G. Laudin: Équilibre européen contra cosmopolitisme
Équilibre européen contra cosmopolitisme
Guerre et paix chez Svarez, précepteur royal, entre théorie du droit naturel et légitimation contractualiste de la politique prussienne
Les réflexions de Carl Gottlieb Svarez (1746–1798) sur la guerre et la paix précèdent de quelques années l 'essai de Kant sur la paix perpétuelle. Mais il s 'y montre défenseur de la thèse de l 'équilibre européen, qui est au XVIIIe siècle la principale concurrente de celle sur laquelle reposent les analyses du philosophe de Königsberg, sujet comme lui du roi de Prusse.
Svarez, qui s 'est vu confier en 1781 par Frédéric II la rédaction d 'un nouveau code civil pour les États de Prusse, le futur Allgemeines Landrecht für die preußischen Staaten (1794), est un éminent juriste d 'origine silésienne (dont le père a »hispanisé« son nom de Schwartz), plus homme d 'État et récepteur d 'une longue tradition jusnaturaliste que véritable philosophe du droit, acquis aux idées des Lumières, à la fois éclairé et partisan de l 'absolutisme, indéfectiblement attaché à Frédéric. Il fait partie, avec toute une cohorte de hauts fonctionnaires de Frédéric II, de la célèbre Mittwochsgesellschaft qui est le lieu d 'émergence de la non moins célèbre question »Was ist Aufklärung?« et de la réflexion qui en résulte. Dès 1783, mais surtout après la mort de Frédéric II en 1786, ces hommes ont appris à développer un solide sens stratégique et à se demander comment ils pourraient contrer l 'entourage du nouveau roi, largement composé de rosicruciens très hostiles aux Lumières, et poursuivre la politique frédéricienne. C 'est dans ces circonstances que Svarez, qui désespère de faire promulguer le code civil qu 'il a rédigé, cherche à préparer l 'avenir en devenant le précepteur du Kronprinz, charge qu 'il exerce durant l 'hiver 1791–1792 et le printemps 1792. Les cours faits dans ce contexte ont été réunis sous le titre de »Kronprinzenvorträge«, regroupés avec quelques communications faites par Svarez à la Mittwochsgesellschaft et publiés pour la première fois en 19601.
Il importe de rappeler ces circonstances car elles influencent sans guère de doute le contenu même des propos tenus par Svarez qui, s 'il ne peut attendre aucune diffusion publique de ses idées, cherche à transmettre par son enseignement le plus possible de philosophèmes politiques conformes aux idées éclairées, tout en se gardant d 'indisposer ses adversaires à la cour qui le croient dangereux et craignent son influence sur le Kronprinz. Il entreprend donc une justification, pas nécessairement très nuancée, de la politique des Hohenzollern depuis la conquête de la Silésie, car nul, pas même les adversaires conservateurs de la politique frédéricienne, n 'ose alors contredire les panégyristes de Frédéric II, tant celui-ci apparaît comme l 'incarnation même de l 'identité prussienne. Svarez donne cet enseignement au moment où l 'émoi, voire l 'effroi provoqué par la Révolution commence à l 'emporter en Allemagne sur l 'idée selon laquelle les événements de 1788–1789 seraient le juste salaire de la manière catastrophique dont la France était gouvernée depuis des décennies. Les Kronprinzenvorträge sont tout entiers guidés par une perspective sous-jacente: comment continuer à plaider pour les Lumières dans la Prusse des années 1790?
Du droit et du devoir de faire la guerre dans l 'absolutisme
Ces enjeux et contraintes passent dans la trentaine de pages de ces notes de cours réunies sous le titre »Über das Recht des Krieges, des Friedens und der Bündnisse«, à peu près intégralement rédigées dans un style adapté à l 'exposé oral (seuls ne sont pas rédigés les exemples sur lesquels il entend s 'appuyer). La prudence de Svarez se manifeste dans l 'insistance avec laquelle il affirme les droits absolus du prince, le caractère régalien du droit de faire la paix, la guerre et de conclure des alliances. Il ne cesse jamais non plus, dès la première phrase, de rappeler les devoirs du prince envers ses sujets2. Tout le texte est ainsi sous-tendu par une perspective à la fois jusnaturaliste et contractualiste: »Diese Zwangsrechte haben die Völker ihren Oberhäuptern aufgetragen« (p. 71). C 'est la prudence aussi qui pousse Svarez à lever une ambiguïté que pourrait créer le terme allemand de »Völkerrecht« (»droit des gens«). Il souligne que »Völkerrecht« ne désigne pas les droits des peuples entre eux, mais les droits d 'un souverain envers ses sujets relativement au droit de la guerre et de la paix. Il entend ainsi éviter toute confusion avec l 'idée de souveraineté populaire, une expression qu 'il évite même d 'employer, ce qui donne lieu à une formulation relativement contournée, alors que le texte est rédigé dans une langue généralement très claire:
Die Lehre vom Rechte des Krieges und Friedens kommt gewöhnlich im Völkerrechte vor, sie gehört aber auch hierher, insofern nicht die Rechte der Völker gegeneinander, sondern die Rechte des Regenten eines Volkes gegen seine Untertanen in Beziehung auf diesen Gegenstand zu entwickeln sind (p. 71).
L 'arrière-plan de sa réflexion est clairement le droit naturel (liberté et égalité naturelles3), qui définit le recours à la guerre comme un devoir pour le souverain dont l 'État est menacé:
Das Recht des Krieges fließt unmittelbar aus der Pflicht der Regenten, den Staat und die bürgerliche Gesellschaft gegen Angriffe und Beleidigungen von außen her zu schützen und sicherzustellen (p. 70).
La référence au droit naturel n 'est pas seulement l 'aune à laquelle Svarez mesure la légitimité de la guerre et des contrats, mais également l 'instrument d 'une mise en parallèle récurrente, y compris rhétorique, des relations entre les peuples avec les relations entre les hommes dans l 'état de nature. Il n 'existe de guerre, dit-il, qu 'entre »peuples indépendants« (unabhängige Völker, p. 70): en cela, il suit Wolff4 et la tradition de l 'école de Salamanque autour de Francisco de Vitoria.
