore entre tes poings de fer,
Contre César, Hermann, contre Pierre, Luther.

<22>

Michelet participe de cette vision fantasmée de l’Allemagne. Il est sous le charme de "la grande, la savante, la puissante Allemagne"25. L’image qu’il donne d’elle dans la première œuvre où elle figure l’Introduction à l’Histoire universelle n’est cependant pas exempte d’ombres. Il est obligé de reconnaître que "l'indécise Allemagne"26, qu’il qualifie par ailleurs "d'Inde en Europe, vaste, vague, flottante et féconde, comme son dieu, le Protée du panthéisme"27reste le pays de la fatalité. Il reconnaît sa diversité. "De là, ces bizarres contrastes qui font de l'Allemagne un pays monstrueusement diversifié"28.

<23>

Michelet semble éprouver une certaine gratitude à l’égard de ce pays qui l’a aidé à préciser à la fois sa vocation et sa théorie. Ce qu’il aime chez tous ces écrivains allemands, historiens, juristes, hellénistes, c’est une même façon de penser celle de son premier maître Vico, celle que Herder préconise dans sa philosophie de l’histoire. A cette école, Michelet comprend mieux le travail des nations sur elles-mêmes, l’enchaînement profond, le sens éternel des faits, la valeur représentative des hommes, la présence invisible des principes dans le tumulte des événements, et dès lors se précise et se renforce sa conception personnelle. L’histoire ne sera pas seulement l’étude des institutions selon la doctrine de Guizot, pas seulement le récit dramatique et pittoresque des événements, selon la formule d’Augustin Thierry, elle sera la synthèse de toutes les réalités qui font une nation, climat et terre, individus et masses, croyances et légendes, arts et systèmes… L’histoire sera la résurrection intégrale du passé. L’autre en la personne de l’Allemagne lui a permis de découvrir sa vocation et de préciser ses idées. Il s’est trouvé en l’autre. Il aime et admire cette Allemagne, celle des historiens comme Niebuhr, des philologues comme Grimm et Creuzer, des juristes comme Gans et Savigny, des philosophes comme Fichte, Hegel et Schelling. Ils ont tous concouru à renforcer en lui la théorie de l’histoire synthétique, symbolique qu’avaient éveillée d’abord Herder et Vico. Michelet ne nous montre pas ce que la culture étrangère a d’irréductible, de singulier, il n’exalte pas sa différence mais ce qu’elle lui a apporté. "Mon Allemagne", écrira-t-il encore plus tard, le 4 avril 1854, dans son Journal. Michelet admettra qu’il aime l’Allemagne, cette Allemagne de l’Histoire, pour elle-même en dehors du profit spirituel qu’il en a retiré. Il avouera dans une note de 1870:

Ami de l’Allemagne, non comme Cousin, Guizot pour en tirer des objets d’art à la marque française; ni comme Guignault, Maury pour en tirer une érudition plus forte; ni comme la plupart pour trouver dans Goethe un Voltaire de Francfort; mais par amour sincère29.

<24>

Au fond, malgré ses voyages outre-rhin, il n’a pas vu l’Allemagne, il l’a lue. Ses voyages en Allemagne le ramènent immanquablement à lui. Au retour de son premier voyage, il avouera à son ami Quinet "J’ai laissé à Heidelberg quelque chose de moi-même. Chaque fois que j’entends de la musique, que je lis ou vois quelque chose de noble et de poétique, je pense à ces lieux que nous avons parcourus ensemble". Lors de son second voyage en Allemagne, en 1842, il tente de comprendre l’incompréhension qui règne entre les deux pays:

Ainsi l'Allemagne est séparée de la France, par le lieu, séparée et même hostile en ce que la France (quelquefois son ennemie) combat toujours en Allemagne et aux dépens de l'Allemagne. Elles sont aussi séparées par le temps, en ce que l’Allemagne est bien plus jeune que la France et que les siècles de l’une ne répondent pas aux siècles de l’autre…De là le divorce matériel de deux nations si bien faites pour s’aimer; divorce fatal, si cruel pour les nations, si amer pour les individus. L’amour dans les volontés; la haine, l’isolement dans les situations: barbarie du sort30.

