B. Klesmann: Le problème de la paix en Europe des Lumières à Napoléon
Le problème de la paix en Europe des Lumières à Napoléon
Commentaire des contributions de Sven Externbrink, Thierry Lentz et Emmanuel de Waresquiel
Au XVIIIe siècle, les moyens et les difficultés d 'assurer une paix globale constituaient déjà un problème majeur dans les relations politiques entre les États européens. Si le ius gentium des Lumières, droit positif des contrats, s 'inscrivait à certains égards dans le sillage des anciennes constellations de pouvoir européennes, il s 'en éloignait par maints aspects inspirés du droit naturel. Les railleries littéraires d 'un Montesquieu ou d 'un Swift sur les incohérences et les ambiguïtés d 'un système de droit somme toute relativement instable stimulèrent peut-être les nombreux efforts déployés pour instaurer une paix européenne plus solide1. Au milieu du XVIIIe siècle, Vattel, penseur le plus lu après Grotius sur les balbutiements du droit international, contesta la théorie de Hobbes sur la guerre instinctive »de tous contre tous« en invoquant la puissance de la raison propre à l 'être humain, préfigurant ainsi certaines idées formulées quasi simultanément dans le »Contrat social«2. »Hobbes a osé dire«, écrit Vattel, »que la Guerre est l 'état naturel de l 'homme. Mais si, comme la raison le veut, on entend par l 'état naturel de l 'homme, celui auquel il est destiné et appellé par sa nature, il faut dire plûtôt, que la Paix est son état naturel. Car il est d 'un être raisonnable de terminer ses différends par les voies de la raison; c 'est le propre des bêtes de les vuider par la force«3. Sans céder ouvertement à la tentation de la »spéculation rationaliste« qu 'on lui prête parfois4, Vattel décrit très clairement les faces sombres de la réalité politique de son temps: »Le peu que nous avons dit des effets de la Guerre, suffit pour faire sentir combien elle est funeste. Il est triste pour l 'humanité, que l 'injustice des méchans la rende si souvent inévitable«5. L 'importance majeure accordée à l 'état de paix, elle aussi héritée des structures traditionnelles du droit international depuis l 'Antiquité, est élargie à l 'humanité tout entière au-delà de l 'ancienne christianitas et réactualisée à partir de récentes esquisses de pacification. Sur cette base purent s 'épanouir les efforts universels visant à établir un ordre nouveau à l 'époque de la Révolution, tout en créant de nouveaux conflits et contradictions6.
L 'époque des révolutions américaine puis française marqua pour les décennies suivantes une rupture radicale dans la vie politique et sociale de l 'Europe et mit rapidement un terme à cette éphémère période de paix. Sur cette époque, qui fait l 'objet d 'innombrables études et descriptions historiques, s 'imprimèrent de manière indélébile les bouleversements fondamentaux dans le système de droit et la réalité constitutionnelle de presque tous les États du continent, ainsi que la création, la refonte ou la disparition de petites et grandes entités politiques et le remaniement complet de la carte européenne à Vienne en 1814/1815 après des décennies de guerre sanglante. Au-delà de tous ces bouleversements, une observation comparée met toutefois en évidence, sur le long terme, des signes de stabilité et de continuité, ainsi que des évolutions dont les origines sont plus anciennes que ne le laisse supposer de prime abord le nombre d 'innovations spectaculaires de l 'époque. Les relations conflictuelles entre les États européens sont dans une certaine mesure liées à ces changements internes, dont une description plus détaillée devrait contribuer à la compréhension de cette période. Le développement du droit international européen »classique« à l 'époque moderne, sa remise en question sous l 'influence universaliste de la Révolution, la persistance des antagonismes traditionnels et des divergences conceptuelles sur la »raison d 'État« ne sont que quelques exemples parmi les nombreux domaines analysés dans le présent ouvrage. Même si les longues guerres menées par les puissances européennes dans le monde entier marquèrent profondément l 'image de cette époque, la diplomatie donna naissance à une certaine dynamique de paix qui fut peut-être déterminante pour la stabilité relativement longue des relations internationales pendant les décennies suivant 1815 et qui suscite pour diverses raisons l 'intérêt unanime des chercheurs7.