Et surtout, les relations entre les peuples sont régulées comme celles des hommes dans l 'état de nature en ce sens qu 'aucun ne reconnaît de juges au-dessus de lui-même5, ce dont il résulte qu 'en l 'absence de juge, seul le glaive peut trancher6. Svarez écarte donc d 'emblée la possibilité d 'arbitres internationaux. En cela, il s 'oppose à toute une tradition née après 1648: Pufendorf évoquait déjà, à côté des systèmes d 'union personnelle (»systemata quae orieuntur propter communem regem«), brièvement aussi la possibilité d 'un traité perpétuel liant des peuples entre eux, »systematum, quod constat ex pluribus civitatibus foedere perpetuo inter se nexis«7, mais c 'est avec le traité d 'Utrecht qu 'émerge vraiment l 'idée d 'arbitrages perpétuels. C 'est à ce moment aussi que l 'abbé de Saint-Pierre parle de »Société européenne«, ainsi que des »avantages« que comportent les »arbitrages« pour »terminer les différens«8; plus tard, dans son commentaire sur le projet de paix perpétuelle de Saint-Pierre, Rousseau envisage à son tour »une forme de Gouvernement confédérative« qui pourrait prendre la forme »d 'une Diète ou d 'un Congrès permanent« et maintiendrait tous ses membres dans une dépendance mutuelle totale9. En 1795, Kant parlera de »fédéralisme d 'États libres«, »d 'alliance de peuples«, qui ne doivent pas être un État qui regrouperait tous les autres à l 'instar d 'une monarchie universelle10. Avec l 'idée de fédération d 'États opposée à celle d 'État fédéral, Kant écarte à la fois l 'équilibre européen, auquel il ne croit pas, et la monarchie universelle, expressément rejetée11, dont l 'État fédéral peut apparaître comme une nouvelle mouture.
En argumentant contre cette nouvelle théorie, Svarez est sur la ligne de Frédéric II qui rejette les juges internationaux et souligne dans l 'Antimachiavel la »triste nécessité« qui impose à chaque souverain de faire prévaloir ses droits les armes à la main:
Über Königen gibt 's keinen Gerichtshof mehr, keine Obrigkeit hat über ihre Händel ein Urteil zu fällen, so muß denn das Schwert über ihre Rechte und die Stichhaltigkeit ihrer Beweismittel entscheiden12.
Dans ce même chapitre, Frédéric constate que la paix en Europe tient à un équilibre dans lequel la prépondérance de quelques États peut être évitée par les alliances défensives des autres États13. Svarez demeure comme Frédéric II dans le cadre idéologique de l 'absolutisme, celui de la »monarchie illimitée« (uneingeschränkte Monarchie). Il souligne que le souverain ne peut ni ne doit rendre de comptes à ses sujets car il est seul dans la position de pouvoir juger14. Mais corrélativement, ce droit s 'accompagne du devoir, pour le souverain, d 'examiner le bien-fondé d 'un engagement guerrier et de tout tenter pour l 'éviter, de ne se résoudre à la guerre qu 'en dernier recours, après avoir tenté de négocier ou d 'exercer des pressions, car une guerre »ruine le pays«, »fait régresser la civilisation«, »corrompt, si elle dure, le caractère de la nation« et sacrifie des »milliers de gens à la fleur de l 'âge« (p. 78).
Conformément à la tradition jusnaturaliste, Svarez rejette les guerres dont le but est le pillage, la vengeance ou la satisfaction de frénésies de conquêtes (il cite ici bien classiquement Gengis Khan, Tamerlan, les invasions barbares, Alexandre le Grand et Charles XII) et ne convient de la nécessité de faire la guerre que pour repousser une attaque, la prévenir ou en cas d 'offense. En effet, un État qui se laisserait offenser perdrait en respect et deviendrait dès lors un objet de convoitises, de sorte qu 'un souverain, en ne réagissant pas, enfreindrait son devoir contractuel de protecteur de son État. La distance paraît faible entre les idées relatives à la paix et à la guerre chez Svarez et dans »L 'Encyclopédie« de Diderot et d 'Alembert, où il est affirmé que seule est utile la guerre qui vise à réinstaurer la paix15, mais Svarez met l 'accent sur la conscience éthique du souverain que »L 'Encyclopédie« passe sous silence. Un souverain qui entraîne son peuple dans une guerre inutile ou non conforme au droit (»in einen unrechtmäßigen oder unnötigen Krieg«) agit contre son devoir et charge sa conscience devant Dieu et les hommes (»vor den Augen Gottes, der unparteiischen Welt und Nachwelt«). L 'idée traditionnelle de tribunal de l 'histoire (exercé par la postérité) subit un élargissement subreptice car elle est complétée ici par une forme réduite de tribunal d 'une opinion publique, désignée par l 'expression imprécise de »monde impartial« (unparteiische Welt) qui semble bien exclure l 'opinion publique de son propre pays16. Un vague prudent permet ainsi de ménager le principe du pouvoir absolu.
Il en va de même quand Svarez use du procédé démonstratif de la »négation de la négation« pour affirmer qu 'en l 'absence de motifs ou de droits incontestables permettant de juger du bien-fondé d 'une guerre, une absence patente de raisons de ne pas la faire peut suffire17. Le souverain se voit ainsi renvoyé à sa conscience: si, après mûre réflexion, il est convaincu que lui ou son État ont un droit sur l 'objet contesté, la guerre dans laquelle il s 'engage ne peut alors être qualifiée d 'injuste: l 'exercice absolu du pouvoir se trouve ici garanti, la conscience du souverain en garantissant la justice.
Équilibre européen sive »chimère« de l 'équilibre européen ou monarchie universelle sive paix perpétuelle
Svarez examine ensuite les casus belli douteux, au nombre de trois. Le premier concerne la guerre punitive, soulignant qu 'elle est un objet de discorde entre les juristes18: comme Pufendorf et contre Grotius et Wolff, il la rejette car chaque nation, selon le droit naturel, est juge d 'elle-même (p. 82). Deux autres cas sont plus complexes, car ils impliquent une perspective d 'action préventive: l 'un d 'eux est celui d 'une guerre qui résulterait d 'un rôle d 'arbitrage qu 'une nation serait amenée à jouer entre deux autres; l 'autre cas est la situation dans laquelle un peuple tenterait de s 'opposer aux manœuvres d 'expansion d 'une puissance voisine en vue de préserver l 'équilibre européen. Si Svarez, dans ces deux derniers cas, refuse en principe la guerre, il souligne que de telles situations peuvent bien vite mettre en contradiction deux principes de droit naturel et du contrat fondateur: en effet, si Svarez juge toute atteinte à l 'indépendance de la nation voisine, y compris à fin d 'arbitrage, contraire au droit naturel et donc au droit des gens, le souverain a le devoir, fondé lui aussi dans le droit naturel, d 'assurer la sécurité de son État.