<25>

Cet amour de l’Allemagne le dispose à toutes les indulgences, l’aveugle. Il ne partage pas les craintes de son ami Quinet. L’article de ce dernier daté du 1er janvier 1832 fera grand bruit et on le cite encore à cause d’un passage prophétique:

Ce qui se fomente c’est une nationalité ambitieuse et blessée et ce qui surgira de cette lutte apparente de liberté et de despotisme, c’est une communauté d’intérêts, d’ambitions, de génie, de ressentiment, d’avenir (…) qui se soulèveront de toute la hauteur d’une race d’hommes.

<26>

Quinet propose comme moyen de parade, "non pas une défense militaire mais la substitution à Louis Philippe d’une république humanitaire"ou tout au moins une politique de libéralisme conquérant. Michelet lui répondit "Mon ami, votre brochure est violente et terrible: Elle m’a ôté le rire pour dix ans!"mais ce dernier un moment frappé par cette prophétie retombe dans sa torpeur comme la majorité de l’opinion. L’insurrection des ouvriers de Lyon inquiète plus Paris que l’évolution allemande.Quinet ne se décourage pas et réitère ses prophéties dans son Ahasvérus par la voix d’un poète, double de l’auteur:

Mais toi, pays d’Allemagne, va, je te dirai sans mentir comme tu m’as rendu mon amour pour toi en fiel, en noires insomnies, en douloureuses journées!31

<27>

Il publie par la suite toute une série d’articles dans la Revue des deux Mondes de 1831 à 1842. Quinet comme Heine, tente de désacraliser l’Allemagne, d’abolir l’image Staëlienne et de lui en substituer une autre moins fantasmée plus réelle.

L’unité germanique se prépare d’une manière si menaçante que je n’ai pu résister à en décrire les progrès et les inévitables résultats …et si on le laissait faire…il parviendrait au meurtre du vieux royaume de France32.

<28>

Durant de longues années, Quinet tente d’alerter son ami. Mais ce dernier, tout à sa vision idéalisée de l’Allemagne ne voit pas poindre la menace. Michelet ne voit pas l’Allemagne, il ne voit que l’image qu’il projette sur elle. Il n’observe pas l’Allemagne en soi, ne l’étudie pas pour elle-même, la regarde à travers ses illusions, ses fantasmes.

<29>

Michelet souhaite l’unité de l’Allemagne mais ne se rend pas compte du danger que fait courir à la France la mise en place de cette unité. Pragmatique, il déclare: "elle est en deux nations: L’Allemagne, l’Italie veulent l’unité; elles l’auront"… "Cela n’empêche pas l’énorme légitimité de la grande Allemagne qui veut être une et le sera"33.Ce n’est qu’au moment où Bismarck exploite au profit de la Prusse le nationalisme allemand et pousse ses soldats aux portes de Paris que Michelet s’alarme et doute de sa foi. Au lendemain de l’invasion, Michelet se défend d’avoir encouragé le pangermanisme: "Pour nous, rappelle-t-il, nous avions toujours désiré l’unité de l’Allemagne, l’unité vraie, consentie, non cette unité sauvage, violente, indignement forcée"34.Le "nous"englobe tous les libéraux français qui, comme Michelet, se réjouirent de Sadowa parce qu’ils y voyaient le triomphe de la Prusse sérieuse et protestante sur l’Autriche despotique, catholique, incurablement frivole.

La France se réjouit de la victoire de Sadowa. Nous étions charmés d’opposer à nos vieux traîneurs de sabre, aux militaires de métier, un succès dû en partie à la Landwehr citoyenne…Nous supposions que c’était simplement la victoiredu peuple conquérant son unité35.