Le célèbre renversement des grandes alliances européennes, en 1755/1756, et les traités de paix de Paris et de Hubertusbourg, en 1763, constituèrent les premiers pas dans cette direction. Comme le montre Sven Externbrink, leurs conséquences sont controversées aujourd 'hui encore. Les dernières décennies de l 'Ancien Régime, caractérisées par la persistance de l 'antagonisme franco-britannique, virent l 'aggravation de la crise de la monarchie française, qui conduisit à sa chute en 1792, pendant les premiers mois d 'une nouvelle passe d 'armes européenne – une nouvelle guerre d 'envergure mondiale, à laquelle participèrent ouvertement, entre autres, l 'Angleterre et l 'Espagne à partir du printemps 1793. En France même, la souveraineté et le traditionnel ius belli reposaient désormais sur une base nouvelle qui conférait un pouvoir décisif à l 'autorité élue représentant l 'ensemble de la nation. Un des plus célèbres acteurs de cette aube constitutionnelle de la Révolution, l 'évêque d 'Autun de l 'époque, devait devenir, au retour de son exil en Grande-Bretagne et en Amérique, le principal artisan de la politique extérieure française. Dans une certaine mesure, il symbolise la rupture de continuité du monde politique du XVIIIe siècle qui, au fil de répercussions très complexes, devait marquer les décennies suivantes jusqu 'à la révolution de Juillet. D 'une part, Talleyrand était issu d 'une ancienne famille de la haute noblesse française et à ce titre, il incarnait en quelque sorte les affinités structurelles de l 'aristocratie française avec la royauté (son oncle et protecteur, duc et pair de France en sa qualité d 'archevêque de Reims avant même la Révolution, accompagna les frères de Louis XVI en exil et devint premier archevêque de Paris après la Restauration); d 'autre part, il constituait un modèle fascinant d 'esprit révolutionnaire et d 'adaptabilité quasi légendaire à un monde en rapide mutation. Dans son analyse, Emmanuel de Waresquiel établit donc des liens entre les priorités françaises dans le contexte du Congrès de Vienne et les stratégies de politique étrangère obsolètes héritées de l 'Ancien Régime.
Quelle que soit sa singularité, l 'époque de la domination napoléonienne analysée par Thierry Lentz peut se concevoir comme une période de transition pour la carte politique européenne de l 'époque, période qui, sous une apparence turbulente et instable, reposait en partie sur les situations et les conflits traditionnels du XVIIIe siècle. La paix européenne, qui paraissait parfois à portée de main8, restait l 'objectif affiché des acteurs de l 'époque, dont Napoléon. Comme l 'on sait, il fallut pourtant une série de désastres militaires dont on a peine à évaluer l 'ampleur et l 'éviction définitive de l 'empereur pour que cette paix soit instaurée durant une période relativement longue. L 'insistance ostensible de Talleyrand sur les normes du droit public traditionnel permit donc, à des fins de négociation, de concilier à merveille les intérêts européens (une paix durable entre des gouvernements »légitimes«, c 'est-à-dire non révolutionnaires ou napoléoniens) et français (le retour à la situation de 1791, le maintien des puissances intermédiaires qu 'étaient le Wurtemberg, la Bavière et la Saxe et la restauration des Bourbons à Naples)9. Talleyrand, qui put ainsi se poser en défenseur d 'un droit international menacé par la politique d 'intérêts particuliers des vainqueurs de 1814, se fonda cette fois encore sur le ius gentium traditionnel, caractérisé par le souci de concilier le droit naturel et la justice. Grotius, entre autres, avait développé cet aspect de façon remarquable en portant, dès la préface de son œuvre principale, un regard critique sur une partie de la philosophie de Carnéade. Selon une théorie célèbre mais consciemment unilatérale de ce dernier, caractéristique de sa rhétorique académicienne, soit la justice n 'existe pas, l 'homme (individuellement ou en groupe) ne recherchant par nature que son propre intérêt, soit sa reconnaissance revient à de la pure folie puisque la considération d 'autrui va à l 'encontre de l 'intérêt individuel. Grotius objecte que l 'homme éprouvant naturellement le besoin de vivre en harmonie avec l 'autre au sens de l 'oikeíosis des Stoïciens, il est, pour des motifs tout à fait raisonnables, porté au respect d 'autrui comme à celui de son propre droit10.
En pratique, la difficulté d 'appliquer de telles maximes aux conflits enchevêtrés opposant les États européens apparut bien avant le Congrès de Vienne. Talleyrand, dont Napoléon aurait dit qu 'il était un philosophe capable d 'arrêter de philosopher à temps11, peut être considéré comme la figure par excellence d 'un rapport pragmatique aux efforts internationaux de paix. Sa clairvoyance dans la médiation suscita l 'intérêt des diplomates jusqu 'au XXe siècle12. En effet, l 'art d 'assurer la paix faisait appel, au XVIIIe siècle, à un ensemble varié d 'instruments politiques et juridiques tels que les dispositions traditionnelles d 'amnistie, qui connurent un regain d 'intérêt13. Le droit de la paix au sens strict du terme, qui n 'avait commencé à se dessiner qu 'au cours du siècle précédent14, avait atteint des sommets insoupçonnés, mais il était également confronté à des défis inédits.
Auteur:Bernd Klesmann
Deutsches Historisches Institut Paris
BKlesmann@dhi-paris.fr
1 Charles Secondat de Montesquieu, Lettres persanes [1721], dans: Id., Œuvres complètes, vol. 1, éd. par Roger Caillois, Paris 1949, p. 129–386, ici p. 269–272 (lettres 94 et 95); Jonathan Swift, Gulliver 's Travels [1726], éd. par Herbert Davis, Harold Williams, Oxford 1959, p. 246.