Svarez revient ailleurs sur la question de la légitimité d 'une guerre dans le cas où l 'accroissement de la puissance d 'un État est susceptible de devenir une menace pour un autre. La question n 'est pas nouvelle: elle est abordée par exemple par Nikolaus Hieronymus Gundling dans un ouvrage publié en 1716: »Erörterung der Frage, ob wegen der anwachsenden Macht der Nachbarn man den Degen entblößen könne«. Avec réticence, Gundling et la plupart de ses contemporains répondent par l 'affirmative, insistent sur le droit naturel ad balancem gentium custodiendam et tranchent plus clairement que Svarez en faveur du droit naturel à l 'équilibre contre les droits naturels des États voisins19. Wolff revient avec précision sur ce point. Après avoir rappelé que »tout peuple a le droit d 'accroître sa puissance«, il affirme que ni la »peur« que les voisins conçoivent de cet accroissement, ni la menace d 'une atteinte à l 'équilibre européen ne constituent des raisons suffisantes pour justifier une guerre, mais qu 'elles font partie des éléments à prendre en compte au moment où il faut se prononcer sur l 'opportunité d 'une guerre préventive20. Svarez souligne que les situations de ce type doivent être appréciées dans la durée, car un déséquilibre qui s 'installe, ou un État voisin qui accroît démesurément sa puissance constituent une menace, au moins à terme.
Renonçant à trancher sur un plan théorique (un point est clair: le refus des arbitrages internationaux), Svarez illustre son propos d 'exemples présents, une démarche totalement pertinente dans la situation d 'énonciation préceptorale, mais choisie dans le but évident de légitimer la politique prussienne envers l 'Autriche, »in dem politischen Verhältnis zwischen den Häusern Preußen und Österreich«, de s 'opposer à toute tentative d 'expansion autrichienne, sans attendre que le déséquilibre soit patent. Il justifie ainsi la seconde guerre de Silésie, formule l 'hypothèse que ce pourrait bien être cette crainte qui a conduit Frédéric II à s 'opposer à deux reprises aux tentatives habsbourgeoises en Bavière et cite également un exemple plus présent: que conviendrait-il de faire si la Russie et l 'Autriche cherchaient à se partager la Turquie d 'Europe?
Un passage sur l 'Autriche amène Svarez à parler de l 'idée de monarchie universelle, dont il retrace l 'historique, en insistant sur la résurgence de sa transcription politique par Charles Quint, puis par Louis XIV, et au XVIIIe siècle par les maisons de France et d 'Autriche (p. 86), des exemples qui servent eux aussi à légitimer la politique de Frédéric II et à critiquer celle de l 'Autriche. C 'est dans ce contexte également qu 'il s 'en prend à ceux qui dénoncent la »chimère de l 'équilibre européen«. La thèse de l 'équilibre européen, invoquée dans tous les traités depuis 1648, constitue une réponse aux tentatives de Charles Quint de donner un sens nouveau à l 'antique thèse de la monarchie universelle. La crainte de voir émerger une monarchie hégémonique habsbourgeoise préoccupe beaucoup. Campanella n 'a-t-il pas exhorté dans »Monarchia di Spagna« (1598) les Français à faire obstacle à l 'hégémonisme espagnol? Mais le bellicisme de Louis XIV, dirigé tant contre l 'Espagne que contre le Saint-Empire, suscite la même inquiétude.
Au début du XVIIIe siècle, la situation internationale tendue suscite des réflexions nouvelles dont l 'objectif est de fonder un nouveau droit international, jus gentium. L 'une d 'elle est l 'idée de »paix perpétuelle«, formulée par l 'abbé de Saint-Pierre, qui cherche à élaborer un mode de relations internationales inspiré du fonctionnement intérieur du Saint-Empire ou du projet de paix perpétuelle dans la »république chrétienne« élaboré en 1598 par Henri IV, l 'exact contraire programmatique de la politique de Louis XIV. L 'idée de paix perpétuelle apparaît ainsi comme un retour aux fondements mêmes de l 'idée d 'empire, associée à l 'idée de paix et non pas à celle de domination. Cette thèse sera reprise et modifiée en particulier par Rousseau puis par Kant.
Pour d 'autres, la monarchie universelle ne peut garantir de paix durable car elle comporte toujours un risque hégémonique. Seule l 'existence de plusieurs États est susceptible de faire barrage à la suprématie d 'un seul: elle assure ce que Hume appelle »balance of power« (»Essays, Moral, Political, and Literary«, VII: »Of the balance of power«). C 'est aussi la perspective défendue par Montesquieu dans les »Réflexions sur la Monarchie universelle en Europe« (rédigées en 1734, éditées après sa mort)21, un ouvrage qui prolonge sa réflexion sur les »Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence« (1734), une critique radicale de l 'hégémonisme romain.
Chacune de ces thèses est critiquée comme utopique par les tenants de l 'autre, et chacun se plaît à dénoncer le système de l 'autre comme potentiellement instable. Toutefois, la plupart des juristes et philosophes allemands, de Gundling à Wolff, via l 'historien Schmauß (»Historie der Balance von Europa«, 1741), ont souscrit à l 'idée d 'équilibre européen. Johann Heinrich von Justi, professeur de rhétorique et de sciences camérales du Theresianum de Vienne de 1751 à 1754, exprime une position minoritaire22, reprise plus tard par Kant, en affirmant dans »Die Chimäre des Gleichgewichts in Europa« (Altona 1758) que la monarchie universelle est le système le plus propre à garantir le bonheur des peuples23. À l 'inverse, l 'idée d 'équilibre européen lui paraît dangereuse car les ruptures de l 'équilibre légitiment alors les guerres.
Si Rousseau souscrit au projet de Saint-Pierre, il en propose un résumé critique, lui reprochant de ne pas voir que la paix ne peut s 'établir que par une politique de force et de penser à tort qu 'il suffit d '»assembler un congrès, y proposer des articles« et »que tout seroit fait«24. Pour Rousseau, dont le principe de contradiction des intérêts est déjà au cœur de la pensée, la paix ne peut reposer sur de simples unions de circonstances: elle doit au contraire être construite, car elle ne peut être seulement œuvre de la nature, mais doit être œuvre de la raison. Kant dira de même que la paix doit être »fondée« (»Er muß also gestiftet werden«25). Et Kant qualifiera aussi de »chimère« l 'idée d 'équilibre européen (»Balance der Mächte in Europa«, »bloßes Hirngespinst«), dont la dangereuse fragilité provient de sa perfection même, qu 'il comparera en 1793 à une maison d 'un équilibre si parfait qu 'un moineau suffit à la faire s 'écrouler26.
