O. Chaline: Le problème de la paix en Europe de Louis XIV à la première moitié du XVIIIe siècle
Le problème de la paix en Europe de Louis XIV à la première moitié du XVIIIe siècle
Commentaire des contributions de Jean Bérenger, Lucien Bély et Éric Schnakenbourg
L 'empereur Léopold Ier, dont les rapports avec Louis XIV sont étudiés par Jean Bérenger1, est une des personnalités les plus marquantes de la seconde moitié du XVIIe siècle. Face au Roi Soleil, Léopold représenta une autre manière d 'incarner le souverain baroque, artiste lui aussi mais nullement chef de guerre. Ce prince qui n 'était pas né pour régner et que la mort de son frère Ferdinand IV appela à la tête de la monarchie autrichienne encore convalescente de l 'énorme épreuve de la guerre de Trente Ans fit d 'elle, contre toute attente, une des grandes puissances de l 'Europe. Les difficultés ne manquèrent pourtant pas: intrigues françaises, invasions turques, conspirations et révoltes hongroises et croates… sans oublier la terrible crainte d 'être le dernier de sa lignée et peut-être même de son nom. Mais ce petit homme pacifique vêtu de noir parvint à triompher de tout, sachant accepter des compromis, comme avec les ordres hongrois, mais se montrant capable de la plus grande fermeté quand les intérêts vitaux de sa maison étaient en jeu. Son hostilité fut grande envers le Roi Très Chrétien dont il était devenu le beau-frère et la question de la succession espagnole à venir pesa lourd sur leurs relations. En 1701, il n 'hésita pas à déclarer la guerre aux deux monarques Bourbon dans l 'espoir d 'empêcher un partage de l 'héritage de Charles II d 'Espagne. La suite des événements lui a donné à la fois raison et tort: raison, car s 'il escomptait ressusciter une coalition anti-Bourbon, la grande alliance de La Haye combla ses vœux; tort, car la monarchie autrichienne, même capable de combattre à la fois le Turc et le Français, n 'était aucunement en mesure d 'imposer ses vues. Léopold s 'éteignit en 1705, assez tard pour voir le sort des armes pencher en faveur des alliés, mais sans avoir connu le règlement de 1713–1714 en forme de partage de la monarchie espagnole.
De quoi peut être faite une paix après une interminable guerre aux dimensions du monde? L 'examen de la paix d 'Utrecht proposé par Lucien Bély permet de comprendre comment s 'est alors imposé un nouvel ordre européen2. Il y eut d 'abord un partage, celui de l 'immense héritage espagnol laissé par le feu Roi Catholique. Il y eut également des renonciations, destinées à empêcher toute union des couronnes de France et d 'Espagne. Il y eut enfin des clauses commerciales concernant aussi bien intérêts d 'État qu 'affaires privées. Mais on ne peut manquer de remarquer les divergences à l 'intérieur de la coalition hostile aux Bourbons, ainsi que les silences sur tel ou tel participant du conflit abandonné à son triste sort après avoir servi d 'utile diversion. Explicitement, l 'ordre européen doit se conformer à l 'idée d 'équilibre entre les puissances. La réalité s 'avère pourtant moins flatteuse. L 'équilibre en question est fait de l 'épuisement français, Habsbourg, turc ou hollandais pour le plus grand profit de l 'Angleterre qui se présente en arbitre de l 'Europe et de la Russie qui a commencé sa formidable montée en puissance. Mais aucune autorité ne serait en mesure de maintenir ou de rétablir la paix si elle venait à être menacée. Le Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe de l 'abbé de Saint-Pierre en 1713 tire un trait sur ce qui a pu sembler la politique même de Louis XIV, la guerre permanente et la soif de conquêtes, mais il n 'entraîna jamais la volonté des souverains.
Comme le montre Éric Schnakenbourg, les traités de 1713 et de 1714 ont suscité de nouvelles tensions en même temps qu 'ils devaient faire disparaître des causes de conflits entre les États européens censés former ensemble le corps d 'une unique république3. Les Provinces-Unies et l 'empereur peinaient à s 'accorder sur l 'épineuse question de la Barrière établie contre la France dans les Pays-Bas désormais autrichiens. Philippe V ne s 'était résolu ni à la perte de ses territoires italiens ni à la renonciation à la couronne de France qu 'on lui avait imposée. Mais on vit triompher pour un temps une idée déjà connue, selon laquelle il appartenait aux grandes puissances d 'établir l 'équité des règlements internationaux afin d 'assurer une paix solide. En France, le régent et Dubois se montrèrent fort attachés à un ordre international équilibré dans lequel les principaux États avaient à prévenir les ambitions excessives des contestataires. Ce faisant, ils garantissaient aussi leur propre autorité en France. Les années 1715–1723 furent particulièrement favorables au maintien de la paix, y compris par les voies de la force, ainsi contre Philippe V en 1718–1719. Les deux principales puissances, l 'Angleterre et la France, étaient lasses de s 'affronter et partageaient la même analyse de la situation politique européenne.
Auteur:Olivier Chaline
Université de Paris IV–Sorbonne
Olivier.Chaline@paris-sorbonne.fr
1 Voir, dans ce volume, l 'article de Jean Bérenger, Léopold Ier et Louis XIV.
2 Voir, dans ce volume, l 'article de Lucien Bély, La construction et la sûreté de la paix à Utrecht (1712–1713).
3 Voir, dans ce volume, l 'article d 'Éric Schnakenbourg, Pérenniser la paix après Utrecht: Équilibre et sécurité collective dans la stratégie diplomatique de la Régence.
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