<30>

Par delà la guerre franco-prussienne, il garde espoir, il se dit convaincu que l’Allemagne, délivrée un jour de son mauvais génie, "tendra la main à la France"36. Mais l’impatience l’emporte sur l’indulgence. L’ardeur des espoirs qu’il concevait accentua l’amertume de ses désillusions.

<31>

Michelet ayant choisi l’exil, c’est en Suisse, à Lausanne, qu’il apprend la capitulation de Sedan et le bombardement de Strasbourg. C’est à ce moment que l’historien Sybel répondit à la première lettre à David Strauss que Renan publie dans les Débats, 16 septembre 1870. Michelet note dans son journal:

Douceur de la France, âcreté de l’Allemagne, contraste atroce entre la douceur de Renan et l’âcreté de Sybel et pourquoi donc cette âcreté? Elle est inexplicable. Jamais la France ne fut moins turbulente, moins provocatrice. Cela vient de loin? D’une tradition de haine. De là la férocité inattendue pour Strasbourg37.

La haine? Voilà enfin le mot lâché. Michelet n’osait l’écrire, le retenait sous sa plume hésitante, n’osait l’appliquer à sa chère Allemagne. Désillusionné, il voit clair.

<32>

De Florence, il écrit en 45 jours son manifeste: La France devant le monde: comme Victor Hugo et avec une violence lyrique, il y prêche la guerre sacrée, il y fait le procès de la nouvelle Allemagne, de celle qui a trahit la confiance de l’esprit. Il préconise une politique étrangère qu’il a combattue toute sa vie. Il se tourne vers l’Angleterre qu’il supplie d’intervenir et suggère une alliance avec la Russie. L’identité française se nourrit alors de l’hostilité. Ses grands moments de cristallisation ont été des moments d’affrontement contre l’extérieur. L’extérieur parle d’abord allemand.

<33>

Michelet nous propose une vision idéalisée, rêvée, fantasmée de l’Allemagne. Cette vision l’aveugle et l’empêche de voir la menace qu’elle représente. Sa vision de l’Allemagne est bien plus qu’un voyage vers l’autre, c’est un voyage vers soi. La quête de l’autre est avant tout une quête de soi. Michelet en a conscience lorsqu’il déclare "Combien j'ai voyagé en Jules Michelet, plus qu'en Allemagne"38.

<34>

A travers sa vision de l’Allemagne, il nous propose un miroir identitaire où l’on reconnaît bien plus les Français que les Allemands. "L’Allemagne n’est point opposée à la France, elle lui est plutôt parallèle."39 Comment ne pas voir dans cette image celle du miroir. L’Allemagne reflète la France. Michelet fait partie de ces écrivains français fascinés par la culture allemande, mais dont la réaction à la fois d’admiration et de critique génère le besoin, contre l’autre, d’imposer sa propre personnalité artistique. Parfois, cela va jusqu’à nier la personnalité réelle de cet autre pour, ici encore, ne retenir que stéréotypes, fantasmes, clichés en tous genres.

<35>

"Nous avons fait la France, maintenant nous devons faire les Français", pourrait-on dire en plagiant ce que disait de l’Italie Massimo d’Azeglio, l’un des chefs modérés du Risorgimento, lors de la première cession du Parlement du royaume d’Italie nouvellement unifié. Mis à part l’intégration de Nice et de la Savoie, la France a déjà, quand Michelet écrit ses contours actuels, la France est alors une réalité géographique, reste à en faire une réalité humaine. C’est la tâche à laquelle s’attellera Michelet avec ardeur. Il construit à travers son œuvre l’identité nationale à partir du récit historique commun et par le renvoi à l’altérité. En effet l’identité nationale est le fruit d’une construction. La France a été fabriquée. Michelet a bâti une véritable mythologie collective. Son coup de force a été de créer une culture et une identité commune, préalable essentiel pour fonder le nouveau lien politique.