Ce reproche de fragilité de l 'équilibre européen, Svarez l 'applique à la monarchie universelle, qui comporte de surcroît à ses yeux le risque d 'être susceptible de dégénérer en tyrannie. Toute forme supranationale d 'organisation politique, nous l 'avons vu, lui paraît contredire le droit naturel de chaque peuple à la liberté et l 'indépendance. Comme à l 'accoutumée, il passe ensuite à des arguments tirés de l 'histoire ou de la »Statistik«, en l 'occurrence des observations d 'inspiration physiocratique qu 'on peut faire en particulier en Russie et en France, qui illustrent tous deux que les États de grande dimension ne se développent pas harmonieusement: alors que la capitale nage dans le luxe car elle attire la plupart des activités productives, des artistes etc., la périphérie sombre dans la pauvreté (p. 90–91).
Ces exemples ont une valeur paradigmatique. Si un État était capable de fédérer une monarchie universelle, les autres États ne tarderaient pas à être les esclaves de cette nation dominante et pourraient resombrer dans la barbarie (p. 91). Par ailleurs, un seul souverain ne pourrait contrôler un tel territoire que grâce à des »Statthalter«, à qui il devrait accorder un haut degré d 'autonomie dont ils pourraient un jour user pour s 'affranchir de toute dépendance et devenir eux-mêmes souverains27. De surcroît, ces sortes de vice-rois n 'auraient guère de raisons de traiter avec ménagement des sujets qui ne seraient pas les leurs28, de sorte que le moyen proposé par les cosmopolites pour venir à bout des guerres et de la structure politique de l 'Europe contredit leur propre projet en ce qu 'il serait même générateur d 'États nationaux et de guerres. Svarez demeure enfermé dans l 'alternative »équilibre européen« vs. »monarchie universelle«, que Kant dépassera en 1793 (»Theorie und Praxis«) et en 1795 (»Zum ewigen Frieden«).
Peut-être Svarez connaît-il le projet de l 'abbé de Saint-Pierre (1712), texte célèbre au demeurant bien vite traduit en allemand (»Der Traktat vom Ewigen Frieden«, 1713), voire les commentaires qu 'en donne Rousseau, parus à plusieurs reprises, en 1761, en 1772 et en 1782. Mais c 'est plus sûrement ici à Kant qu 'il s 'en prend, sujet prussien, qui a formulé en 1784, dans la septième proposition de »Idee zu einer allgemeinen Geschichte in weltbürgerlicher Absicht«, l 'idée d 'une régulation interétatique par une »Société des nations« (Völkerbund), qu 'il reprendra dans »Zum ewigen Frieden«. La tirade de Svarez contre ceux qui dénoncent la »chimère de l 'idée d 'équilibre européen« et qu 'il accuse de manquer de toute connaissance du monde ou d 'être des théoriciens à gage, payés par un souverain ambitieux pour endormir ses voisins (p. 87), peut viser en particulier Justi, qui fut au service des Habsbourg, certes brièvement (peu de temps d 'ailleurs après que Frédéric II eut déclaré en 1744 que la politique de Vienne cherche à »bouleverser la balance des pouvoirs«, qu 'elle menace la »liberté germanique« et le »système de l 'Empire«29).
Attaché à l 'absolutisme, Svarez argumente contre tous ceux qui, à l 'instar de Johann Jakob Moser ou Rousseau, veulent réduire la marche de manœuvre des souverains30, trop enclins à faire passer un prétexte de guerre pour une cause juste31. Mais il se montre également soucieux de protéger la Prusse contre le rôle d 'arbitre international que l 'Angleterre serait désireuse de s 'arroger. On ne trouve pas trace non plus chez lui des théories orientées autour des échanges commerciaux, susceptibles de créer un équilibre malgré ou à travers la concurrence économique32. En cela, il est en retrait par rapport aux analyses de Justi, dans lesquelles la question du commerce occupe une place importante.
Cosmopolitisme vs. patriotisme
La critique de Svarez ne concerne pas seulement l 'idée de paix perpétuelle, mais également ceux qui se qualifient de cosmopolites, »Kosmopoliten oder Weltbürger«, un terme qui commence à se doter dans ces années de sémantismes nouveaux. On sait que Wieland dut se défendre en 1788 de toute adhésion à un »ordre cosmopolite«33, après qu 'un fonctionnaire de la ville de Weimar, Ernst August von Göchhausen, eut dénoncé dans »Enthüllung des Systems der Weltbürger-Republik. In Briefen aus der Verlassenschaft eines Freymaurers« (Rome 1786) un complot politique par l 'infiltration venant des Illuminés de Bavière manipulés par les jésuites34. Dans les années suivant 1789 se déroula un grand débat autour du cosmopolitisme et des cosmopolites35, débat qui est largement un effet latéral de la crise des Illuminés, comme il y en avait eu un au début des années 1780 autour de la notion d '»Aufklärung«.
Ce »nouveau« cosmopolitisme n 'est pas seulement la perspective universaliste qui sous-tend l 'article »Idee zu einer allgemeinen Geschichte in weltbürgerlicher Absicht« publié en 1784 par Kant. Il n 'est pas critiqué comme le contraire d 'un patriotisme dont la définition est elle-même fluctuante36, mais parce qu 'il se charge alors d 'une nette composante anti-absolutiste, qui fait dire à Schiller en 1784 dans le prospectus de la »Rheinische Thalia«: »Ich schreibe als Weltbürger, der keinem Fürsten dient«. À l 'inverse, le patriotisme, tel que le comprend et le préconise Svarez, ne met pas en avant la liaison traditionnelle entre pays natal et liberté, mais suggère plutôt un attachement ›national‹ à la dynastie, laquelle se pense comme garantissant les libertés. L 'incompatibilité entre les cosmopolites et les perspectives absolutistes de Svarez est totale. En effet, cette ›secte‹ des cosmopolites, qu 'il dit particulièrement nombreuse en France37, dénierait au souverain le droit de faire la guerre (p. 87), et surtout affirmerait qu 'il est indifférent pour un peuple de vivre sous une dynastie ou une autre. C 'est de nouveau par référence au contrat que Svarez réfute d 'abord cette position: elle enfreindrait le contrat fondateur incluant la réciprocité des droits et des devoirs des sujets et du souverain.