2 Sur Hobbes et Rousseau, cf. Wolfgang Kersting, Vom Vertragsstaat zur Tugendrepublik. Die politische Philosophie Jean-Jacques Rousseaus, dans: Id. (éd.), Die Republik der Tugend. Jean-Jacques Rousseaus Staatsverständnis, Baden-Baden 2003 (Staatsverständnisse, 4), p. 11–24, ici p. 13–14.
3 Émeric de Vattel, Le Droit des Gens, ou Principes de la Loi naturelle, Appliqués à la conduite et aux affaires des Nations et des Souverains, 2 vol., Londres 1758, vol. 2, p. 249 (livre IV, chapitre I); il s 'agit ici d 'une quasi-paraphrase de la comparaison établie par Cicéron dans De Officiis I/34, cf. Marcus Tullius Cicero, De officiis, éd. par M. Winterbottom, Oxford 1994, p. 36.
4 Comme Wilhelm G. Grewe dans Id., Epochen der Völkerrechtsgeschichte, Baden-Baden ²1988, p. 333.
5 Vattel, Le Droit des Gens (voir n. 3), vol. 2, p. 250 (livre IV, chapitre I).
6 Emmanuelle Jouannet, Emer de Vattel et l 'émergence doctrinale du droit international classique, Paris 1998, p. 337–340.
7 Sur la solidité – en partie problématique, pensons par exemple à la Pologne – de l 'ordre international européen après 1815, où régnait une pentarchie de fait, voir Matthias Schulz, Normen und Praxis. Das Europäische Konzert der Großmächte als Sicherheitsrat, 1815–1860, Munich 2009 (Studien zur Internationalen Geschichte, 21).
8 Voir la récente étude de John D. Grainger, The Amiens Truce. Britain and Bonaparte, 1801–1803, Woodbridge 2004, dont la perspective ne met toutefois en évidence qu 'un aspect partiel du traité de paix entièrement légal. La fragilité du traité d 'Amiens au sein des relations internationales européennes avait déjà été analysée en détail d 'un point de vue français par Thiers dans une apologie du Premier Consul, cf. Adolphe Thiers, Histoire du Consulat et de l 'Empire, vol. 4, Paris 1845, p. 327–343.
9 Sur cet aspect, voir l 'ancienne biographie rédigée par Georges Lacour-Gayet, Talleyrand, 1754–1838, vol. 2: 1799–1815, Paris 1930, p. 430–441.
10 Hugo Grotius, De Jure Belli ac Pacis libri tres [1625], Prolégomènes V–XIX, dans l 'édition De Kanter-van Hettinga Tromp, Leyde 1939, p. 7–13. La démonstration se fonde sur l 'appetitus societatis (Prolég. VI), la vis socialis (Prolég. IX) ou encore le ius sociale (Prolég. XII) avec la fameuse double déduction du droit naturel (quand bien même Dieu n 'existe pas: »etiamsi daremus […] non esse Deum […]«) et du droit divin (»ex libera Dei voluntate«); sur le concept d 'oikeíosis, cf. Peter Steinmetz, Die Stoa, dans: Grundriß der Geschichte der Philosophie, vol. 4: Die hellenistische Philosophie, sous la dir. de Hellmut Flashar, Bâle 1994, p. 491–716, ici p. 613–615.
11 Voir l 'article d 'Emmanuel de Waresquiel dans le présent volume; Maurice Schumann, article »Talleyrand-Périgord (Charles-Maurice de, prince de Bénévent), 1754–1838, ministre«, dans: Jean Tulard (dir.), Dictionnaire Napoléon, Paris 1987, p. 1618–1622, ici p. 1618.
12 Cf. Henry A. Kissinger, Die Vernunft der Nationen. Über das Wesen der Außenpolitik, Berlin 1994 [version originale: Diplomacy, New York 1994], p. 84, sur Talleyrand comme partisan critique de la conception moderne de l 'équilibre des pouvoirs inspirée de la Grande-Bretagne. Les opinions du négociateur de 1814 sur la question furent à nouveau clairement exprimées dans son testament du 1er octobre 1836: »Que je n 'ai mis les intérêts d 'aucun parti, ni les miens propres, ni ceux des miens en balance avec les vrais intérêts de la France, qui d 'ailleurs ne sont, dans mon opinion, jamais en opposition avec les vrais intérêts de l 'Europe«. Cf. la préface de la première édition des »Mémoires« de 1891, citée d 'après Emmanuel de Waresquiel (éd.), Mémoires du Prince de Talleyrand, suivis de 135 lettres inédites du Prince de Talleyrand à la duchesse de Bauffremont (1808–1838), Paris 2007, p. 3–18, ici p. 4 [italiques dans l 'original].
13 Jörg Fisch, Krieg und Frieden im Friedensvertrag. Eine universalgeschichtliche Studie über Grundlagen und Formelemente des Friedensschlusses, Stuttgart 1979 (Sprache und Geschichte, 3), p. 103–104.
14 Peter Haggenmacher, Grotius et la doctrine de la guerre juste, Paris 1983, p. 563–568.
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