<36>

On pourrait dire de la création de l’Identité nationale ce qu’Apollinaire dit de lui même dans son poème Cortège, paru dans le recueil Alcools. Je lui laisse le mot de la fin:

Tous ceux qui survenaient et qui n’étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même
On me bâtit peu à peu comme on élève une tour... 
40

Auteur

BénédicteÉlie
Paris
benedicte.elie@wanadoo.fr

1 Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation? in: Œuvres Complètes, t. I, p. 903.

2 Marc Bloch, L'Étrange Défaite, Paris 1990.

3 Fernand Braudel, dans un entretien accordé au Monde du 24-25 mars 1985 et réalisé par Michel Kajman.

4 Augustin Thierry, Lettres sur l’Histoire de France, IIe Lettre, p. 20.

5 Paul Viallaneix, La voie royale: Essai sur l’idée de peuple dans l’œuvre de Michelet, Paris 1971.

6 Camille Julian, Au seuil de notre Histoire I, p. 163 il loue Michelet d’avoir "chassé la race des temps modernes, et de l’avoir laissée dans les temps antiques" Préface de 1869.

7 Jules Michelet, Histoire de France, Préface de 1869, t. IV, Paris 1974, p. 17.

8 Ibid., p. 23.

9 Ibid.

10 Ibid.

11 "Les races sont venues se déposer l'une sur l'autre et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société. Au second âge, la fusion des races commence, et la société cherche à s'asseoir".

12 Ibid.

13 Ibid.

14 Ibid.

15 Ibid.

16 Id., Histoire de France, Œuvres Complètes, t. II, p. 249.

17 Id., Tableau de la France, Bruxelles 1995.

18 Id., Introduction à l’Histoire universelle, Œuvres Complètes, t. II, p. 253.

19 Id., Le Peuple, édité par Paul Viallaneix, Paris 1974, p. 226

20 Ibid., p. 324.

21 Id., L’étudiant, "Rentrée au Collège de France, 6 mars. Allocution aux Ecoles", Paris 1968, p. 183.

22 Id., Introduction à l’Histoire universelle (voir n. 18), p. 238.

23 Id., Journal, t. I, avril 1842, Paris 1959.

24 Note sur les nationalités de 1850.

25 Id., Introduction à l’Histoire universelle (voir n. 18), p. 239.

26 Ibid. p. 235.

27 Ibid. p. 237.

28 Ibid. p. 234.

29 Note citée par Auguste Dupouy dans France et Allemagne, littératures comparées, Paris 1913, p. 113-117.

30 Michelet, Journal, t. I, juin 1842 (voir n. 23).

31 Edgar Quinet, Ahasvérus, 1833, Préface de Céri Crossley, Genève, Paris 1982.

32 Extrait d’Allemagne et d’Italie, repris par Edgar Quinet dans le Livre de l’exilé, Paris, Dentu, 1875, p. 202-204.

33 Michelet, Journal, t. IV, 19 juillet 1870, Paris 1976.

34 Id., La France devant l’Europe, Œuvres Complètes, t. XX, Paris 1987, p. 642.

35 Ibid.

36 Michelet, Journal, t. IV, 9 octobre 1870 (voir n. 33).

37 Id., La France devant l’Europe (voir n. 34), p. 652.

38 Id., Journal, t. I, avril 1842 (voir n. 23).

39 Id., Tableau de la France (voir n. 17).

40 Guillaume Apollinaire, Alcools, Paris 1912.

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B. Élie: Michelet: du fantasme de l'altérité à la construction de l'identité
In: discussions, discussions 1 (2008) - Das Andere im 19. Jahrhundert / L'autre au XIXe siècle
URL: http://www.perspectivia.net/content/publikationen/discussions/discussions-1-2008/elie_michelet
Dokument zuletzt verändert am: 11.06.2010 11:36
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