Puis il enchaîne sur un argument qui vise à vanter au prince héritier les bienfaits de la politique de Frédéric II: en effet, l 'exemple de la Silésie montre, selon Svarez, qu 'il n 'est nullement indifférent d 'être gouverné par les Habsbourg ou les Hohenzollern: depuis que ces derniers y règnent, »la prospérité a crû dans toutes les classes de la population et la richesse intérieure du pays a augmenté«38, un bien-être largement imputable »au grand esprit qui durant 46 ans fut à la tête de la monarchie prussienne« mais aussi »à l 'excellence du système politique prussien« dont Frédéric disposait et savait se servir39. Et Svarez en profite pour détailler ce qu 'il appelle les »piliers« de ce système, parmi lesquels figurent les mesures favorisant l 'économie et la liberté religieuse. L 'argument doit se comprendre, conformément à la démarche de Svarez qui voit dans son préceptorat l 'occasion de contrer les influences de l 'entourage sur le Kronprinz, comme un antidote contre toute tentation, lisible dans la pratique politique de l 'entourage de Frédéric-Guillaume II, de rompre avec l 'héritage frédéricien.
Svarez complète cet éloge de la monarchie prussienne, un exercice certes courant dans la presse politique d 'alors, par un argument qui, avant Valmy, paraît fort lucide: l 'efficacité d 'une armée patriotique. Il résulterait en effet de l 'excellence de la constitution prussienne que ce n 'est pas seulement par obéissance (»nicht bloß die strengste Pflicht der Untertanen«), mais aussi par intérêt bien compris (»sondern ebenso sehr der Vorteil derselben«), que les sujets du roi de Prusse défendraient leur pays. Svarez expose les mécanismes qui conduiront quelques mois plus tard à l 'élan patriotique qui surgira en France autour de juillet 1792 (»La patrie en danger«):
Zugleich erhellt auch aus diesen Betrachtungen, wie sehr es das eigene Interesse eines Regenten und seine Sicherheit selbst gegen auswärtige Feinde erfordere, den Grundsätzen des bürgerlichen Vertrages auch von seiner Seite treu zu bleiben und die Glückseligkeit seiner Untertanen zum alleinigen Zwecke seiner Bemühungen und der Anwendung der ihm anvertrauten Macht zu bestimmen (p. 89).
Car »dès que le despotisme dissout les liens du contrat social«, dès que le souverain oublie le bien de ses sujets au profit de la satisfaction de son ambition ou de passions privées, alors immédiatement »la voix de ces cosmopolites trouve accès au cœur des sujets«, dont chacun se dit qu 'il serait »bien fou de sacrifier ses biens, son sang et sa vie« pour un souverain qui ne remplit pas les termes du contrat40. La typologie des bons et mauvais souverains, via le critère de la recherche du bonheur des sujets versus la satisfaction d 'ambitions privées, traditionnelle dans les miroirs des princes, se double d 'une allusion au moment politique présent et au »cosmopolitisme«, agité comme une menace à la barbe des adversaires du frédéricianisme. En vrai praticien de la politique, Svarez ne se contente pas de formuler le constat de la faiblesse de l 'idée cosmopolite: il voit un moyen d 'en entraver la diffusion en renforçant, dans une perspective contractualiste, le lien réciproque entre la dynastie et ses sujets.
On rapprochera ce passage des »Kronprinzenvorträge« d 'un autre où Svarez ne voit pas dans la philosophie des Lumières la cause de la Révolution, mais dans la Révolution la conséquence de la gestion catastrophique du royaume de France:
Ganz ohne Grund schreibt man daher die gegenwärtige Revolution in Frankreich auf die Rechnung einer sogenannten Philosophie, die durch die Schriften Rousseaus, Mablys und andrer unter dem großen Haufen der Franz. Nation verbreitet worden. Die Unordnungen in den Finanzen, der harte Druck übermäßiger Auflagen, die Verschwendungen des Hofes, der Maitressen und Günstlinge, der willkürliche Despotismus, der gegen die Person, die Freiheit und das Vermögen der einzelnen Staatsbürger von ehrzgeizigen und habsüchtigen Ministern unter der Nachsicht eines schwachen Regenten verübt wurde – das sind die wahren und einzigen Quellen der Revolution41.
Le précepteur et les enjeux prussiens
Précepteur princier, Svarez énumère avec précision les mesures pratiques que le souverain peut prendre pour défendre ses sujets (lever des troupes, construire des forteresses et des arsenaux, percevoir des impôts...), et il illustre aussi son exposé d 'exemples, très souvent choisis dans l 'histoire du Brandebourg, mais dont beaucoup s 'inscrivent aussi dans le cadre intellectuel général de l 'historia magistra principum des miroirs de princes. Il n 'omet jamais la diachronie: retraçant l 'histoire de la res militaris, il rappelle comment on en est arrivé à constituer des armées de métier et à construire des fortifications et des arsenaux, et souligne que Louis XIV, en ne renvoyant pas ses troupes après la paix de Nimègue en 1679, a largement contribué au développement de l 'armée permanente de métier mobilisable sans délai et susceptible d 'attaquer ses voisins à tout moment. Louis XIV a ainsi contribué à une évolution qui met tout souverain comptant parmi les puissances de premier plan (»Oberhaupt eines großen Staats, der unter die Mächte vom Ersten Range gehört«) dans l 'obligation d 'entretenir, afin de satisfaire à son devoir de protection de son peuple et d 'œuvrer au maintien de l 'équilibre européen, une armée permanente dont la puissance soit en relation de celle de ses voisins (p. 73).
En insistant sur la nécessité que ces armées soient »composées au moins majoritairement d 'enfants du pays« (car il pense comme Montesquieu qu 'on ne peut se fier qu 'à des gens »qui défendent leur patrie et leurs biens«42), il décrit le projet d 'une armée patriotique, celle qui – nous l 'avons vu – va se constituer en France quelques mois plus tard et que Scharnhorst mettra en place en Prusse après 1806, mais il n 'envisage pas de système général de conscription, parlant seulement d 'une façon vague de »sujets choisis pour le service militaire« (zum Kriegsdienst ausgezeichnete Untertanen). Préconisant l 'interdiction de se mettre au service d 'une puissance étrangère (»Verbot fremder Kriegsdienste an Untertanen«), il semble envisager par cette expression vague ce qui s 'apparente à des réservistes (il parle de »Auswanderungsverbot gegen Kantonisten«), mais il insiste surtout sur la nécessité d 'une »juste répartition«, tant sociologique que géographique, du service militaire: »entre toutes les classes de sujets aptes à faire la guerre«, et sans qu '»une classe ou une région« ne soit »pressée plus que d 'autres«43. Quand il déclare enfin que »des injustices et des chantages« ne doivent pas être commis »sous le noble prétexte d 'inciter au service de la patrie«44, c 'est le recrutement tel qu 'évoqué dans Candide qui paraît condamné.
La plupart des exemples tirés de l 'histoire de Brandebourg sont à la gloire de Frédéric II ou destinés à justifier sa politique. Dans un passage toutefois, il oppose d 'une façon à peine voilée le jeune Frédéric à »der alte Fritz«, d 'une manière qui apparaît comme une critique implicite de la première guerre de Silésie. Il souligne d 'abord que »la gloire militaire possède un tel attrait qu 'elle peut facilement entraîner un jeune prince fougueux à briguer cette gloire aux dépens de ses sujets«45, puis ajoute sur un mode parataxique que »Frédéric II fut sans conteste encore plus grand en temps de paix qu 'en temps de guerre«46, avant de conclure: ce n 'est que vers la fin de son règne, et même en fait après sa mort (»eigentlich gar erst nach seinem Tode«), qu 'on admira en Frédéric II »le père de ses sujets« plus que le héros militaire (p. 78–79). Souligner ce prestige posthume de Frédéric II peut se comprendre comme une critique déguisée de son successeur. Parmi les cas tirés de l 'histoire récente, on ne s 'étonnera pas que Svarez illustre ses développements sur les droits éventuels d 'un souverain à céder dans un traité de paix une partie de ses États47 en évoquant la tentative d 'échange de la Bavière contre les Pays-Bas (p. 77). Si Svarez ne mentionne nullement que ce projet fournit en 1778 à Frédéric II l 'occasion d 'humilier Joseph II, il rappelle qu 'une telle cession s 'oppose au droit naturel et constitue une rupture du contrat liant le souverain à ses sujets. Elle n 'est licite que dans le cas où le souverain n 'a pas d 'autre moyen de conserver le reste de son État (p. 77), ce qui n 'était bien entendu pas le cas avec la Bavière. Mais même dans le cas d 'une cession licite, il y a formellement rupture du contrat, de sorte que le peuple retourne alors »à l 'état de liberté naturelle«48 et est en droit de s 'opposer à une nouvelle puissance qui voudrait le gouverner (»sich der fremden Macht zu widersetzen«).
Il est étonnant que parmi les exemples tirés de l 'histoire de la Prusse, Svarez ne mentionne pas l 'entente des trois Électeurs (Dreikurfürstenbund) conclue le 23 juillet 1785 entre la Prusse, la Saxe et le Hanovre à laquelle se rallièrent ultérieurement d 'autres princes, parmi lesquels l 'Électeur de Mayence, second dignitaire de l 'Empire après l 'empereur lui-même, d 'autant plus que cette dernière contribution de Frédéric II à la consolidation de l 'équilibre interne au Saint-Empire renforça la position de la Prusse contre l 'Autriche. Sans doute la prudence politique lui interdit-elle d 'en parler. Mais il demeurerait intéressant d 'étudier les relations précises entre ce passage de son cours et la réflexion politique suscitée par le Dreikurfürstenbund, en premier lieu la »Darstellung des Fürstenbundes« de Johannes von Müller (1787) qui, prenant clairement position en faveur de l 'idée traditionnelle d 'équilibre européen, cherche à rendre compatibles puissance du souverain et liberté nationale (»Fürstenmacht« et »Nationalfreiheit«).
Dans l 'argumentation de Svarez, droit naturel et empirisme s 'équilibrent. En cela, il est aux antipodes de Kant, qui construit le politique dans un au-delà du droit naturel et conçoit un programme dont la paix est le telos49. Svarez ne se laisse pas enfermer dans le seul droit au bellum justum (on notera d 'ailleurs qu 'il souligne toujours la conformité au droit en utilisant l 'expression »rechtmäßiger Krieg«), mais aucune dimension géopolitique ou géostratégique ne perce. En revanche, la volonté »pédagogique« est omniprésente, avec d 'autant plus de pertinence que les troubles révolutionnaires en France laissent présager un risque de guerre. Il insiste ainsi sur plusieurs points: 1) le droit régalien de la guerre et de la paix inclut celui de choisir de ne pas faire la guerre; 2) le souverain doit se demander aussi si le mal qu 'entraînera la guerre n 'est pas supérieur à celui qu 'elle entend éviter; 3) il ne doit pas poursuivre la guerre au-delà du nécessaire (p. 95), même si le droit naturel ne fixe aucune limite au droit de l 'offensé contre son offenseur (p. 97). Cela revient à dire que c 'est l 'idée d 'équilibre qui vient imposer dans la pratique politique des limites au droit naturel. C 'est définir ainsi le contenu de l 'intelligence politique (il dit »Einsicht«, utilisant le terme qui alors commence à s 'imposer en remplacement de la »Staatsklugheit«, la prudentia). En ce sens, l 'intelligence politique est la plus sûre légitimation et la plus efficace garantie du pouvoir absolu. Elle participe aussi de la même exigence éthique que celle qui impose de respecter ses engagements, avec comme cas de conscience les situations où le respect du contrat met en péril la conservation de son État, sa liberté et son indépendance. Svarez demeure dans une perspective éthique relativement convenue50, en total décalage avec la réflexion sur la paix que développera Kant en 1795. On peut y avoir une exiguïté de la réflexion géopolitique: il ne se pense pas comme précepteur d 'un monarque d 'une »grande puissance«. Sans doute veut-il plutôt inciter le Kronprinz à la prudence face à une situation susceptible de mettre en péril la paix en Europe et la position de la Prusse dans le Saint-Empire.
En 1793–1794, dans »Beitrag zur Berichtigung der Urtheile des Publikums über die französische Revolution«, Fichte critiquera l 'idée d 'équilibre européen qui lui paraît n 'être que le voile permettant le maquillage d 'une politique d 'expansion, dans le droit fil de la critique rousseauiste de l 'absolutisme dont les souverains ne cherchent qu 'à »s 'agrandir aux dépens de leurs voisins«51.
Auteur:Gérard Laudin
Université de Paris IV–Sorbonne
Gerard.Laudin@paris-sorbonne.fr
1 Hermann Conrad, Gerd Kleinheyer (éd.), Vorträge über Recht und Staat von Carl Gottlieb Svarez (1746–1789), Cologne, Opladen 1960. Nous citons d 'après cette édition.
2 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 93. Plus loin: »die Verbesserung des inneren Wohlstandes [...] ist die erste und heiligste Pflicht, die jeder Regent seinem Volke schuldig ist«.
3 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 71: »Völker befinden sich gegeneinander im Stande der natürlichen Gleichheit«.
4 Christian Wolff, Vernünfftige Gedancken von dem gesellschaftlichen Leben der Menschen und insonderheit dem gemeinen Wesen (1721), Francfort 31732, p. 606: »ein jeder Staat ist [...] als eine Person anzusehen«.
5 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 71: »sie erkennen keinen andern Richter über sich als sich selbst«.
6 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 80: »so bleibt [...] kein andrer Richter übrig als das Schwert«.
7 Samuel Pufendorf, De jure naturae et gentium (1672), lib. VII, cap. V (De systematibus, quae foedere coaluerint), § XVIII, dans: Samuel Pufendorf, Gesammelte Werke, publiés sous la dir. de Frank Böhling, vol. 4/2, éd. par Wilhelm Schmidt-Biggemann, Berlin 1998, p. 691.
8 Abbé de Saint-Pierre, Mémoire pour rendre la paix perpétuelle en Europe, Cologne 1712, puis: Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, Utrecht 1717, rééd. par Simone Goyard-Fabre dans le »Corpus des œuvres philosophiques en langue française«, [Paris] 1986. Ici: 3e discours, p. 116.
9 Cette réflexion de Jean-Jacques Rousseau comprend essentiellement trois textes principaux et un fragment: Extrait du projet de paix perpétuelle de M. l 'abbé de Saint-Pierre; Jugement sur la paix perpétuelle; L 'état de guerre; Fragment sur la guerre, dans: Id., Œuvres politiques, éd. par Jean Roussel, Paris 1989, p. 159–183; 184–193; 194–207; 208–210. On consultera aussi sur Saint-Pierre et Rousseau l 'appareil de notes de J. Roussel, p. 610–614. Nous disposons désormais d 'une véritable édition critique de ces textes de Rousseau: Blaise Bachofen, Céline Spector (dir.), Bruno Bernardi, Gabriella Silvestrini (éd.), Jean-Jacques Rousseau. Principes du droit de la guerre. Écrits sur la paix perpétuelle, Paris 2008. Ici: p. 160, 169, 170, 171, 187.
10 »Das Völkerrecht soll auf einem Föderalismus freier Staaten gegründet sein«; »ein Völkerbund, der aber gleichwohl kein Völkerstaat sein müßte«, Immanuel Kant, Zum ewigen Frieden, dans: Id., Werke in zwölf Bänden, vol. 6, éd. par W. Weischedel, Francfort/M. 1968, p. 208–209.
11 Kant, Zum ewigen Frieden (voir n. 10), p. 225.
12 Frédéric II, Der Antimachiavell, dans: Gustav B. Volz (éd.), Die Werke Friedrichs des Großen, vol. 7, Berlin 1912, chap. 26, p. 112.
13 Frédéric II, Der Antimachiavell (voir n. 12), chap. 26, p. 110.
14 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 78: »am wenigsten seinen Untertanen Rechenschaft geben kann und darf«; »richtig übersehen und beurteilen«.
15 Louis de Jaucourt, article »Paix (Droit nat. politique & moral)«, dans: Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des arts et des métiers, de Diderot et d 'Alembert, vol. 11, Paris 1765, p. 769.
16 Durant la phase de rédaction du code civil, Svarez s 'est au contraire efforcé d 'organiser un véritable débat public, par une prépublication sur laquelle tout un chacun était invité à formuler des remarques, cf. Gérard Laudin, Droit naturel, Lumières et absolutisme dans l 'Allgemeines Landrecht für die Preußischen Staaten de 1794, dans: Françoise Knopper, Jean Mondot (dir.), L 'Allemagne face au modèle français de 1789 à 1815, Toulouse 2008, p. 197–215.
17 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 80: »Man kann daher auch nicht immer zur Rechtmäßigkeit eines solchen Krieges [wenn zwei Nationen auf einerlei Gegenstand ... Anspruch erheben] verlangen, daß die Ansprüche einer Nation ganz klar und erwiesen sind, sondern es kann genug sein, wenn nur das Gegenteil, nämlich ein offenbarer Ungrund der Ansprüche, nicht am Tage liegt«.
18 Svarez mentionne ici nommément Grotius et Pufendorf. L 'article »Straffe« de Johann Heinrich Zedler, Grosses vollständiges Universal-Lexikon aller Wissenschaften und Künste, vol. 40, Halle, Leipzig 1744, col. 500–501, livre un aperçu de ces divergences d 'opinion. Zedler pense comme Pufendorf qu 'il n 'est pas de punition possible sans rapport d 'autorité, or: »Die Völcker sind auch einander gleich, und indem keines dem andern etwas befehlen kan, so hat es auch keine Macht zu straffen«. Et Zedler conclut en déclarant sans fondement (»nur erdichtet«) la justification par Grotius de la guerre punitive. À l 'inverse, au § 1170 de »Grundsätze des Natur- und Völkerrechts« (Halle 1754), Wolff justifie la guerre punitive (»Strafkrieg« sive bellum punitivum) au même titre que la guerre visant à récupérer un territoire perdu (»Wiederzueignungskrieg« sive bellum vindicativum) dès lors qu 'elle est une réponse à un tort irréparable.
19 Cf. sur cette discussion, Hans Fenske, article »Gleichgewicht«, dans: Otto Brunner, Werner Conze, Reinhart Koselleck (dir.), Geschichtliche Grundbegriffe. Historisches Lexikon zur politisch-sozialen Sprache in Deutschland, vol. I–VIII/2, Stuttgart 1972–1997, vol. II (1975), p. 959–996, ici p. 973.
20 »so giebt die alleinige Erhaltung des Gleichgewichts unter den Völckern keine rechtmäßige Ursache zum Kriege ab, doch aber gehört sie unter die anrathenden Gründe, wenn man über einen rechtmäßig anzufangenden Krieg zu rathe geht«, Wolff, Grundsätze (voir n. 18), § 1171.
21 Cf. l 'édition critique récente: Montesquieu, Réflexions sur la Monarchie universelle en Europe, introduction et notes par Michel Porret, Genève 2000.
22 On la trouve avant lui chez C. Friedrich Stisser, Freymüthige und bescheidene Erinnerungen wider des berühmten Göttingischen Professors Herrn Dr. Kahle Abhandlung von der Balance Europeens, Leipzig 1745. Sur ces critiques cf. Fenske, Gleichgewicht (voir n. 19), p. 980.
23 Johann Heinrich von Justi, Gesammelte Politische und Finanzschriften, vol. 2, Copenhague, Leipzig 1761, p. 236. Cf. aussi Fenske, Gleichgewicht (voir n. 19), p. 981.
24 Rousseau, Œuvres politiques (voir n. 9), p. 188–189.
25 Kant, Zum ewigen Frieden (voir n. 10), p. 203.
26 Kant, Über den Gemeinspruch: Das mag in der Theorie richtig sein, taugt aber nicht für die Praxis (1793), dans: Id., Werke in zwölf Bänden, vol. 6 (voir n. 10), p. 172.
27 L'argument invoqué ici par Svarez, qui entrevoit comment une monarchie universelle peut se disloquer, correspond exactement au mécanisme de l'usurpation que les historiens du XVIIIe siècle discernent dans l'émergence de la féodalité et de l'effondrement corrélatif de l'empire de Charlemagne: les comites transformèrent les territoires qu'ils étaient chargés d'administrer en fiefs héréditaires.
28 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 91: »Bei diesen [unabhängigen Regenten] steht [...] ihr eigenes richtig verstandenes Interesse mit ihrer Pflicht, ihre Untertanen weise, sanft und gütig zu regieren, in der glücklichsten Verbindung«.
29 Cf. Fenske, Gleichgewicht (voir n. 19), p. 979.
30 Rousseau, Œuvres politiques (voir n. 9), p. 175.
31 Johann Jacob Moser, Grund-Sätze des europäischen Völcker-Rechts in Kriegs-Zeiten, Tübingen 1752 et Id., Grund-Sätze des jetzt üblichen europäischen Völcker-Rechts in Friedens-Zeiten, Francfort/M. 1763; cf. sur ce point, Bachofen et al. (dir.), Rousseau (voir n. 9), p. 133.
32 Cf. sur ce point les analyses de Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978–1979), édition établie sous la dir. de François Ewald par Michel Senellart, [Paris] 2004, leçon du 24 janvier 1979, p. 56.
33 »Das Geheimnis des Kosmopolitenordens«, dans: Der Teutsche Merkur, août 1788, p. 97–115.
34 Cf. sur Wieland: Friedrich Sengle, Wieland. Mit 23 Bildern und Beilagen, Stuttgart 1949, p. 440–441. Sur Göchhausen, Reinhart Koselleck, Kritik und Krise. Eine Studie zur Pathogenese der bürgerlichen Welt, Francfort/M. 1979 [11959], p. 113–115.
35 Cf. Andrea Albrecht, Kosmopoliten und Weltbürgerdiskurse in Literatur, Philosophie und Publizistik um 1800, Berlin 2005, en particulier p. 82–105, 169–192.
36 Cf. les occurrences de ces notions dès les années 1760 chez Thomas Abbt, Lessing, et cetera, dans: Manfred Riedel, article »Bürger, Staatsbürger, Bürgertum«, dans: Brunner, Conze, Koselleck (dir.), Geschichtliche Grundbegriffe (voir n. 19), vol. I (1972), p. 672–725, ici p. 686.
37 Il ne cite pas de noms, mais pense sans doute au »Cercle social« qui organisait les séances de la »Confédération universelle des Amis de la Vérité«, qui est alors un des principaux creusets de formation du mouvement démocratique. Lié aux Idéologues (Condorcet en fait partie), le Cercle est dirigé à l 'origine par Nicolas de Bonneville (le traducteur de livres allemands) et Claude Fauchet, qui se réclament de Rousseau, de la maçonnerie et des Illuminés de Bavière. Ses membres ambitionnaient de former une république universelle rassemblant les »écrivains de l 'univers« et dont les hommes de lettres seraient les législateurs. Ils se rallieront par la suite aux Girondins. Cf. Marcel Dorigny, article »Cercle social«, dans: Albert Soboul et al. (dir.), Dictionnaire historique de la Révolution française, Paris 1989, p. 196–198.
38 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 88: »Wie sehr hat nicht in dieser Periode der Wohlstand unter allen Klassen der Einwohner und der innere Reichtum des Landes zugenommen«.
39 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 89: »das vortreffliche preußische Staatssystem«.
40 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 89: »sobald muß notwendig die Stimme jener Kosmopoliten in den Herzen der Untertanen Eingang finden [...] und es muß notwendig der Gedanke in ihnen entstehen, daß es töricht sein würde, Vermögen, ja Blut und Leben für einen Regenten aufzuofpern«.
41 Reproduit par Hermann Conrad, Die geistigen Grundlagen des Allgemeinen Landrechts für die preußischen Staaten von 1794, Cologne, Opladen 1958, p. 31.
42 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 73: »wenigstens größtenteils, aus Landeskindern zusammengesetzt sein«: »weil man nur von diesen, welche für ihr Vaterland und Eigentum streiten, Treue und zuverlässige Dienste erwarten kann«.
43 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 74: »daß die Last des Kriegsdienstes unter die dazu fähigen Klassen der Untertanen möglichst gleich verteilt und nicht eine Klasse oder Gegend vorzüglich vor der andern gedrückt werden«.
44 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 77: »in seinem Namen und unter dem ehrwürdigen Vorwande der Aufforderung zum Dienst des Vaterlandes Ungerechtigkeiten und Erpressungen«.
45 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 78: »Weil der Kriegsruhm unter allen der glänzendste ist und also besonders ein junger feuriger Fürst sehr leicht hingerissen werden kann, sich um diesen Ruhm auf Kosten seiner Untertanen zu bewerben«.
46 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1): »Friedrich II. war im Frieden gewiß noch größer als im Kriege«.
47 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 76: »ob ein Regent berechtigt sein könne, in einem Friedenschlusse oder sonst einen Teil seiner Länder und Provinzen einem fremden Beherrscher abzutreten«.
48 Conrad, Kleinheyer (ed.), Vorträge von Svarez (voir n. 1), p. 77: »in den Stand der natürlichen Freiheit«.
49 Face à l 'interrogation sur l 'état primitif, paix ou guerre, dans l 'état de nature, Kant déplace les enjeux: en 1784, tout à fait dans l 'esprit du bonum per malum, il formule l 'idée que la guerre est un ressort du développement humain, le moyen par lequel la nature éduque les hommes à la paix.
50 La dernière partie de cet exposé de Svarez porte sur le droit, régalien lui aussi (»Hoheitsrecht des Regenten«, p. 99), à conclure des alliances, et sa réflexion s 'élargit en une théorie générale des contrats, reprises d 'ailleurs dans une autre partie du cours. Elle lui fournit l 'occasion pour dénoncer Louis XIV, »die üble Renommée, in welche sich Frankreich durch seine machiavellistische Politik und durch seine Unzuverlässigkeit in Haltung von Traktaten gesetzt hatte« (p. 100).
51 Cf. Rousseau, Œuvres politiques (voir n. 9), p. 175.
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